14 juin 1830 Sidi Fredj : 600 navires, 3 divisions, 37 500 hommes…

Scénario pour une invasion
A l’aube du 10 juillet 1830, un bateau à vapeur accoste à Toulon ; il est porteur de l’extraordinaire nouvelle de l’occupation de la ville d’Alger par l’armée française ; le navire avait participé à l’investissement de la capitale algérienne réputée imprenable. Décidée par le Conseil des ministres du 31 janvier 1830, l’expédition, dont la réussite doit relever le prestige du roi de France Charles X, ne lui vaudra même pas un répit, puisque le régime sautera vingt jours plus tard.
Une affaire de sous
Mais revenons quelques années en arrière pour examiner les causes réelles et la préméditation de l’agression. Depuis l’époque du Directoire (régime qui gouverna la France du 26 octobre 1795 au 9 novembre 1799), un différend oppose Alger au gouvernement français à propos de vente de blé faite par deux commerçants juifs Busnach et Bacri. Le gouvernement algérien était intéressé dans la transaction du fait qu’il avait avancé les fonds aux négociants israélites pour l’achat du blé (70 000 piastres, 950 000 francs-or). Depuis plus de trente ans, le différend algéro-français reste ouvert. Le règlement se faisant attendre, la dette initiale s’est gonflée d’énormes intérêts, le double de ce qu’elle était au moment de la livraison du blé. Après de laborieuses négociations, on arrive à un accord. Le montant à rembourser par le gouvernement français est ramené à 7 millions. Le gouvernement algérien sera indemnisé pour les avances de fonds qu’il a faites. Après une nouvelle transaction, Bacri, grâce à la complicité de certains membres du gouvernement français, encaisse la somme de 4.500.000 de F., les 2.500.000 restants, virés à la caisse des dépôts et consignation pour “l’indemnisation des tiers”, manœuvre dilatoire pour ne pas régler le différend et entretenir la tension. Sept ans après le vote du Parlement français, l’Algérie n’avait pas été indemnisée. Par la voie diplomatique normale et habituelle, le Dey réclame et exige le paiement de la dette ; Paris fait la sourde oreille. Le gouvernement d’Alger demande l’extradition de Busnach qui s’est réfugié en France. On lui rétorque que c’est impossible, car il vient d’être naturalisé français. Bacri est lui aussi hors d’atteinte, il a pris la précaution de se réfugier à Livourne (port italien de la Toscane sur la Méditerranée).
Le complot
Le gouvernement algérien a été victime d’une véritable escroquerie, mais les coupables n’en sont pas seulement les Busnach et Bacri ; Pierre Deval, le consul de France à Alger, a également joué un rôle déterminant. Personnage plus que suspect, mal vu par l’ensemble du corps diplomatique accrédité à Alger et par l’ensemble de la classe politique algérienne, il se sert de l’exterritorialité du consulat français pour en faire un comptoir commercial, sans trop regarder et respecter les règles élémentaires de l’honnêteté et de la dignité. Natif du Liban, il parlait parfaitement le turc et l’arabe, il disposait de tous les moyens pour faire des affaires pour son propre compte. Il était l’homme lige des milieux d’affaires marseillais qui, depuis toujours, ont intrigué contre l’Algérie. L’escroquerie, on le prouvera plus tard, conduit même plus loin que Bacri, Busnach de Deval, elle remonte jusqu’à Talleyrand, ministre des Affaires étrangères depuis le Directoire jusqu’au retour des Bourbons sur le trône de France et l’abdication de Napoléon 1er. Comment Deval, connu comme un homme tout en courbettes, a-t-il brusquement trouvé l’audace de contrer en public le Dey ? On peut supposer que celui-ci a au cours de l’audience du 27 avril 1827 où fut porté le fameux “coup d’éventail” par le souverain d’Alger au consul français, et qui a été le prétexte de la rupture et de l’agression française, trois ans plus tard, soit tombé simplement dans un piège, depuis longtemps mis en place. A partir de cet incident, le consul Deval va utiliser tous les moyens pour envenimer les choses. Le gouvernement français enverra au Dey un ultimatum insultant, dont on n’ignore pas au bord de la Seine qu’il sera rejeté par Alger. Et c’est la rupture voulue et minutieusement préparée, depuis de longues années par Paris. Les préparatifs militaires et diplomatiques s’accélèrent au début de l’année 1830 ; tout doit être mis en place et terminé au début du mois de mai car, selon les “spécialistes”, c’est la période la plus favorable pour un débarquement sur les côtes algériennes. On est allé chercher au ministère de la Guerre un plan réalisé par un espion français, le commandant du génie Boutin, fait en 1801. Ce plan précisait que le meilleur endroit pour accoster sans trop de danger était la presqu’île de Sidi-Fredj. Trente ans avant le “coup d’éventail”, la France avait déjà des visées sur l’Algérie, et pensait à une agression et à l’occupation du pays.
Une armada contre Alger
Une gigantesque flotte se rassemble en rade du grand port de guerre de Toulon : 103 navires de guerre avec une artillerie jamais rassemblée auparavant, 347 bâtiments de commerce, 188 bateaux composent la flottille de débarquement, auxquels s’ajoutent 85 chalands et barques amarrés sur les ponts. En tout, plus de 600 navires et vaisseaux divers. Trois divisions, 37.500 hommes et 4.500 chevaux pour la cavalerie sont à bord. En plus de l’artillerie des navires, on a embarqué des centaines de canons et une énorme quantité de munitions et, aux côtés de l’état-major, une multitude de spécialistes. A la tête de cette formidable machine de guerre, le maréchal de Bourmont, ministre de la Guerre, ancien général de Napoléon qu’il avait poignardé dans le dos en désertant à la veille de la bataille de Waterloo. Partie de Toulon le 26 mai, la première escadre est en vue des côtes algériennes le 31. Mais l’amiral Duperré, commandant de la flotte française, n’ose pas débarquer, les vents n’étant pas favorables. Il donne l’ordre à son escadre de revenir à l’île de Majorque. Le désastre de la flotte de Charles Quint en 1541 a fait réfléchir le commandant de la marine française. Les Espagnols avaient perdu dans l’expédition contre Alger 150 navires, tout le matériel embarqué et la moitié de leurs troupes. Depuis cette époque, les côtes algériennes ont acquis une réputation inégalable, et rares étaient les navires qui s’y aventuraient. Douze jours après, l’armada française réapparaît au large du littoral algérien. Le débarquement se déroule le 14 juin et toute la presqu’île de Sidi Fredj est occupée. Commandée par l’agha Ibrahim, gendre du Dey, l’armée algérienne ne s’oppose pas au débarquement, et se contente de harceler l’ennemi. Cette tactique sera lourde de conséquences. C’est sur la route de Staouéli et Sidi-Khaled qu’auront lieu les véritables batailles qui décidèrent du destin de la ville. D’après les chantres de la légende coloniale, les troupes françaises n’auraient pas rencontré de résistances sérieuses et que ce ne fut qu’une simple excursion. En réalité, les pertes subies furent beaucoup plus élevées que ne l’avouèrent les historiographes de l’armée coloniale. D’après les rapports de l’état-major (qui comme à son habitude minimisait les pertes), trois mois après le débarquement, 6.000 hommes avaient été mis hors de combat : blessés, tués ou malades, soit près d’un cinquième des effectifs embarqués. Résultat pour le moins négatif. Après vingt jours de combats acharnés, l’armée française s’installe sur les hauteurs de la capitale, et l’artillerie ennemie tire sur le fort l’Empereur ; c’est à cet endroit même qu’avait campé l’empereur Charles Quint, trois siècles auparavant, avant la catastrophe qui s’abattit sur son armée et sa flotte. Il a fallu quatre jours pour investir la position. Avant de l’abandonner, les défenseurs algériens font sauter toutes les installations et le matériel qu’elle contient.
L’acte de capitulation
Le 5 juillet 1830 l’acte de capitulation est signé par le Dey, au nom du gouvernement algérien. L’acte comporte les garanties suivantes : “La liberté des habitants de toute classe, leur religion, leurs propriétés, leurs commerces et leurs industries ne subiront aucune atteinte, leurs femmes seront respectées, le général en chef, au nom de son gouvernement, en prend l’engagement sur l’honneur”. L’encre de l’acte n’a pas encore le temps de sécher que de Bourmont l’a piétiné. Entouré de son état-major, il se rend au Palais du gouvernement, dans la Casbah, pour s’approprier le trésor de l’Etat algérien qui s’y trouve, estimé à plus de 150 millions de francs-or. Officiellement, on n’en déclare que 48.700.000. En réalité, plus de 80 millions ont été volés, comme le prouvera plus tard le rapport du préfet de police Piétri, chargé d’enquêter sur cette affaire, au lendemain de la Révolution de 1848 en France. On étouffera l’affaire ; les millions du Trésor algérien se sont volatilisés sans laisser de trace. L’armée française, malgré l’acte signé, se livre à un pillage systématique et à des dépassements criminels. Le Palais du gouvernement, résidence du Dey et les grandes maisons de la Casbah sont passés au peigne fin : brigandages des autorités officielles ou vols et pillages d’une soldatesque déchaînée, on ne fait pas très bien la différence. Avant de quitter Alger pour l’exil en Italie, le Dey proteste auprès du commandant en chef de Bourmont, du vol d’un coffret à bijoux, enlevé par un général français. Soldats et officiers se bousculent dans les ruelles étroites de la Casbah à la recherche d’objets précieux ; toute la ville et ses habitants sont considérés comme “un butin de guerre”, en dépit des termes de l’acte de capitulation qui a été signé par le commandant en chef et qui protégeait la population et ses biens.
La nouvelle croisade
De Bourmont qui a réuni tous les aumôniers de l’armée dans l’immense salle du Palais d’été, assiste avec tout son état-major à une messe solennelle : “Vous avez renoué avec les croisés, déclare-t-il aux prêtres et officiers rassemblés, vous venez de réintroduire le christianisme en Afrique”. Une nouvelle croisade vient de s’ouvrir, elle sera longue, plus meurtrière, plus féroce que les huit premières. Alger à genoux, Alger meurtrie, on constate que rien n’est réglé, bien au contraire, le redoutable “pays profond”, qui s’étend à l’infini, n’a pas encore réagi, il retient son souffle puissant. De Bourmont en fait la sanglante expérience le 23 juillet quand, moins d’une vingtaine de jours après la chute de la capitale, il fait une incursion dans la Mitidja vers Blida, Durement malmené par les cavaliers ha-djoutes, il se replie en catastrophe sur Alger laissant des centaines de morts sur le terrain. Dans la capitale même, la sécurité du corps expéditionnaire n’est pas assurée, elle est des plus précaires ; des sentinelles sont abattues tous les soirs au coucher du soleil ; l’armée se barricade, impuissante à maîtriser la situation. Pour assurer sa sécurité, l’armée française décide de démolir des rangées entières d’habitations dans les rues de Bab El-Oued et Bab-Azzoun afin d’installer des batteries d’artillerie et de pouvoir tenir sous leurs feux des quartiers entiers. A la fin du mois de juillet, quarante jeunes Algériens sont fusillés et pendus publiquement. Une terrible, une atroce répression commence contre la population algérienne désarmée ; elle sera impitoyable, le plus souvent sanguinaire. Une longue, une très longue guerre commence, elle durera 132 ans.
Un pays affaibli
En 1830, l’armée française ne trouve dans le port d’Alger que 11 navires : une frégate de 44 canons, deux corvettes de 18 et de 16, plus une vingtaine de chebeks armés d’un seul canon. C’est tout ce qui reste de la grande escadre algérienne après le désastre de Navarin où, en 1827, les flottes turque, égyptienne et algérienne ont été détruites par une grande armada anglo-franco-russe. A cette époque, tous les historiens de bonne foi l’affirment, l’Algérie n’était pas plus en retard que certains pays d’Europe riverains de la Méditerranée. Les voyageurs de l’époque signalent une intense activité artisanale. Des corporations réunissent des fondeurs, des armuriers très habiles, des bijoutiers, des selliers, etc. Il y a également des milliers de moulins des huileries et des industries alimentaires très développées. Le chantiers navals algériens étaient réputés à travers tout le bassin sud de la Méditerranée. On fabriquait des embarcations de tous tonnages à Alger, Jijel, Cherchell et à Béjaïa. L’occupation d’Alger à peine achevée, les pillages, les dévastations, les crimes collectifs contre tout un peuple commencent ; ils dureront plus d’un siècle : les enfumades du Dahra par le sinistre Pélissier resteront tristement célèbres. Les Bugeaud, Montagnac, Cavaignac, Yusuf, Lamoricière, Saint Arnaud se livront pendant de longues années, en toute impunité, à l’extermination systématique d’une population désarmée. En 1833, une commission d’enquête est nommée par le roi de France “pour éclairer” le gouvernement en recueillant des informations sur place. Son rapport restera comme une preuve irréfutable du génocide et une tache indélébile pour tout l’Occident chrétien qui se prétendait vecteur d’humanisme et de civilisation. “Si l’on s’arrête un instant sur la manière dont l’occupation a traité les indigènes, on voit que sa marche a été en contradiction, non seulement avec la justice, mais avec la raison. C’est au mépris d’une capitulation solennelle, au mépris des droits les plus simples et les plus naturels des peuples, que nous avons méconnu tous les intérêts, froissé les mœurs et les existences. Et nous avons ensuite demandé une soumission franche et entière à une population qui ne s’est jamais bien complètement soumise à personne ! Nous avons réuni au domaine les biens des fondations pieuses (bien habous). Nous avons séquestré ceux d’une classe d’habitants que nous avons promis de respecter ; nous avons commencé l’exercice de notre puissance par une exaction. Nous nous sommes emparés des propriétés privées sans indemnité aucune et, de plus, nous avons été jusqu’à contraindre des propriétaires expropriés à payer les frais de démolition de leurs maisons, et même d’une mosquée. Nous avons loué des bâtiments du domaine à des tiers, nous avons reçu d’avance le prix du loyer, le lendemain, nous avons fait démolir ces bâtiments, sans restitution ni dédommagement. Nous avons profané des mosquées, les tombeaux, l’intérieur des maisons, asiles sacrés chez les musulmans. Nous avons envoyé au supplice sur un simple soupçon, et sans procès, des gens dont la culpabilité est restée plus que douteuse depuis. Leurs héritiers ont été dépouillés. Nous avons massacré des gens porteurs de sauf-conduits, égorgé sur un soupçon des tribus entières, qui se sont trouvées ensuite innocentes. Nous avons mis en jugement des hommes réputés saints du pays, des hommes vénérés parce qu’ils avaient assez de courage pour venir s’opposer à nos fureurs. Nous avons plongé dans les cachots des chefs de tribus parce que ces tribus avaient donné asile à nos déserteurs. Nous avons décoré la trahison du nom de négociation, qualifié d’actes diplomatiques de honteux guet-apens. En un mot, nous avons débordé en barbarie les barbares que nous venons civiliser”. Ce rapport qui se passe de commentaire a provoqué un débat houleux au Parlement français. Le député anticolonial, M. De Sade, révèle au cours de la séance de la Chambre du 28 avril 1834, qu’à Alger, on a abattu, sans aucune formalité et sans indemnités préalables, en chassant purement et simplement les occupants, plus de 900 maisons. On s’est emparé de 60 mosquées pour les donner à l’armée et 10 d’entre elles ont été rasées. On a détruit des cimetières, utilisé des stèles funéraires pour la construction des routes (notamment à Dely-Ibrahim) et dispersé les ossements des morts. Les jardins et les propriétés ont été dévastés, les arbres fruitiers coupés par mesure de représailles, uniquement pour avoir du bois de chauffage. Dans les plaines de l’ouest du pays, on a brûlé 300.000 oliviers. M. Gaëtan de la Roche, un autre député, précise : “Nous avons plus ruiné et plus dévasté le pays que le tremblement de terre qui, en 1789, a obligé les Espagnols de quitter la ville d’Oran”. Ces méthodes utilisées par l’armée française pendant toute l’occupation n’ont pas empêché les Algériens de remettre constamment en cause la présence étrangère. Le harcèlement de l’occupant a été permanent. Les 132 ans d’occupation n’ont été qu’une suite d’affrontements meurtriers, de répression brutale, de spoliation, d’injustice et de rapines. Sans jamais baisser les bras, les Algériens rendaient coup pour coup : et bien souvent prenaient l’initiative, remettant en cause, les armes à la main, la présence étrangère, préparant lentement, méthodiquement un certain 1er Novembre 1954 qui effacera totalement la date du 5 Juillet 1830. C. A. B. El Moudjahid
Sources : 1°) Le journal le National du 16 juillet 1830 2°) Le journal le National du 30 juillet 1830 3°) Le capitaine Matterer : Journal de marche (prise d’Alger) 5°) Paul Gaffarel : Histoire, conquête et colonisation de l’Algérie 6°) Rapport de la commission d’enquête désignée par le roi et publié par le journal des débats -1834 7°) Y. Lacoste et Nouschi : Algérie, passé et présent.



Réactions