Algérie : Anthropologie et violence

mercredi 30 novembre 2011
par akika

La question de la violence nous oblige à voyager dans un passé lointain pour saisir notre présent (« Vous avez fait un long voyage pour arriver à vous-mêmes » La conférence des oiseaux de l’Iranien Farid al Din Attar*). Le présent que nous vivons en Algérie, devenu insupportable par bien des aspects, n’est pas né ex nihilo. Il y a bien sûr la gestion politique du pays depuis l’indépendance sur laquelle il est inutile d’insister puisqu’elle a été disséquée et analysée amplement, inlassablement. Il nous faut plutôt nous pencher sur des paramètres qui se nichent dans les arcanes de notre histoire pour cerner notre rapport à la violence. La majorité des Algériens ont été révulsés par le lynchage de Kadhafi car ils ont en mémoire ce genre d’actes monstrueux commis durant la période de la terreur des années 90. D’aucuns, par paresse intellectuelle, peuvent se satisfaire au sujet de ce lynchage d’explications simplistes du genre ce sont des jeunes qui ont tant souffert, ce sont des choses qui arrivent dans une guerre, ce sont… Il est difficile évidemment de maîtriser ses nerfs, de canaliser sa haine, d’avoir une conduite rationnelle quand on a été victime de sévices, de mépris et d’injustice de la part d’un régime ayant à sa tête un dictateur doublé d’un bouffon comme Kadhafi. Mais comme ce genre de scènes tout aussi obscènes a existé ailleurs, il ne faut pas se voiler la face. Chez nous, des habitants de villages entiers ont été décimés par des hommes sans foi ni loi. Les victimes étaient de simples gens et leurs bourreaux se sont conduits comme ceux qui ont liquidé et charcuté Kadhafi. Demandons-nous pourquoi ces abominations ? Il nous reste à percer les secrets de ces conduites en utilisant des outils conceptuels comme l’anthropologie pour disséquer ce que cachent nos rites, nos comportements et même notre langage. Les expressions langagières comme « je boirai ton sang, je mangerai ton cœur ou ton foi, je t’égorgerai comme un mouton » sont légion et ne sont nullement des métaphores « poétiques ». Ces expressions nous renseignent sur la violence comme mode unique de résolution d’un problème, ce qui sous-entend l’absence d’une autorité légitime dont la fonction est de résoudre les conflits. Livré à lui-même, l’individu a recours à n’importe quelle arme qu’il peut se procurer pour régler un contentieux tout en assouvissant son désir de vengeance. Cette situation a un nom en philosophie politique : la délégitimation de l’Etat par ses sujets qui ne se reconnaissent pas dans les lois du pays. Les expressions langagières nous informent aussi sur la pauvreté et le déficit de vocabulaire des locuteurs. Car l’homme qui a les qualités d’un Cicéron subjugue forcément par sa rhétorique son interlocuteur et n’a point besoin de recourir à des actes usités dans la jungle. Quant aux rites, outre leur rôle de cohésion sociale et de nourriture de l’imaginaire, ils peuvent être des murailles qui empêchent de saisir le réel en transformation perpétuelle. Des peuples ont assez souffert des colonisateurs qui se prenaient pour le nombril du monde en voulant imposer leurs rites et valeurs en niant ou en violant la réalité des sociétés dominées. En se référant à l’arrogance des colonisateurs, nous devrions rejeter les comportements imbéciles et accepter d’exposer nos rites et croyances en plein soleil pour qu’ils soient en symbiose avec leur temps au lieu de les contenir dans l’immobilisme des ténèbres. Un rapport intelligent avec le réel nous aide à respecter les rites et croyances de l’autre et ne plus considérer le voisin comme un danger sous prétexte qu’il ne partage pas la même façon de voir les choses ou bien n’a pas le même mode de vie. Toute société qui s’emmure pour éviter le contact avec l’extérieur et qui se refuse à admettre une dynamique qui se développe en son sein est vouée à des déchirements chroniques. L’exemple de l’Algérie est significatif à cet égard. Ceux qui détiennent les rênes du pouvoir en s’appuyant sur les catégories sociales conservatrices se sont obstinément refusé de voir que ce pays a changé sur le plan démographique, urbain, culturel et social. Résultat des courses, le pays est devenu prisonnier dans un labyrinthe, car ceux qui le dirigent continuent de croire que leurs propres enfants ressemblent à leurs propres parents. Ce déni de réalité et ce refus de s’adapter à la dynamique de la société et du monde se nourrissent de racines devenues indigestes. Et parce que le conservatisme a empêché ceux qui voulaient arroser ces racines pour leur redonner de la saveur, nous récoltons année après année, jour après jour, les fruits amers de cet aveuglement. Et ces fruits mûrissent particulièrement lors de grandes fractures politiques engendrant des cortèges de violence. Les exemples de violence exacerbée ne manquent pas : la confrontation de l’été 62, le coup d’Etat de juin 65, le Printemps berbère de 81, les émeutes nationales d’octobre 88 et enfin la terrible période du terrorisme. Chacun de ces épisodes s’est traduit par l’exclusion de groupes et d’individus qui se sont retirés dans un exil intérieur ou bien sont allés grossir les rangs de l’émigration. Pourquoi sommes-nous arrivés à exclure ou faire fuir une partie de nous-mêmes ? Pourquoi restons-nous recroquevillés dans certaines traditions surannées ? Pourquoi empêcher sa propre progéniture d’épouser son temps ? Pour comprendre ces phénomènes, outre les valeurs et traditions anachroniques, il faut aussi regarder du côté de la colonisation dont les méfaits sont, hélas, devenus un élément constitutif supplémentaire de l’anthropologie de notre société. La blessure coloniale causée par les enfumages et autres famines organisées par les sbires de Bugeaud, la nuit dont laquelle a été plongée la société ont creusé des fêlures dans la personnalité algérienne. La misère et l’humiliation endurées, l’absence de liberté sur notre propre sol ont provoqué chez nous une violence refoulée. Dans le combat titanesque et inégal pour préserver son identité, il ne restait à l’Algérien pas grand-chose pour affronter et s’ouvrir sur les autres aspects du réel. Aujourd’hui, devenu un pays indépendant, nous devons utiliser les logiciels appropriés pour saisir le réel dans toute sa complexité. Les traces des colonisateurs font partie de cette complexité, donc de notre histoire. L’architecture, la gastronomie, la langue, la religion, les rites, etc., autant d’éléments que nous avons intégrés et adaptés à notre « sauce » pour tirer une « fierté » de nos particularités dans un environnement à la fois arabe, africain et méditerranéen. Tous les éléments constitutifs de l’anthropologie de notre société depuis la nuit des temps jusqu’à la cohorte des envahisseurs ne doivent pas nous entraîner sur la pente glissante de la recherche insensée et illusoire de ce qu’on appelle la « pureté ». Cette mère de toutes les intolérances n’est plus ou moins qu’une forme d’aliénation sociale qui se transforme parfois en véritable folie chez des êtres fragiles. Ces prétendants à la pureté devraient plutôt s’inspirer de La conférence des oiseaux-déjà cité où « l’homme cherche à se libérer, mais rencontre partout l’hostilité ». Heureusement, la huppe, ce merveilleux oiseau, existe pour enseigner : « Cent choses pénibles t’assailliront sans cesse. C’est seulement au prix de modifications profondes et lentes du comportement que des progrès sont possibles. » Et elle ajoute : « Il te faudra passer plusieurs années dans cette vallée à faire de pénibles efforts et y changer d’état, car pour progresser, un engagement véritable et endurant est nécessaire. » La peur du changement, de l’autre, voilà l’ennemi. Et c’est pourquoi on a vu chez nous certains illuminés ordonner de revenir à « nos » habitudes alimentaires ou vestimentaires. Et comme le ridicule ne tue pas, d’autres encore veulent interdire l’introduction de mots étrangers dans la langue arabe tout en clamant leur fierté de voir les langues turque et perse et même les langues européennes s’enrichir de la belle langue arabe. Il ne faut pas oublier que c’est au nom de cette « pureté » que l’on a massacré les Indiens des Amériques, que l’on chasse encore aujourd’hui les Palestiniens de leur pays pour que l’on se retrouve entre juifs dans un Etat juif. Enfin, gardons dans notre esprit qu’un fou furieux, un certain Hitler, au nom de la pureté de la race, a entraîné le monde à la ruine. Pour éviter de sombrer au pied du mur de l’intolérance et ses cortèges de violence, il est temps que l’on commence dès l’école primaire à initier les enfants à la beauté du monde et de ne plus leur faire peur avec les feux de l’enfer. Pour ceux qui croient que la violence et la peur de l’autre sont réservées aux pays et catégories sociales pauvres, qu’ils se rassurent ! L’Allemagne, patrie de Hegel, le racisme et la violence des USA, Israël avec ses cortèges de morts et son déni de l’autre, tous ces pays donc ô combien développés n’ont pas de leçons à donner. C’est à leurs habitants d’étudier l’anthropologie de leurs sociétés. C’est ce qu’ils font du reste et c’est pourquoi une partie non négligeable de leurs populations se solidarisent avec les luttes sociales et contre le racisme qui frappent les classes dites « dangereuses » et les étrangers.

Par Ali Akika, cinéaste

* Farid al Din Attar, poète iranien (1142/1220)


Cet article a été publié dans le soir d’Algérie le 29 novembre 2011 que j’aimerais faire partager avec les lecteurs de l’écho de Jijel.


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