1961, putsch militaire ; 1962, indépendance de l’Algérie

22 avril 1961. « Un quarteron
de généraux en retraite
» selon l’expression du
général de Gaulle, organise
un putsch militaire en Algérie.
Les généraux Maurice
Challe, Edmond Jouhaud,
Raoul Salan et André Zeller
parviennent à soulever
plusieurs régiments dans un
coup de force pour s’opposer
à la politique algérienne
de l’ex-patron de la « France
libre ». Derrière eux,
s’agitent des colonels et capitaines
dont certains
s’étaient illustrés pendant la
guerre d’Indochine, Argoud,
Blignières, Broizat, Gardes,
Godard, Vaudrey… Les légionnaires
du 1er régiment
étranger de parachutistes
commandé par Hélie de
Saint-Marc, prennent le contrôle
d’Alger. Les objectifs
des putschistes ? Imprécis,
souvent surréalistes, mais
clairement antirépublicains.
Une partie de l’armée française
appelle à se soulever
armes à la main, contre
l’état démocratiquement
élu ! Elle veut prendre le
pouvoir en Algérie, liquider
« en trois mois », selon les
dires de Zeller, la résistance
afin que la colonie
reste définitivement française.
Les moyens proposés
? Loi martiale, mesures
d’exception, arrestations
des opposants, préfets
mis aux arrêts, l’administration
soumise à la
discipline militaire et la
guerre à outrance contre
les willayas…
L’indépendance de l’Algérie,
combat mené depuis
1954, apparaît pourtant à
l’époque comme inéluctable.
Charles de Gaulle (qui
est pourtant arrivé au pouvoir
en 1958, grâce à l’appui
de cette même armée
coloniale) en a dorénavant
la conviction : les Français
doivent quitter l’Algérie. Le
8 janvier de la même année,
lors du référendum sur
l’autodétermination de l’Algérie
organisé en France
comme dans la colonie, le
« oui » l’emporte avec
75,25 % des suffrages exprimés
en métropole et
69,09 % en Algérie. De
Gaulle, lors d’un discours
prononce le mot tabou d’indépendance
de l’Algérie. Le
20 février, Georges Pompidou,
1er ministre, avait rencontré
le FLN en Suisse.
Quelques jours avant le
putsch, le président français
avait confirmé lors
d’une conférence de presse
: « La France n’a aucun
intérêt à maintenir sous
sa loi, et sous sa dépendance,
une Algérie qui choisit
un autre destin ».
Après sept ans de guerre
de libération nationale, assortie
d’une répression
d’une extrême violence faisant
des centaines de milliers
de morts dans la population
arabe, l’ouverture
de négociations avec « l’ennemi
terroriste » plonge
dans la stupéfaction et le
désarroi la communauté
française présente en Algérie
depuis plusieurs générations
et une fraction de l’armée
coloniale qui estime
toujours que la victoire finale
est à portée de fusil…
1er signe, des membres de
l’armée s’allient avec des
militants recrutés parmi
les Pieds-noirs les plus radicaux,
afin de fonder l’Organisation
armée secrète
(OAS) qui va lancer une
violente campagne de
meurtres et d’attentats,
surtout à Alger et Oran.
1961 ? C’EST TOUT JUSTE AVANT-HIER…
L’affaire échoue pourtant lamentablement et rapidement. Une majorité d’officiers de l’armée reste légaliste. Le contingent, des centaines de milliers de soldats qui effectuent leur service militaire en Algérie, désapprouve quand ils ne s’opposent pas frontalement. Une invention du milieu des années 50, le transistor, le « face book » de l’époque, leur permet de connaître minute par minute les événements et d’entendre les appels publics de Gaulle à lutter contre la « sédition ». Le même donnait le 22 janvier, « trois jours » de survie au putsch. Il dura quatre jours. Les insurgés se rendent, s’enfuient à l’étranger ou rentrent dans la clandestinité en renforçant l’OAS. Cette tentative de coup d’état de la part de l’armée est pourtant une 1re dans l’histoire française, si l’on excepte le putsch du 18 brumaire d’un autre général, Napoléon Bonaparte qui prend le pouvoir avec l’aide des armées révolutionnaires. À l’exception de l’épisode tragicomique du général Boulanger à la fin du XIX° siècle, l’armée française est restée traditionnellement dans les rangs de la légalité républicaine. L’affaire choque profondément l’opinion publique métropolitaine. En décembre de la même année, à l’appel des partis de gauche des centaines de milliers de personnes manifestent contre les campagnes de terreur de l’OAS et pour la paix en Algérie. Le 8 février 1962, une nouvelle manifestation organisée sur les mêmes thèmes malgré l’interdiction du gouvernement, est brutalement réprimée par la police : on compte 8 morts à la station de métro « Charonne ». Les Français en sont maintenant définitivement convaincus : il faut tourner la page colonial. 1961. Un demi-siècle, c’est beaucoup, mais à la simple échelle des générations, c’est tout juste avant-hier. Le putsch du quarteron, ultime palinodie d’une décolonisation catastrophique de l’Algérie et plus généralement de l’empire français marque encore profondément aujourd’hui la conscience nationale hexagonale, héritage complexe de culpabilité, d’ambitions échouées, de rancœurs xénophobes mais également d’un réel intérêt et de vraies sympathies pour les peuples ex-colonisées, dont la francophonie est l’une des expressions. Ce passé paradoxal et contradictoire peut expliquer pour partie les errements de la politique extérieure menée actuellement par Nicolas Sarkozy. Le président jusqu’en février a plaidé pour la neutralité la plus extrême dans la crise qui a chassé Ben Ali en Tunisie, au nom du « passé colonial » : la France ne devait pas interférer dans les affaires intérieures de la Tunisie, exprotectorat. Deux mois plus tard, le même président ordonne à ses troupes de chasser militairement Laurent Gbagbo du pouvoir, en Côte d’Ivoire, ex-colonie. Allez comprendre… Tiens ! Hasard du calendrier, c’est le 24 avril 1961 qu’a été signé l’accord de défense entre la France, la Côte d’Ivoire, le Dahomey (aujourd’hui Bénin) et le Niger de l’autre. L’article 2 concède que les ex-colonies ont « la responsabilité de leur défense intérieure et extérieure », mais qu’elles peuvent aussi « demander à la République française une aide dans des conditions définies par des accords spéciaux ». Ces conditions spéciales justifient peu les très nombreuses opérations de l’armée française en Afrique subsaharienne depuis l’indépendance des ex-pays colonisés : depuis 1960, il y a eu une soixantaine d’interventions militaires françaises en Afrique subsaharienne. Dont vingt-trois pour « maintien de l’ordre » au profit d’un régime catalogué inconditionnel, type le Gabon de Léon Mba, puis d’Omar Bongo ; quatorze pour pousser dehors un gouvernement ayant cessé de plaire. Le dernier en date étant Laurent Gbagbo.
L’HÉRITAGE DES « CENTURIONS »
Aujourd’hui, « Le dispositif militaire français en Afrique est constitué de 3 bases militaires permanentes au Sénégal (1150 hommes), au Gabon (900) et à Djibouti (2900) depuis la fermeture en 1998 des bases centrafricaines et le passage en 2007 de celle de Côte d’Ivoire au statut d’opération extérieure (Opex). Au Tchad, le dispositif « Epervier » (environ 1200 hommes) n’a pas le statut officiel de base permanente mais celui d’opération extérieure provisoire depuis… 1986 », note Raphael Grandvaud, auteur de « Que fait l’armée française en Afrique ? Au total, environ 6000 soldats français sont pré-positionnés dans les bases permanentes auxquels il faut ajouter 5000 soldats présents dans le cadre d’opérations extérieures (Licorne en Côte d’Ivoire, Boali en Centrafrique, Eufor puis Minurcat au Tchad/Centrafrique. Sans oublier des opérations maritimes permanentes, Corymbe dans le Golfe de Guinée et maintenant Atalante, dans le Golfe d’Aden. La position de Sarkozy sur la Libye ne semble pas non plus convaincre l’opinion publique française. Peut-être pour pallier ses difficultés intérieures et se refaire une popularité très mal en point, le président a proposé à l’ONU une intervention militaire aux motifs nobles. Cornaqué par le philosophe-VRP de « l’ingérence humanitaire », Bernard-Henry Levy, Nicolas Sarkozy s’est fait l’apôtre d’une intervention musclée pour sauver la révolution libyenne et préserver les révoltés de Benghazi d’une répression sanglante. Après un mois de bombardements, l’intervention militaire occidentale semble plutôt enlisée et ses organisateurs en désaccord sur ses objectifs et ses moyens. Notre « chef des armées » serait bien tenté d’aller plus loin. Mais l’opinion publique française qui avait modérément soutenu les bombardements aériens (à 63 % selon un sondage), risque bien de se retourner en cas d’invasion terrestre de la Libye par des troupes françaises. Car un demi-siècle plus tard, la longue et violente guerre d’Algérie hante encore les mémoires. Cinquante ans plus tard, il apparaît toujours aussi peu compréhensible qu’un grand nombre de jeunes officiers patriotes, qui avait pour beaucoup d’entre eux avaient participé à la résistance, avaient retourné leurs armes contre la république en rêvant d’instaurer une sorte d’état militaro-fasciste. Ce passé nourrit de sérieuses préventions chez les Français pour toute opération militaire qui pourrait être associée aux anciennes aventures coloniales. L’opinion publique fut très modérément enthousiaste à l’engagement français à la guerre des Balkans dans les années 1990 et refusa tout net que la France soit associée à la Guerre contre l’Irak menée par Georges W. Bush. Ce que de Villepin et Jacques Chirac avaient parfaitement compris. Très curieusement, David Petraeus, l’un des principaux chefs militaires américains de cette guerre d’Irak qui n’en finit pas, a remis à l’honneur le travail des théoriciens militaires français de la guerre d’Algérie. Parmi les « centurions », s’illustrèrent en Indochine et en Algérie, quelques théoriciens de la guerre « contre-révolutionnaire ». Le général Pétraeus qui a dirigé l’Otan en Afghanistan s’est ouvertement inspiré des travaux des colonels Trinquier et Lacherot, du capitaine Galula pour construire sa propre théorie de la « guerre anti-subversive » en Irak, mélange, parfois habile, de noyautage des populations, d’opérations de communication et d’intoxication, de corruption, mêlé à des phases de répression abrupte. Constatons que le résultat ne fut guère brillant ni pendant la guerre d’Algérie ni lors de l’occupation de l’Irak par les troupes américaines, ni en Afghanistan…
2012 : CINQUANTENAIRE DE L’INDÉPENDANCE DE L’ALGÉRIE
L’an prochain sera célébré le cinquantenaire de l’indépendance algérienne. Espérons qu’il sera fêté autant en Algérie qu’en France, scellant ainsi une réconciliation définitive. Mais l’anniversaire est à risque pour les relations franco-algériennes, tant le souvenir de la guerre qui l’a précédée, reste très vif dans les deux pays. L’actuelle politique de Sarkozy en matière d’immigration ou d’Islam est loin d’arranger les choses. Un enlisement militaire occidental ou un dérapage de la guerre en Libye compliquerait encore la donne. À l’inverse, une victoire de Kadhafi et l’écrasement de la révolte libyenne affaibliraient le courant démocratique qui traverse le monde arabe. Le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé vendredi 15 avril au peuple algérien, plusieurs réformes politiques, qui comprennent la révision de la Constitution, de la loi sur les partis politiques et du code électoral ainsi que le code de l’information. Toute avancée salutaire mais dont le contenu et le calendrier restent très imprécis. « Gloire et paix à nos valeureux martyrs » : le président a conclu son intervention télévisuelle en rendant hommage à ses frères d’armes morts au combat. Ceux-ci sont tombés pour l’indépendance de leur pays mais certainement aussi pour l’avènement d’une nation démocratique et égalitaire. Faute de réformes ambitieuses dans ces deux domaines, il serait peut-être tentant pour le pouvoir en place de faire jouer la corde de « l’unité nationale » en se contentant de stigmatiser l’ancien occupant colonial, aussi lourdes que furent ses fautes. Le Quotidien d’Oran



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