Colonel Lotfi Un visionnaire hors du commun

mercredi 9 novembre 2011
par Ammar Berlhimer

Par un heureux hasard, nous avons récemment découvert l’ouvrage du colonel Lotfi : Approche du développement économique futur de l’Algérie. « Colonel Lotfi » est le nom de guerre de Benali Boudghène, natif de Tlemcen, qui rejoint les rangs de l’ALN en 1955 dans la zone V pour occuper le poste de secrétaire particulier du chahid Si Jaber, et finit par être promu au grade de colonel chef de la même wilaya historique. Colonel Lotfi avait été rejoint par son épouse à son premier poste aux côtés de Si Jaber, ce qui doit suffire amplement à tordre le cou aux relents nauséabonds de misogynie qui empestent périodiquement la vie politique, sociale et culturelle de notre Algérie indépendante.

Colonel Lotfi tomba au champ d’honneur, le 27 mars 1960 à Djebel Béchar, au terme d’une bataille héroïque qu’il livra à l’aviation et à l’artillerie lourde coloniales.

Dans Approche du développement économique futur de l’Algérie, une œuvre de 274 pages (*), il trace de façon, certes optimiste, mais tout aussi réaliste, les contours des deux premiers plans quinquennaux de l’Algérie indépendante.
Erudition en matière économique, d’une part, limpidité et précision du langage, d’autre part, contribuent à forger un esprit didactique et visionnaire qui part du sous-développement économique (première partie de l’ouvrage) pour asseoir la possibilité d’un « essor rapide et considérable de l’économie » (deuxième partie), avant de recenser les « conditions du succès » (troisième et dernière partie).

 
La « grande œuvre » coloniale…

Le constat social est sans appel : il règne « la misère la plus inhumaine dans un pays aussi riche que la Californie » (dixit Roosevelt lors de son passage à Alger peu de temps avant sa mort – Colonel Lotfi le considère comme « l’un des plus prestigieux hommes d’Etat du XXe siècle » et le citera plusieurs fois). Cette situation résulte d’une « économie de contrastes » qui met à nu la « fiction aussi creuse que dénuée de sens des réalisations françaises ». Ainsi se trouve anticipé, presque cinquante ans avant la loi de 2005, le débat sur le rôle positif de la colonisation française en Algérie !
D’ailleurs colonel Lotfi revient de façon récurrente sur ces « réalisations ». A ses yeux, « les magnifiques réalisations françaises » en Algérie, ne sont que des « allégations volontairement mensongères et falsificatrices », « une mystification élevée au rang de science ou de discipline », « une fiction aussi creuse que la monnaie de ce pays ».
Ces « réalisations » sont réduites :

  • au plan infrastructurel, à une densité ferroviaire insignifiante, à une structure routière et portuaire rudimentaire, à une fluviabilité inexistante (alors qu’en 1830, les bases d’Alger et de Bougie étaient non seulement des forteresses, mais disposaient de plans d’eau étendus, fruits du génie national) ;
  • au plan sanitaire, à une mortalité infantile supérieure à 50% et à une espérance de vie de 35-40 ans ;
  • au plan culturel, à un illettrisme supérieur à 80% (alors qu’en 1830 la proportion d’analphabètes était moins forte qu’en France où elle dépassait 40%) ;
  • au plan démocratique, à la « prépotence des administrateurs coloniaux ».

« L’économie de contrastes » ou « juxtaposition de deux économies » met en présence une activité qui devra se limiter à « quelques zones déshéritées où il ne restera plus à l’autochtone qu’à disputer âprement et péniblement une lamentable subsistance à d’ingrates terres au moyen d’instruments fatalement archaïques », d’une part, et une activité qui disposera « normalement de tous les biens », d’autre part.

 

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La dualité qui caractérise le sous-développement économique de l’Algérie résulte ici d’un pacte colonial qui se révéla d’une extrême cruauté dans le cas de notre pays puisqu’il associera aux formes d’exploitation « indissolublement liées » le peuplement et la prédominance d’intérêts économiques.
La première expression du pacte colonial se décline en termes de transformation « en toute hâte et par compagnies entières », des soldats de l’agression en paysans mariés tambour battant à des prostituées de Toulon, « débarquées par pleines cargaisons et nanties, en guise de dot, de 200 francs chacune pour faire souche dans le pays ». Dans la bouche de Lyautey, cet épisode n’a rien de honteux : « On ne bâtit pas un pays avec les pucelles. »

A « la crème française », le peuplement de l’Algérie ajoutera « des indésirables de l’Europe entière et plus particulièrement des déchets français » : racailles des villes, condamnés de droit commun, forçats, détenus civils, évadés de prisons, inadaptés à l’expiration de leur peine, déportés, suspects politiques, royalistes turbulents, etc.
A l’origine, l’Algérie est une réponse coloniale à une impasse sociale et même carcérale ; cette terre réputée si riche en ressources naturelles mal exploitées par des « indigènes » paresseux et barbares est destinée à accueillir le « trop-plein » turbulent et dangereux de la métropole. Une vocation qui prévaudra jusqu’aux noces sanglantes de la République et du colonialisme conclues par les constituants de 1848 en vertu d’une formule qui fera florès : « L’Algérie, c’est la France. » Dans l’intervalle, l’intention et le fait convergent pour des projets destinés à bouleverser la carte raciale de la colonie par « l’extermination de tout ou partie des “Arabes” au motif que, appartenant à une race inférieure et rétive à la civilisation, ils devaient être anéantis – le sort réservé aux Indiens d’Amérique ou aux Aborigènes d’Australie étant un précédent abondamment sollicité pour soutenir cette perspective »

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La politique de peuplement a pour corollaires les répressions, les « massacres systématiques », les enfumages, les bannissements ou exils forcés, les famines « effroyables et savamment organisées ». Seules « la résistance physique d’une population saine et vigoureuse par nature », « la résistance armée » et « une grande fécondité naturelle » mettront en échec cette politique de l’extermination et de « la disparition pure et simple ».

 

Montagnac, qui a servi sous les ordres de Lamorcière, avant de tomber avec ses hommes lors de la bataille de Sidi-Brahim en septembre 1845, traduit bien cet état d’esprit lorsqu’il évoque les moyens idoines pour venir à bout de « l’indigène » : il s’agit ni plus ni moins que de « tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger des bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs ; en un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens ». Longuement cités, L. Moll et E. Bodichon semblent être les deux principaux pionniers ou « prédicateurs scientifiques » de l’extermination, de l’anéantissement ou de la dissolution de l’élément « indigène ». Bodichon a notamment le mérite d’élaborer le concept de vie sans valeur pour fonder théoriquement la destruction des races inférieures, inutiles et nuisibles des colonies. La guerre coloniale en Algérie est conforme à la taxinomie des colonies arrêtées par A. Girault (1865-1931) : à côté des colonies de commerce, d’exploitation et de plantations, il évoque les colonies de peuplement comme les Etats-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Algérie. Extermination et génocide assurent l’espace vital à l’élément colonisateur qui « au lieu de se superposer simplement à l’élément indigène, se substitue à lui en le refoulant ou en le détruisant ». C’est pourquoi, le concept d’espace vital a une histoire qui ne se confond pas avec celle du nazisme, quand bien même elle le rejoindrait.

Le pacte colonial se décline, en second lieu, en termes de pillage économique : le nouveau développement agricole favorisera « la pénurie des produits utiles à la consommation locale, au profit d’une production destinée essentiellement à l’exportation » ; une industrie « décadente et orientée vers l’exportation » assurera l’extraction des matières premières présentant une utilité pour l’économie française et donnera lieu à une « exploitation, aussi intensive que désordonnée, de nombreuses mines, vidées notamment dans la partie nord du pays » ; enfin, des dispositions douanières couplées à un « monopole du pavillon » finiront par faire de l’Algérie un marché captif de la France.
Cette configuration économique réduit l’autochtone à « la servitude agricole et à son exploitation dans les mines ». Colonel Lotfi illustre le naufrage social organisé, en 1953, par une remarque « ahurissante » : « A côté de 400 missions de francs réservés à la résorption des bidonvilles, on note, entre autres, l’inscription d’un milliard en faveur des œuvres sociales de la police… »
Il n’a pas suffi à l’ennemi de détruire la base agricole, le tissu industriel et les structures commerciales, il entreprit de « dépouiller l’Algérien » par une « organisation financière inappropriée ».
Le capitalisme financier se déploie ici de façon légèrement spécifique qui interpelle longuement Colonel Lotfi. Il le résume dans les termes suivants : « Marché monétaire et marché financier ont totalement ignoré son existence (celle du peuple algérien -ndlr) sans que cela fût, hélas, le cas du Trésor public qui dut alimenter régulièrement dans une proportion défiant toute justice fiscale. » Le crédit est ici un levier pour la dépossession des fermiers propriétaires algériens et il est principalement orienté au profit des flux commerciaux extérieurs (45% des crédits sont accordés au commerce, 24% à l’industrie et 23% à l’agriculture en 1953, année de référence de l’étude).
 
 

 Le rêve californien

Après avoir dressé le bilan de l’œuvre coloniale française en Algérie, Colonel Lotfi développe la possibilité d’un « essor rapide et considérable de l’économie » dans notre pays (deuxième partie).
Un témoignage « réaliste » du Président Roosevelt donne au Colonel Lotfi « de biens concrètes raisons d’espérer en l’Algérie indépendante » : « Les impérialistes ont volé à ce continent (l’Afrique du Nord) des milliards ; mais parce qu’ils sont bornés, ils ne comprennent pas que leurs milliards ne sont que des petits sous comparés aux possibilités latentes. »
L’essor envisagé, et circonscrit aux cinq premières années de l’indépendance, doit augmenter la production agricole des deux tiers (150% en dix ans), accroître la production industrielle dans la proportion de 3,5 et relever le niveau de vie de l’ordre du simple au double, tandis que qu’une « construction étendue au Maghreb uni permettrait d’atteindre les mêmes résultats dans le même temps ».

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La production agricole doit augmenter des deux tiers en cinq ans et de 150% en dix ans parce qu’elle « pourra compter, à la fois sur les richesses considérables du sol et de l’eau, jusque-là inexploitées, et sur la mise en place d’un programme d’amélioration et de développement de l’économie ». Mise en valeur de millions d’hectares, pour les trois quarts dans le Sud, reforestation et aforestation portant sur une surface trois fois plus étendue complètent cet effort, parallèlement à l’entreprise de réorganisation pour juguler le morcellement (par le remembrement touchant au régime de la propriété), le sous-équipement (par la mécanisation) et les faibles rendements (semences sélectionnées).
Plus profondément, il attache une importance particulière à la restructuration de l’espace agricole en anticipant la crise de 1971 : « Un vignoble s’étendant sur 400.000 hectares situés essentiellement sur les terres les plus riches, prive non seulement le pays des ressources vivrières qui lui sont nécessaires, mais encore est de nature à poser dans le contexte de l’indépendance un incessant problème d’écoulement. Aussi, sera-t-il utile de préparer en ce domaine, la reconversion souhaitable. »
Par ailleurs, il est envisagé « une politique de rajeunissement et de restauration de l’élevage national », avec une attention particulière pour la production bovine dans le nord du pays, et la production d’au moins 100.000 tonnes annuelles de produits de la pêche (contre 30.000 sous occupation française).

Trois conséquences sont attachées à cette évolution structurelle : l’accroissement de la production agricole, la diminution de la population rurale et une répartition équitable des terres à la suite de la réforme agraire.
La « modification radicale de la structure de l’économie agricole incitera une partie de la masse rurale à l’émigration vers l’industrialisation et, une autre partie moins importante, vers les secteur tertiaire, ce qui aura pour effet de réduire de moitié les effectifs ruraux en fin de quinquennat – ceux-ci passeraient de 80 à 40% de la population totale.
Le décor final est planté : « Les cultures sans rapport avec les besoins du pays disparaîtront tout simplement (la vigne notamment) pour céder la place à de plus vitales plantations de coton, de betterave, d’arbres fruitiers… Les céréales couvriront désormais tous les besoins de l’alimentation intérieure et offriront d’importants surplus à l’exportation (…) Avec une organisation rationnelle et un équipement étendu jusque dans les zones les plus reculées du Sahara, il est possible de concevoir que l’Algérie de demain sera rien de moins qu’une deuxième Australie. »
Pour y parvenir, le capital technique ne suffit pas à lui seul. Il reste à lui adjoindre « des efforts considérables sur le plan financier ».

Les rentrées de devises escomptées proviennent de deux postes : les économies dans le domaine des importations et l’accroissement des futures exportations agricoles. Au total, le remaniement de la balance commerciale assure « un excédent dépassant la soixantaine de milliards à partir de la cinquième année » (de l’indépendance).
Ces moyens sont complétés par les ressources « inépuisables » du sous-sol, avec des « possibilités énergétiques colossales » servant de base à une production sidérurgique (charbon, pétrole, gaz naturel et énergie hydraulique), ainsi que « des matières premières non moins importantes » (produits ferreux et métaux non-ferreux lourds, comme le cuivre, le plomb et le zinc, ou produits légers et divers, comme le manganèse, le wolfram, le cobalt ou le nickel, ou encore les matières premières chimiques comme le soufre et les pyrites, les phosphates et l’uranium).
Un recensement exhaustif des ressources du sous-sol permet à Colonel Lotfi de dire que « les richesses énergétiques et minérales de l’Algérie ne font pas partie du monde des rêves. Il s’agit de réalités concrètes, tangibles, augurant pour notre pays une ère nouvelle, une ère de prospérité industrielle ».

L’énergie, les matières premières, la main-d’œuvre et les capitaux étant réunis, « il ne restera plus au pays que d’appuyer sur le bouton de démarrage » pour entreprendre son développement économique. Le reste est affaire d’équilibre et d’harmonie : « Aux alentours des principales villes, il sera créé des zones industrialisées compatibles avec les possibilités de ces foyers urbains ». Plus précisément, il s’agit de la création de « quatre complexes, à base physique, et de quelques centres industriels ».
Plus exactement, « il n’y aura guère en ces centres de hauts-fourneaux, si ce n’est à Bône, en raison du croisement du minerai de fer et du coke en cet endroit, mais aussi des aciéries, des laminoirs, des tréfileries… »
« L’ordre d’urgence » établi fait la part belle à « l’équipement des forces productives de base et l’industrie lourde » : production d’énergie, des métaux fondamentaux, industries d’équipement et d’outillage.

L’industrie lourde est jugée comme étant « la base de l’indépendance » qui devra hisser la nation « au niveau des pays semi-industrialisés ». Pour ce faire, il est attendu d’elle qu’elle alimente et tire profit des branches suivantes : production et consommation énergétique, matériaux de première élaboration, produits du bâtiment, industries d’équipement.
A côté de l’industrie lourde, »greffées » à elle, il est encouragé l’installation d’industries de montage, d’industries légères, alimentaires, d’habillement et du cuir, chimiques, mécaniques et électromécaniques.
L’infrastructure nécessaire aux connexions requises par l’intégration de ces industries (routes, ports, voies ferrées, pipelines, lignes électriques à haute tension) sera financée par une monnaie d’échange indéniable – l’exportation de la quasi-totalité de la production pétrolière – qui vient compléter les ressources financières ou l’épargnes, internes.
Le ressource publique demeure ici le moteur de la croissance et n’a aucune connotation idéologique puisque « le plan indien fait appel aux investissements de l’Etat pour une part qui dépasse 60%, bien que l’économie n’ait pris une orientation prononcée ni vers l’Est ni vers l’Ouest ».

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/>« L’Etat algérien sera conduit à prendre en charge, pour de nombreuses raisons, certains secteurs de l’économie industrielle. D’abord, c’est lui qui détiendra les apports pétroliers qu’il se doit de consacrer en totalité aux investissements, ensuite certaines industries clés ne peuvent plus de nos jours être laissées à l’initiative privée. D’autres nécessitant de gros capitaux, ne sauraient être entreprises que par l’Etat. Enfin, les investissements dans les domaines de l’infrastructure et de l’équipement social incombent aux seuls pouvoirs publics ».
Les améliorations attendues en termes de revenu national et de niveau de vie succèderont à « l’état d’impécuniosité manifeste » et d’une « défectueuse répartition de la fortune » hérités de l’ère coloniale. Elles seront financées par « des prélèvements à la fois sur les salaires et la production ».

Les besoins en main-d’œuvre induits par l’effort d’investissement sans précédent seront couverts par une plus grande nuptialité et une natalité audacieuse qui donneront à la main-d’œuvre algérienne « une physionomie nouvelle » dans un bref avenir. Colonel Lotfi y voit là « les acteurs de l’avenir », fruits des nouveaux enjeux sociaux (milieu ambiant favorable), d’habitat (construire vite, bien et pas cher), éducatifs (scolarisation de tous les enfants), culturels et sanitaires (un millier de dispensaires, crèches, maternités et polycliniques).

« Le premier coup de pioche de la nation indépendante sera, cela va sans dire, pour raser les bidonvilles qui prolifèrent à vue d’œil, au fur et à mesure que baisse le niveau de vie de la masse algérienne ».
Autre priorité : « Pour donner une classe à tous les enfants, surtout durant les premières années, la Nation algérienne aura recours à la formule de la mi-temps et n’hésitera pas, du moins à titre provisoire, à utiliser tous les locaux et les abris susceptibles d’être transformés rapidement en école. Dans les régions qui le permettraient, la classe pourrait même avoir lieu, s’il le fallait, en plein air. »

 
Pourvoir souverain de décision

Quelles sont les conditions de succès pour tant d’entreprises ambitieuses ? C’est l’objet de la troisième et dernière partie de l’ouvrage.
Ces conditions sont d’autant plus difficiles à réunir qu’elles visent à rompre une dépendance extérieure séculaire d’autant plus contraignante qu’elle est de nature économique : « Vouloir voler uniquement de ses propres ailes est plus condamnable aux yeux de certaines puissances que d’ambitionner l’indépendance sur le plan politique. La bataille livrée par les Algériens pour l’indépendance totale n’est donc pas terminée et il existe, certes, plus d’échecs à cet égard dans l’histoire économique mondiale que de succès ».

L’autonomie de la décision n’est pas négociable aux yeux de l’auteur : « Les pouvoirs publics de l’Algérie indépendante devront nécessairement rester maîtres des rouages économiques de leur pays ; à aucun moment, ces mécanismes ne devraient être laissés au libre arbitre de l’extérieur. Des mains nationales les contrôleront à tous les niveaux, qu’il s’agisse de la production, de la répartition des crédits, des entrées ou sorties de capitaux… »
Pour y parvenir, il faut au préalable réussir une « purge de l’hypothèque économique ». Par hypothèque ou « servitudes », Colonel Lotfi entend l’orientation structurelle dommageable de l’économie algérienne vers l’économie française et son entière subordination à elle, qu’elle relève de la zone franc (qualifiée de « formule la plus pernicieuse de la permanence du colonialisme agonisant ») ou d’autres intérêts économiques et financiers.

La première rupture attendue concerne alors la communauté monétaire instituée par la France pour perpétuer l’ordre colonial sous un décorum plus convenable : »Qu’il s’agisse du service de l’émission, des relations budgétaires et de trésorerie ou de l’organisation du crédit, force est de remarquer que cela transpire à tous les stades et laisse percevoir le machiavélisme pernicieux, l’hameçon empoisonné auquel les Algériens ne mordront pas ».
Le service de l’émission est, à juste titre, soupçonné de « maintenir la domination du système bancaire français », l’unité monétaire du franc CFA – à laquelle le franc français sert de gage et d’étalon – ayant été « créée manu militari par un conquérant tombé dans une juste décadence ». « La raison et la logique » commandent donc de s’en éloigner.
Quant à la comptabilité publique algérienne, elle « n’aura pas de grand comptable étranger, de même que le trésor national ne devra rendre compte qu’aux représentants de l’Etat algérien ».
Il ne suffit pas de surmonter les servitudes monétaires. Encore faut-il vaincre « l’appropriation du capital national par l’étranger », son exportation « sans limitation aucune » et les privilèges exorbitants dont jouissent les sociétés dans les pays coloniaux, où elles se comportent « en potentats absolus régnant sur les richesses du sol, comme sur les habitants ».
Prémonitoire, Colonel Lotfi craint que « cette fuite de capitaux vide peu à peu, mais systématiquement, la nation algérienne de toutes ses richesses » et que « le patrimoine national continuera à être dilapidé ainsi quotidiennement ».
Le recouvrement du droit absolu de battre la monnaie et le contrôle des intérêts étrangers sont destinés à faciliter « la reconstruction du système économique ». Une telle tâche commande la construction d’un « réseau institutionnel simple et souple » et d’importants établissements financiers de crédit à long terme.

Le nouvel ordre institutionnel accorde une place particulière à un « Conseil économique, muni de véritables pouvoirs de décision et non d’un rôle consultatif ». Il repose également sur des services économiques « légers, souples et spécialisés » rattachés à un ministère de l’Economie nationale, avec à leur tête « des chefs plus techniciens que politiques » chargés de l’élaboration et de l’exécution d’un plan qui « s’il n’est pas soviétique, ne devra pas pour autant ressembler à la formule de planification française qui est tout au plus une simple programmation ».
La planification envisagée vise la fin et non les moyens et autorisera la coexistence d’un secteur nationalisé entièrement planifié et d’un secteur privé. Pour ce dernier, le caractère obligatoire du plan « concernera les objectifs à atteindre et non les méthodes d’action qui seront laissées à la libre entreprise ».
On est loin du schéma des commissaires politiques à la soviétique ou encore de l’article 120 ! De même qu’on est loin d’une centralisation excessive qui empêche que ressorte « tout ce qui a trait aux problèmes particuliers, à des décisions locales (régions économiques, municipalités, entreprises) ». Voilà qui fait des pouvoirs publics « les utilisateurs les plus parcimonieux et les plus éclairés » des richesses nationales, des « médecins ou mécaniciens avertis et clairvoyants » tenant « soigneusement en main le rouage de la grande horloge économique, afin d’éviter ses courses folles ou ses ralentissements démesurés ».
« Minutie et surveillance », régulation dirions-nous aujourd’hui, sont attendues d’eux. Prévision aussi, puisque l’Algérie recourra à des prévisions « depuis de longues périodes de 15 ou 20 ans en passant par les périodes quinquennales, jusqu’aux plus courtes, étendues sur l’année ou le trimestre ».
Par ailleurs, des banques « spécialisées, alimentées par les fonds de l’Etat, les produits de l’emprunt et les produits des entreprises verront le jour dans différents secteurs de l’économie » : l’industrie, l’agriculture, le commerce, les travaux publics et l’épargne publique.

 
L’accompagnement démocratique

L’accompagnement démocratique du redressement économique est régulièrement évoqué. Certes Colonel Lotfi trahit de façon récurrente ses faveurs lorsqu’il plaide pour « une économie véritablement révolutionnaire n’ayant de précédent historique qu’en pays socialistes » ou encore lorsqu’il s’inspire ouvertement « des pratiques kolkhoziennes » (pour des coopératives d’exploitation en commun du matériel agricole). De même qu’il ne cache pas son engagement pour « une juste et non moins indispensable réforme agraire » qui « apportera à la paysannerie la propriété perdue ».

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Cet engagement ne relève pas de présupposés idéologiques : « La réforme agraire sera pour nous un acte de justice. Elle permettra au peuple algérien de récupérer les terres qui lui ont été ravies et de les redistribuer immédiatement aux victimes des plus grandes expropriations de l’histoire. Elle est encore rendue nécessaire par la situation du paysan algérien ; elle est enfin urgente parce qu’elle est la condition sine qua non du relèvement de son niveau de vie. »
Par ailleurs, à « l’inégalité poussée à son paroxysme » succèdera « une politique consciente de redistribution égalitaire des revenus ». Cependant, « il ne s’agira pas d’une assistance, mais d’un droit à la sécurité qui sera donné à tous les citoyens ».
L’assistanat, quoique de mode dans de larges secteurs de la révolution, ne s’accommode pas ici avec « une politique sociale rationnelle ».
Néanmoins, un attachement maladif aux choix souverains du peuple émaille son programme économique. Ainsi, est-il rappelé que :

  • la planification intégrale est « impossible à réaliser dans un régime où la propriété ne disparaîtra pas, à moins que le peuple algérien n’en décide autrement »,
  • « quel que soit le choix que l’Algérie fera dans le contexte de l’indépendance, plan de l’économie libérale ou planification des pays socialistes »,
  • « l’orientation de l’Algérie de demain est l’affaire du peuple algérien qui aura lui-même à en décider en toute liberté ».
    Aussi, n’hésite-t-il pas à rêver de Californie, d’Australie ou d’autres modèles inspirés du bloc occidental.
    L’Algérie « indépendante, féconde et industrieuse » dont rêve Lotfi reste encore tributaire de l’action méthodique de ses forces vives les plus saines.

 

 Derniers instants de vie

Le ciel est poussiéreux au-dessus de leurs têtes. Les moudjahidine tombent l’un après l’autre. Il ne reste que Lotfi et Ferradj.
Une balle atteint la main droite de Lotfi. Il passe son fusil à gauche et continue de tirer en criant.


الجسد ذخر الأرض والروح مهد التاريخ، الله أكبر، الجزائر في دمي

« Le corps est substance de la terre, l’âme est le lit de l’histoire, Allah est plus grand, l’Algérie est dans mon sang ».
Il lève l’index pour signer la chahada.
Le tir d’un avion atteint son compagnon Ferradj qui s’écroule inerte.
Ferradj : « J’atteste qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et que Mohamed est son Prophète ».
Son fusil reste dressé.
Le 26 mars 1960, l’odeur de la poudre, de la mort. Les corps des martyrs sont enveloppés dans un vent grandissant de poussière. Une section ennemie s’approche des martyrs. Elle s’arrête au-dessus des cadavres de Lotfi et Ferradj. Le chef de section, un commandant intervient :
Des fellagas, mais des héros ! Ils méritent qu’on leur présente les armes.

La section présente les armes et disparaît.
L’image est restée gravée sur le fronton de l’Histoire.

http://www.eldjazaircom.dz


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Réactions

mercredi 9 novembre 2011 à 19h17

les meilleilleurs ont disparu, isolé ou vaincu et les médiocres ont pris des allures d’astre sintillants.

Logo de Ziani
mercredi 9 novembre 2011 à 15h06, par  Ziani

le témoignage d’ali kafi sur cet homme complete les capacités d’analyse de Lotfi. lors de la réunion des 100 jours, il avait répondu à ali kafi qui lui demandait de rejoindre la salle" j’ai peur pour l’avenir du pays quand je vois la qualité de ses dirigeants"

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9 juin 2011 - كتاب : "كذبة بيع الفلسطينين لأرضهم" للحاج أمين الحسيني

كتاب : "كذبة
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