Albert Camus Le citoyen français face aux « indigènes du code de l’indigénat en Algérie »

jeudi 16 février 2012
par Djemaâ Djoghla

Depuis 1830, tous les crimes coloniaux commis sont au regard du droit international des faits imprescriptibles : la réconciliation entre les peuples, le partenariat économique et l’échange culturel ne se réalisent pas en se bradant[2]. Les Algériens sont-ils devenus uniquement des tubes digestifs ou des parvenus prêts à toutes les soumissions et particulièrement celle de renier leur mémoire et leur honneur. Pourtant, lors de ses conférences publiques Jean Lacouture précise toujours au sujet de l’engagement d’une grande résistante française qui a su dire non à l’abaissement de l’homme : « Germaine Tillion était très patriote par l’éducation et le comportement de son milieu familial, mais elle fut aussi marquée par ses années de recherche (1936-1940) qu’elle passa au milieu d’une population qui tuait et mourrait pour son honneur, et cet honneur lui commandait de résister face à l’invasion. »

Aujourd’hui, avant de présenter ou d’enseigner Albert Camus, l’écrivain piednoir d’Algérie, aux jeunes Algériens, il est d’abord nécessaire et utile de se battre pour faire connaître ce qu’a été la guerre d’Indépendance algérienne, son origine, ses racines, les raisons de l’acharnement des divers gouvernements qui les ont menés à refuser de reconnaître le droit des Algériens à l’indépendance. Ce faisant, on aidera les plus jeunes (deux générations de Français sont nées depuis l’insurrection de novembre 1954) laissés volontairement dans l’ignorance, à connaître ce passé récent et à en tirer les leçons pour l’avenir. Un avenir chargé de menaces et de tempê- tes qu’il faudra affronter. Car il n’est pas exclu que surgissent d’autres conflits - ils sont déjà nombreux- dans telle ou telle partie du monde où l’on appelle de jeunes Français à intervenir pour « combattre le terrorisme », « sauver la démocratie » et « défendre la liberté », alors que le vrai motif d’intervention sera d’exploiter des gisements de pétrole, de gaz, de minerai, de diamants et d’empêcher tel peuple de se libérer. Aider, par l’exemple-même des guerres coloniales – et plus précisément celle d’Algérie – à découvrir derrière des mots-piège qui appellent à la guerre et justifient la torture, les intérêts sordides qu’ils dissimulent, c’est pour les progressistes et les révolutionnaires du monde entier une tâche plus actuelle que jamais [3]. Selon Camus, « l’Algérie est la terre des Européens autant que des « Arabes », si tel est le cas est-ce que la devise républicaine française « Liberté, Egalité et Fraternité » s’appliquait à tous et pour tous en Algérie de 1830 à 1962 ? Il suffit de regarder les reproductions des mêmes inégalités appliquées aux descendants de ces anciens colonisés, surtout depuis 2007 dans la France du ministère de l’Identité nationalité, pour comprendre le projet de société que souhaitaient Camus et les siens. Un projet de société basé sur le relativisme culturel destiné à maintenir le système des classes supérieures composées de « judéo-chré- tiens » (selon la formule du président fran- çais en 2008) et les ghettos surchargés de « musulmans français ». Le 20 janvier 2012 à Nantes, le prédicateur Tariq Ramadan a évoqué la pensée de Camus pour asseoir son autorité « intellectuelle » sur les jeunes des banlieues pauvres d’Europe et pour obtenir une caution des médias français. Ce prédicateur qui transmet fidèlement la pensée de son grand-père maternel, l’inté- griste Hassan El Banna, se bat pour que les jeunes descendants d’immigrés d’Afrique du Nord ne soient pas tentés de conserver l’idée de nation héritée de leurs parents, comme Camus, il travaille pour que les Etats chutent mais que les communautés subsistent. Depuis plusieurs décennies, son combat porte sur la construction d’une communauté islamiste en Europe qui sera ensuite intégrée à la « communauté des croyants » s’étalant de l’Afghanistan au Maroc. Sa vision communautariste concorde avec celle de Camus qui militait pour un « Etat mondial fait de provinces indépendantes et non d’Etats nationalistes séparés ». Depuis 2001, avec la complicité bienveillante de certaines autorités atlantistes françaises, l’ambassade américaine à Paris et les chasseurs de têtes qataris (après les Saoudiens) financent les jeunes « musulmans français » afin qu’ils émigrent aux USA ou dans les théocraties : ainsi l’Algérie pourra bénéficier de la matière grise des descendants de la Wilaya VII, cette cinquième colonne américano-qatarie accomplit ce que les pouvoirs algériens ne purent réaliser depuis 1962. Depuis 1969, les dirigeants atlantistes français ont facilité l’installation de courants intégristes au détriment des partis, associations ou syndicats modernistes. Ils ont réalisé le modèle camusien d’un Etat mondial dirigé politiquement par l’ONU, financièrement par la Banque mondiale et le FMI, culturellement par l’Unesco, et accordant l’humanitaire à l’Unicef et à ses satellites, la capitale de toutes ces instituions étant Washington. Camus est décédé sans voir s’accomplir son engagement mais ses idées sont enseignées partout où se trouve l’un de ses adeptes. Camus et « sa communauté » respectaient-ils la liberté déclarée pour tous en Algérie ? Selon la construction nationale et républicaine de la nation française, il n’y a ni communautés, ni privilégiés, juste des citoyens qui naissent libres et égaux en droits. Le 10 décembre 1957 à Stockholm dans le discours d’usage de la réception de son prix Nobel, Camus affirme que « chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Son monde ne devait pas se défaire fut-il construit sur l’apartheid racial car telle était l’Algérie d’avant-1962. Dans ce discours, il rappelait aussi quelle est la liberté permise et promise aux « indigènes d’Algérie » puisqu’il prônait une nation autonome fédérée à la France sur le modèle suisse des cantons ou le modèle américain du fédéralisme. Ce système juridique qui octroyait tous les droits à la minorité européenne qui composait 1/9 de la population totale de l’Algérie, et tous les devoirs à la majorité « indigène ». Ainsi, la minorité étrangère dépossédait juridiquement, politiquement, socialement et culturellement les autochtones qui devenaient des étrangers dans leur propre patrie. « Nous ne tolérerons jamais que dans la plus petite commune il y ait un Arabe pour maire »[4], déclaraient certains concitoyens de Camus lorsqu’ils répondaient aux critiques concernant leurs comportements racistes. Pour prouver leur humanité et leur générosité, ils affirmaient très sérieusement : « Nous n’avons pas fait comme en Amérique, en Australie ou au Canada où les autochtones furent décimés, les nôtres se sont multipliés. » Cette dangereuse multiplicité qui effrayait aussi Camus « …Et ils étaient si nombreux dans les quartiers où ils étaient concentrés, si nombreux que par leur seul nombre, bien résignés et fatigués, ils faisaient planer une menace invisible [5]. » L’historien Pierre Nora, natif d’Algérie, n’hésite pas à montrer le nationalisme sectaire des membres d’une communauté dont il est pourtant issu : « Du grand colon capitaliste au petit tailleur juif, la passion nationaliste est à la même température [6]. » Ce nationalisme d’une terre revendiquée par des émigrés débarqués du pourtour méditerranéen, et qui n’eurent que mépris et humiliation pour les autochtones qu’ils qualifiaient de « bicot, raton, indigène, fatmas, Mohamed,… », mépris et humiliations appliqués par des êtres plus méprisables que ceux qui étaient l’objet de leur disqualification. La vision de la liberté pour les Algériens de Camus et de « sa communauté » s’inspirait du modèle américain qu’il adulait, société bâtie sur le communautarisme ethnique ou religieux, avec des programmes politiques dictés par les puissantes multinationales et avec le matraquage médiatique d’appareils détenus par les puissances financières. La liberté, les Algériens colonisés en payèrent le prix fort en servant de chair à canon pendant la Seconde Guerre mondiale, conflit dans lequel ils n’avaient aucune responsabilité et pourtant ils s’y trouvèrent engagés, comme sur tous les champs de bataille où s’étaient battues les troupes françaises depuis 1830. Le 30 janvier 1944, dans son discours de Brazzaville, le général De Gaulle, président du Comité français de la Libération nationale, promettait aux colonisés de l’Empire : « Les Africains devront participer chez eux à la gestion de leur propre affaire. » Les Algériens qui furent enrôlés ou qui se sont engagés pour lutter contre le nazisme reçurent en récompense du sang versé le « Statut de 1947 [7] », qui était censé changer leur sort et alléger leurs chaînes. Ce statut fut combattu avec fureur par le lobby pied-noir, ce qui fit écrire à un libéral fran- çais : « Si donc est décidé à appliquer des principes qui ne sont autres que ceux d’un fédéralisme progressif, force est de ne pas en exclure l’Algérie. En vérité, une étrange controverse se poursuit depuis quelques mois, qui tend à contester l’évidence de cette proposition. On nie que l’Algérie soit partie intégrante de l’Union française et l’on sous-entend qu’elle ne peut de ce fait s’administrer elle-même, car elle n’est que trois départements français, c’est-à-dire une projection outre-Méditerranée de la métropole. Ce à quoi les Arabo-Berbères répondent qu’ils ne demandent pas mieux que de devenir des citoyens complets aptes à diriger les destinées de la métropole avec autant de pouvoirs que les Bretons ou les Alsaciens : ils auraient en particulier dans les assemblées locales la majorité de leur nombre et au Parlement français les 120 députés (au lieu de 15) auxquels leur donnent droit leurs 8 millions d’habitants. Semblable prétention fait alors frémir d’indignation la plupart des Français des deux côtés de la Méditerranée [8] ». Camus ne réagit pas contre la liberté bafouée des « indigènes » et le 8 Mai 1945 fut pour lui un épiphénomène sans portée ni remise en cause du système colonial, juste un coup de semonce « des Arabes » comme il les désigne dans ses écrits et discours. Pourtant, dès 1926, « le Mouvement national algérien (MNA), exprimant les aspirations profondes du peuple, réclame l’abolition de ce régime anachronique que les chartes internationales et la morale condamnent explicitement. Tout chauvinisme lui est étranger. Il lutte pour arracher le droit pour tous les Algériens, sans distinction aucune de choisir en toute liberté les institutions qu’ils préfèrent et de participer tous, sans distinction de race ou de religion, ni réserve à l’exercice de la souveraineté [9] » Ce tract date de 1953, mais aujourd’hui encore il reste la bible des messalistes et de leurs amis lambertistes qui avaient infiltré le MNA, à défaut d’avoir fait échouer l’indépendance des Algériens, ils continuent de mener des campagnes de dénigrements et de mensonges dignes de la propagande de Goebbels : « Au final n’étaitil pas indécent d’organiser pendant les journées du Maghreb des livres, deux tables rondes : l’une sur Albert Camus, l’ami des messalistes et des syndicalistes de l’USTA et une autre à Francis Jeanson, cet infâme mercenaire qui a participé au massacre des syndicalistes algériens ? Peut-on encore soutenir que les porteurs de valises ont sauvé l’honneur de la France ? [10] » Que ce soit avant le déclenchement de la Révolution ou pendant, Camus et ses semblables se comporteront toujours avec le même refus du fait national algérien. Ils refusaient de voir et de reconnaître la diffé- rence de poids existant entre la société imaginée dans les cabinets ministériels à Paris et la société fabriquée par le système colonial localement. Quelques droits individuels accordés à quelques « indigènes évolués » suffisaient : la charité afin de renier le droit. Pendant la Révolution algé- rienne, ne répondait-il pas aux appels des Algériens et des libéraux par cette justification ; « en ce qui concerne l’Algérie, l’Indépendance nationale est une formule purement passionnelle. Il n’y a jamais eu encore de nation algérienne. Les Juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Berbères auraient autant de droits à réclamer la direction de cette nation virtuelle. Actuellement, les Arabes[11] ne forment pas à eux seuls toute l’Algérie. L’importance et l’ancienneté du peuplement français en particulier suffisent à créer un problème qui ne peut se comparer à rien dans l’histoire. Les Français d’Algérie sont eux aussi et au sens fort du terme des indigènes… Une Algérie reliée à un empire d’Islam ne réaliserait à l’intention des peuples arabes qu’une addition de misères et de souffrances et arracherait le peuple français d’Algérie à sa patrie naturelle[12] ». Ce mépris de reconnaître la liberté des Algériens à disposer d’eux-mêmes et de les imaginer porteurs de compétences et de connaissances égales aux siennes fut hérité par sa fille Catherine. Elle refusa l’invitation de Nicolas Sarkozy qui lui avait demandé de l’accompagner lors de son pèlerinage pied-noir en décembre 2007. Sans expliquer, ni détailler son refus elle se contenta de dire : « Je lui ai dit que j’étais tout sauf diplomate, et que jamais je ne pourrai serrer la main de Bouteflika [13]. » N’est-ce pas sous la gouvernance de ce président dont « elle ne veut pas serrer la main » que la mémoire de Camus bénéficia de moyens financiers, matériels et institutionnels qui ne furent jamais déployés pour Kateb Yacine, l’écrivain de son terroir et l’écorché vif face à la douleur de ses frè- res, ou Mouloud Feraoun qui abandonna une carrière métropolitaine pour aller sortir ses semblables de l’analphabétisme alors que Camus avait refusé en 1937 un poste au lycée de Sidi Bel-Abbès. L’argent algé- rien pouvait servir à honorer par exemple Andrée Michel, qui rencontra d’importantes embuches lorsqu’elle préparait sa thèse anticoloniale sur « les ouvriers algériens en France » en 1956, elle lutta aux côtés du Réseau Jeanson et elle accueillit avec son époux des militants de la Wilaya VII et à l’indépendance du pays, elle est venue pour enseigner la sociologie aux nouvelles géné- rations algériennes, à l’université d’Alger. Aujourd’hui encore elle reçoit sur ses fonds propres les militantes chiliennes, malienn e s , p a l e s t i n i e n n e s , i r a k i e n n e s , algériennes : pour elle la liberté des autres n’est pas délimitée par des bornes visibles ou invisibles. En avril 2005, au cours du colloque organisé sur Camus à Alger que confie le président à Jean Daniel : « Tandis que le Président de la République algérienne, délaissant un moment une polémique anachronique sur la colonisation, me disait son admiration « charnelle » pour la prose de ce fils authentique de l’Algérie : « Vous savez comment je vérifie que Camus est un véritable enfant de l’Algérie ? C’est lorsqu’il dit que si sa mère était attaquée, il préférerait la défendre plutôt que la justice. Et bien, c’est exactement ce que je sens, ce que je ferais, et je ne vois pas pourquoi Camus n’aurait pas eu le droit de le dire ». « Un demi-siècle de discussions autour d’une phrase se trouvait effacé grâce aux humeurs du prince [14]. » D. D.

Notes [1] Olivier Le Cour Grandmaison, De l’indigénat, Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’Empire français », Zones collection des éditions La Découverte, 2010. [2] L’auteur de ces lignes vit en France depuis 57 ans donc il ne s’agit pas de dire « faites ce que je vous dis mais ne faites pas ce que je fais » car les donneurs de leçons à vil prix sont plus odieux que les assassins qu’ils dénoncent. La durée de cet exil permet de distinguer entre les colonialistes et leurs contraires. [3] Henri Alleg, Quarante ans après la guerre d’Algérie, entretiens avec Gilles Martin Bruxelles, le 7 août 2011, Le Temps des Cerises, 7 septembre 2001, p. 10 [4]Déclaration d’une commission de colons algériens à M C. A. Julien, à Matignon en 1936 [5] Albert Camus, Le premier homme, 1951 [6] Maurice Szafran, Les juifs dans la politique française, de 1945 à nos jours, Flammarion, 1990 (livre destiné à décréditer l’idée d’un lobby juif en France) [7] Selon ce texte, les 900 000 européens citoyens français bénéficieraient de 60 représentants à l’assemblée algérienne (premier collège) et les 9 millions « d’indigènes » algériens éliraient aussi 60 représentants (2e collège) [8] Pol Vega, l’Algérie et l’Union française, Numéro spécial de Documents populaires : vers une République algérienne, n°2, août 1947, p.8, archive personnelle. [9] Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en Algérie, Réalités algériennes, janvier 1953 (archive personnelle) [10] Jacques Simon, Francis Jeanson : un mercenaire honoré à la Cité de l’immigration, tract du 10 février 2010, il se définit : «  l’un des bras droit de Messali Hadj et le conservateur de sa mémoire ». Actuellement, ses batailles, par presse et internet, avec Mohamed Harbi et Stora rejoignent le fameux dicton algérien : « le berger et le khammès se sont entretués pour défendre les biens privés d’un propriétaire éloigné ». [11]Patricia M. E. Lorcin, Kabyles, arabes, français : identités coloniales, PULIM, 2005 (cette recherche explore le cheminement par lequel les différences ethniques et les particularités culturelles ont été développées et utilisées en tant qu’instruments de contrôle social et de division pour gouverner par le colonialisme) [12] Albert Camus, Actuelles III, p. 28 [13] Catherine Camus, Le Nouvel Observateur, 28 juillet 2011, déclaration rediffusée à plusieurs reprises sur la chaîne parlementaire avec El Khabbach, en janvier 2012 [14] Jean Daniel, Avec Camus comment résister à l’air du temps, Gallimard, 2006, p. 140


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