A quoi rêvait Ben M’hidi ?

dimanche 2 novembre 2008
par BENKAM

Il est des moments asphyxiants, crucifiants, pétrifiants, glaçants même en temps de canicule. Quand ils vous agrippent, chargeant comme une armée en furie vos émotions incommensurables, ils vous plongent sans y être autorisés dans une profonde méditation, où se côtoient, à la limite de l’entendement, la folie et la sagesse, l’absurdité et l’intelligence, l’abject et le respect.

Des espaces obscurs certes, forts bien désavantageux pour les uns, stoïquement accueillis par les autres, cependant pleins d’enseignement et de valeurs. Dieu est témoin de nos ingratitudes et faiblesses d’ici bas. Il l’est également de la luxure qui nous envahit et engraisse notre mémoire d’oubli et d’amnésie.

Des hommes aux suprêmes idéaux ont sacrifié leurs vies, mesurées malheureusement, en ces temps qui courent, à de simples commémorations insignifiantes, des manifestations festives, ou les deux à la fois, des « comfeste » (1).

Dans le mémorable panel des hommes que la révolution a révélés et élevés au rang d’immortels, ceux dont l’histoire a gravé les noms dans les annales de notre mémoire collective, sont, du point de vue historiographique, acteurs mais également concepteurs de notre glorieuse révolution. Il y a ceux qui se sont distingués par la qualité et la probité de leur combat, d’autres par l’acuité de leur analyse politique du moment, leurs engagements irréversibles et leur acharnement à mener à bout cette légitime révolte. De toutes ces figures emblématiques, le martyr Larbi Ben M’hidi porte en lui non seulement toutes ces qualités, mais incontestablement le germe de l’intelligentsia.

Cet homme atypique, destiné à figurer parmi l’élite de l’élite révolutionnaire, est né en 1923 dans un petit douar, El-Kouhani, situé à Aïn M’lila, assis au cœur d’une plaine à la terre fertile qui sera, comme nombre de villages, exproprié par les colons. Un parcours des plus révélateurs d’un militant exemplaire qui s’est abreuvé directement des sources versant dans la formation du mouvement national. Il fera ses premiers pas en politique aux côtés des Amis du manifeste et de la liberté (AML), avant de rallier à l’âge de 22 ans le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Il se nourrira d’abord de la verve de Ferhat Abbas, avant de s’adonner lui-même à l’écriture et à la culture à travers le théâtre.

Cette maturité précoce dont il s’est illustré, de l’avis de ses proches et amis, il l’acquiert graduellement le long de ses périples sur des sentiers abrupts et féconds du militantisme. A l’issue des manifestations de Mai 45, il sera emprisonné. Libéré, il s’engagera dans le combat de la plume dans le milieu de la presse où il aiguisera progressivement son acuité politique, sa curiosité et son total dévouement au service de son peuple. Les biographes, et Dieu sait qu’ils sont particulièrement légion chez nous, le qualifient de fin théoricien et d’homme d’action. Une dualité rarissime aux confins de l’acculturation imposée au peuple sous l’occupation coloniale. A méditer sur le sort de cet homme d’exception, à la stature d’un « Jean Moulin algérien », et comparativement à d’autres, notamment ceux qui vécurent des temporalités différentes et similaires à la fois dans le combat pour la liberté et la paix, antérieures ou postérieures à la guerre d’Algérie. A-t-il été comptable de son abnégation ? Avait-il gagné quelque chose dans cette affaire ? Comment aurait-il perçu sa disparition au milieu du chemin vers la liberté ? Avait-il mesuré le poids de son engagement face à la légèreté déconcertante de l’après-révolution ? Rêvait-il d’une Algérie des paradoxes, où le cancre déclasse l’intelligent par voie de larbinisme et de servitude ? Où le mensonge, la corruption, la rapine et bien d’autres maux qui progressivement et gangrènent notre quotidien remplacent l’honnêteté, la fidélité et l’amitié ?

Est-il en mesure d’accepter, même sous sa tombe, le sort de cette jeunesse qui vagabonde, brûle les frontières pour quémander un lopin de terre, une chaumière, pour fonder un foyer et se laisser vieillir sous le soleil de la casbah ou de l’Ahaggar ? Souhaitait-il qu’un des présidents de la France des libertés, cette France qui nous vampirise et qui continue de sucer nos richesses comme elle l’avait si bien fait autrefois sous l’étendard du mercantilisme colonial, puisse penser un jour de mai ou de novembre déposer une gerbe de fleurs sur sa tombe et faire acte d’excuses et de regrets ?

A ce que je sache, Larbi Ben M’hidi est mort sans fortune, sans aucune jouissance de la vie, et encore moins des plaisirs que celle-ci procure allégrement à certains, sans qu’ils consentent un iota de sacrifice, si rudimentaire soit-il, ou matériel. On ne se prive pas de gaspiller les deniers de l’Etat, du peuple pour si peu et s’enorgueillir en racontant de faux exploits. Où sont passées les valeurs dont ont été porteurs Ben M’hidi, Boudiaf, Benboulaïd, Amirouche et tant d’autres hommes qui façonnèrent par le sang de leurs veines cette modeste nation ? Rêvait-il d’une vie meilleure, pour lui et pour sa famille ? Avait-il cherché à s’enrichir au détriment de souffrances de son peuple ? N’avait-il pas été l’un des hommes dont les répliques faites à ses tortionnaires avaient bouleversé le monde et forcé leur admiration ? « « Donnez-nous vos avions et on vous donnera nos couffins ». Et aussi : « Mettez la révolution dans la rue et vous la verrez reprise et portée par douze millions d’Algériens ». D’intangibles vérités restées légendes, qu’entonnent nos démunis le plus souvent pour glorifier la révolution et nous faire rappeler que quelque part nous avons failli au devoir de mémoire.

Rêvait-il d’une Algérie prospère, opulente et généreuse pour ses enfants et son peuple ? Sûrement, oui. Rêvait-il d’une équitable répartition des richesses entre les hommes et les femmes de son pays ? Bien entendu. Pensait-il apercevoir un jour dans nos rues et ruelles le retour des injustices refoulés pour lesquelles il s’est battu, et accepter la mort pour les bannir à jamais de son quotidien, et revenir avec leurs lots de nouveaux mendiants, des SDF parqués à même le sol, non loin du tribunal de la capitale, symbole de la justice, aux alentours de nos institutions parlementaires ? Des laveurs de véhicules aux arrêts des feux rouges, des squatteurs d’aires de stationnement, des vieux et des jeunes qui vous tendent la main de jour comme de nuit. Où est passée cette solidarité de pacotille ? Je ne pense pas qu’il aurait accepté ce revirement de circonstance.

Au-delà de cette autopsie spirituelle en quête d’une esquisse probante aux rêves inachevés de notre héros, celle du corps entrouvre incontestablement des plaies encore béantes. Elle se plaint des atrocités inhumaines de leurs artisans. Les Massu, les Bigeard, les Schmitt et les Aussaresses qui, jusqu’à aujourd’hui, et particulièrement ce dernier qui continue, au vue et au su de la mémoire, sans retenue aucune ni le moindre respect pour les morts, à vanter ses exploits de tortionnaire et à s’entêter de reconnaître ses exactitudes et celles de ses coreligionnaires, face à une France qui accueille sans brancher cette ignominie. La preuve de son arrogance est affichée ouvertement, sans se soucier des sensibilités des uns et des autres, ni s’inquiéter outre mesure des conséquences néfastes de cette attitude indigne. Il déballe dans ses propos indécents : « Je me suis résolu à la torture, avait-il écrit (2). J’ai moi-même procédé à des exécutions sommaires… Si c’était à refaire, je le referais ».

Celles de Ben M’hidi et de son ami Boumendjel ne doivent pas rester impunies. Elles devront faire l’objet d’un procès, au même titre que celui de Papon, quels que soient les moyens et les conditions que cela pourrait nous coûter pour obtenir réparation et apaiser les cœurs. Les rêves de Larbi Ben M’hidi ne sont pas chimères, elles devraient nous ouvrir des voies de combats vers de nouvelles perspectives.

Ben M’hidi face à ses assassins

L’idée de visiter l’Algérie taraudait, paraît-il, depuis quelque temps l’esprit de Bigeard. Il semblerait qu’il souhaite venir déposer une gerbe de fleurs sur la tombe de Ben M’hidi. Ce souhait s’est vu rehaussé par la rencontre qu’il a eue avec la soeur du défunt à Paris. Est-ce le début d’une réelle réconciliation, prometteuse, reflet d’une démarche tendant à progresser jusqu’au sommet de l’édifice étatique français ? Ou est-ce tout simplement une ruse militaire, une esquive intelligemment concoctée, qui prend appui sur les fondements de la culture du pardon dont se caractérise notre religion, qui le pousse à tenter une approche d’éclaireur, pour se blanchir de toutes les affres de la mort qu’il a fait subir aux « indigènes » ?

Même si la soeur de Ben M’hidi avait l’idée d’accepter ce compromis, la mémoire de Larbi, patrimoine populaire, devrait être interrogée. Que pense Ben M’hidi même sous sa tombe de ce deal en perspective ? Et s’il était encore vivant, accepterait-il une telle démarche qui risquerait fort bien de laver totalement l’affront et d’innocenter le tortionnaire de ses crimes ?

Un accord qui permettrait à son tour d’ouvrir la voie à un autre tortionnaire, Assurasses, de bénéficier du même traitement, sans être jugé ni condamné pour les crimes qu’il s’évertue à apologiser.

Les révélations écrites dans son ouvrage intitulé « Crier ma vérité », par l’entremise desquelles Bigeard se présente comme un modéré, un homme de cœur qui avait tenté de modifier les circonstances, demeurent la synthèse d’une ruse implacable aux fins trompeuses et mensongères. Il ne cherche qu’à se refaire une virginité d’une guerre dont il était l’un des exécutants, farouche et zélé. Ceci nous renseigne à plus d’un titre sur la grandeur de notre légendaire révolutionnaire, Larbi. C’est dans l’adversité et la douleur que cet homme s’apprêtait à subir les pires atrocités préparées minutieusement par ses tortionnaires, héritées de leurs aïeux, Lamoricière, Changarnier, Cavaignac, Bedeau et Bugeaud, qu’il s’est forgé une résistance morale digne d’un Bilal aux prémices de la naissance de l’Islam. Suite à son arrestation par les parachutistes vers la mi-février 1957, Bigeard tentera d’abord de le rallier à la cause française. Blasphème et peine perdue. Agacé par sa ténacité, il le lâche et fermera les yeux, le laissant à la merci du « Commandant O », Aussaresses, pour s’en occuper à sa manière. Dès le premier contact, Bigeard l’amadoue, croyant tirer de lui un soupçon de collaboration : « Je vous fais enlever vos menottes et vos liens aux chevilles, si vous me donnez votre parole d’honneur de ne pas chercher à vous enfuir ». Et Ben M’hidi de répliquer sans attendre : « N’en faites rien, dit-il. Si vous me détachez, je sauterais par la fenêtre pour aller reprendre le combat ». Accusé de soutenir un terrorisme urbain ?, Ben M’hidi rétorque : « C’est vous qui en êtes responsable ». Au moment de son arrestation : « Il est temps que la minorité européenne reconnaisse notre droit à la liberté. Que la France quitte l’Algérie et tout cela s’arrêtera ». Et les attentats en ville ? « Une bombe vaut mieux que cent discours (…). La lutte armée n’est pas une fin ; c’est simplement un moyen de parvenir à nos buts ».

Devant cette obstination et ce courage de Ben M’hidi, écrit Bigeard, en rappelant son sentiment de l’époque, « c’est l’âme de la résistance » du peuple algérien. « Il ne vit que pour l’indépendance de son pays […]. J’ai en face de moi un véritable fauve », un homme qui « a du charisme, une détermination à toute épreuve ». « Il est illuminé par sa mission […]. Sa logique implacable (ndlr : celle de l’Indépendance) le met à l’abri de la peur […]. Quand on aborde le problème de la mort, il dit ne pas la craindre ». Il est « impressionnant de calme, de sérénité et de conviction ». « Droit, sincère, épris d’idéal jusqu’à être un illuminé […], c’est un visionnaire, un homme de valeur, d’une grande dimension. Avec mes hommes, on se dit même que c’est un « seigneur ». L’opinion de Bigeard, la BB des paras, comme aimaient si bien le qualifier ses compères, sur Ben M’hidi ne date pas d’aujourd’hui. Yves Courrière en parle dans son monumental travail sur la guerre d’Algérie (3) dès 1968. « Ben M’hidi avait vécu parmi les maquisards du djebel, puis au cœur du maquis urbain, la Casbah. Bigeard lui-même vivait la même vie monacale que Ben M’hidi, toujours parmi ses troupes. Il savait qu’un chef révolutionnaire « ne peut tirer son autorité que par les vertus qu’il incarne et qui sont justement celles que l’on désire voir triompher », comme il l’écrira plus tard. »

Où culmine notre attentisme face à l’arrogance de l’Etat français ?

Est-il juridiquement lié à la sensibilité des relations politiques bilatérales ? Ou est-ce le respect mutuel des conventions et des règles régissant la coopération entre Etats qui nous impose une conduite pareille. Qui, d’ailleurs, n’exonère nullement la France d’avoir un traitement injuste envers nos ressortissants et nos citoyens : le cas Mecili, à titre indicatif, devenu une affaire, en témoigne.

« Aux Algériens, aux Marocains, aux Tunisiens, à tous les ressortissants de nos anciennes colonies qui, espérant dans la France, sont venus y vivre, je veux dire que la France leur tend la main, qu’elle les accueille fraternellement, qu’elle ne leur offre pas la repentance mais la compréhension et le respect », tel s’exprimait N. Sarkozy le 19 avril 2007 sur le sujet. C’est le respect aux morts que nous aussi cherchons à faire valoir.

Nous savons que la France a ratifié le 9 juin 2000 le traité instaurant la Cour pénale internationale, au même titre que l’Allemagne et bien d’autres pays, à l’exception des Etats-Unis, Israël, la Russie et la Chine, comme il est d’usage. Une reconnaissance qui ne l’exempt nullement de ses crimes.

Au contraire, cela signifie que la loi du 31 juillet 1969 portant amnistie de l’ensemble des crimes commis pendant la guerre d’Algérie est irrecevable.

Il est important de rappeler à ce titre que cette loi de 1968 n’avait fait que confirmer deux décrets datant du 22 mars 1962, dont l’un est relatif aux infractions commises au titre de l’ »insurrection algérienne » et l’autre sur l’ »amnistie de faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigés contre l’insurrection algérienne ».

A souligner par ailleurs le fait que la France a reconnu que les « événements d’Algérie » n’étaient autres qu’une guerre. Ceci l’entraîne automatiquement vers la chute des boucliers juridiques qu’elle consolidait constamment pour s’abstenir de verser dans les excuses et repentance et s’occuper, comme l’avait si bien exprimé Sarkozy, des relations économiques qui bénéficieraient aux deux pays : « passant aux actes ». Le hic est que les juristes avérés peuvent nous aider à découdre ce noeud. La loi de 68 prescrit les crimes sur une durée de dix ans à partir de leur exécution.

Ni le traité d’amitié avorté, ni l’élan trompeur de Sarkozy, ni la lutte finale des socialistes et encore moins l’humanisme de la droite n’arriveront à bout de ce contentieux. Seule la volonté de nos concitoyens permettra de regarder en face et faire le point. Avons-nous besoin des bienfaits d’une France qui nous tourne le dos ?

« Oui, des crimes terribles ont été commis tout au long d’une guerre d’indépendance qui a fait d’innombrables victimes des deux côtés. Et aujourd’hui, moi qui avais sept ans en 1962, c’est toutes les victimes que je veux honorer ». « Notre histoire est faite d’ombre et de lumière, de sang et de passion. Le moment est venu de confier à des historiens algériens et français la tâche d’écrire ensemble cette page d’histoire tourmentée pour que les générations à venir puissent, de chaque côté de la Méditerranée, jeter le même regard sur notre passé, et bâtir sur cette base un avenir d’entente et de coopération ». Ainsi c’est exprimé Sarkozy dans son discours à Alger à l’occasion de sa visite d’Etat le 3 décembre 2007. Des propos qui maintiennent en l’état la situation au plan historique.

Il est important de ponctuer cette petite contribution en méditant pour qui se soucie de la mémoire de ce peuple, par une des plus significatives des révélations faite récemment par le tortionnaire Aussaresses, dans son nouvel ouvrage « Je n’ai pas tout dit » () commentée par Le Monde. A un âge avancé, 90 ans, point de remords et point de regrets. Fidèle à ses principes de militaire invétéré, exécutant allégrement les ordres de la hiérarchie, il porte à nu les mensonges de l’Etat et déclare dans cette livraison apologique : « L’ordre est venu de Paris », a-t-il répondu à Jean-Charles Deniau. Et à celui-ci de poursuivre : « De Paris, vous voulez dire du ministère de la Justice ? ». « Oui », répond le général Aussaresses. L’ordre est donc venu de Mitterrand.

Dans le détail, il raconte comment Ben M’hidi avait été exécuté par pendaison. « Vers minuit, Ben M’hidi est entré dans la pièce.

Il a repoussé le parachutiste qui voulait lui mettre un bandeau sur les yeux en disant qu’il était un soldat. Le para lui a répondu que c’était un ordre. La voix ferme, Ben M’hidi a répliqué : « Je sais ce qu’est un ordre. Je suis moi-même colonel de l’ALN ». Ce sont ses dernières paroles. Je suis né le 4 mars, à la même date où les assassins de Larbi Ben M’hidi mettaient fin à sa vie.

C’est une date qui restera gravée dans ma mémoire, comme dans celle de milliers de jeunes de ma génération. C’est une douleur permanente dans nos cœurs jusqu’au jour où la réparation sera faite. Ben M’hidi est pour nous un symbole, une idole. Que Dieu l’accueille dans son vaste paradis auprès des meilleurs, nos martyrs.

par Boukherissa Kheiredine *

* Président de la fondation du 8 Mai 1945


1-Cocktail de commémoration et de festivité, un concept consacrant les paradoxes.

2- Dans son ouvrage « Services spéciaux, Algérie 1955-1957 », il avait admis avoir lui-même exécuté 24 Algériens.

3- Yves Courrière, La guerre d’Algérie, 1954-1957, Les fils de la Toussaint, Le temps des léopards, Fayard, 1968.

4- Aux éditions du Rocher.


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