Crises écologiques et disparitions des civilisations

vendredi 13 juin 2008
par BENKAM

M. Khaldoun

L’histoire commence à disposer des moyens d’analyse permettant d’établir des corrélations entre les contraintes écologiques et le destin des civilisations du passé. Cela est vrai en particulier pour l’étude de celles des causes de leur déclin que l’on a pu attribuer à l’épuisement de certains modes d’exploitation de la nature. Ainsi, les grandes crises de la forêt et de l’écosphère auraient joué un rôle décisif dans l’effondrement de certaines civilisations anciennes. Cette hypothèse a été avancée pour expliquer la chute soudaine au début du Xe siècle de la civilisation Maya de l’actuel département du Peten au Guatemala et au Honduras : la dégradation de l’écosystème forestier et du cycle de l’eau aurait ruiné l’agriculture maya fondé sur le système milpa (culture de maïs sur brûlis avec jachère de quatre à huit ans).

Il est en revanche certain que la désorganisation de l’hydrologie a joué un rôle important dans l’affaissement des civilisations mésopotamiennes, en particulier l’érosion des sols consécutive au déboisement et au surpâturage des hauts basins versants du Tigre et de l’Euphrate. La déforestation accélérée, sous l’effet des besoins en bois de chauffe et de construction et de défrichements pour la création de pacquage pour les troupeaux, devait provoquer une surcharge alluviale croissante des deux fleuves. Les Empires babyloniens et assyrien ne parvinrent pas à empêcher le colmatage du gigantesque réseau d’irrigation de la Basse-Mésopotamie et la civilisation du Croissant fertile entra dès lors dans un lent processus de déclin que couronna la destruction des canaux d’irrigation au XIe siècle par les envahisseurs mongols. Bien que l’histoire en soit toute différente, une explication du même type par l’envasement du système des baray (réservoirs artificiels) et saturation de l’espace cultivable a été également proposé pour rendre compte de l’effondrement progressif de l’empire angkorien. Même effet désastreux, sur les sociétés préhispaniques du bassin Mexico, des bouleversements de la gestion hydraulique imposés par les héritiers de Cortés. Dans la zone méditerranéenne, c’est aussi depuis la plus haute Antiquité qu’ont été bouleversés les équilibres naturels primaires, la déforestation a affecté de vastes régions dès l’époque romaine. Dans le monde musulman, la pénurie de bois a représenté elle aussi une redoutable menace à partir du VIII siècle. Elle n’a rien eu de dramatique tant que les Etats musulmans du Machrek et du Maghreb ont disposé d’un approvisionnement régulier en or soudanais, lequel leur permettait de solder avantageusement leurs achats de bois. Mais avec l’arrivée des Arabes hilaliens, les routes transsahariennes de l’or, dont la maîtrise assurait la prospérité de l’Egypte Fatimide, se trouvent coupées et tout l’Orient musulman s’affaiblit. En définitive, la conclusion à laquelle aboutissent les trop rares enquêtes historiques disponibles est que la dégradation de l’environnement n’a joué qu’en interférence avec d’autres facteurs sociaux (économiques, techniques, culturels, etc.) et davantage comme limite globale que comme cause immédiate et directe. Une explication écologique univoque ne saurait rendre compte ni des crises environnementales du passé, ni de celle du présent. Par la médiation des facteurs sociaux, toute crise grave de l’environnement aboutit à un déclin différé, temporaire ou durable, de la civilisation qui l’a provoquée, déclin qui mène à son effondrement ou à la mutation de ses structures profondes. Mais ce déclin ne s’accomplit le plus souvent que sur de très longues périodes et uniquement si la société n’est pas en mesure d’élaborer des mécanismes compensateurs de la crise écologique, tels que le développement des échanges à longue distance, ou d’inventer les moyens techniques et économiques d’une croissance différente. Bibliographie : Thompson J.E.S, grandeur et décadence de la civilisation maya, Paris, Payot, 1973. Osborn F, La planète au pillage, paris, Payot, 1949. Groslier B.P., Agriculture et religion sous l’empire angkorien, Etudes Rurales, 1976.


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