Des écrans de fumée pour masquer l’insoutenable question des « règles » en Algérie

jeudi 22 septembre 2011
par Ahmed Selmane

La semaine a été fertile en petites agitations microcosmiques. Entre l’os tendu de la création - très problématique ? - de chaines de TV privées, la réanimation de faux émois sur le faux retour du FIS et, bien entendu, la grotesque « conspiration » du 17, quel est le fond commun ? Celui de servir d’écrans de fumée destinés à masquer l’essentiel : la question des droits de tous les algériens et des règles auxquelles ils doivent s’astreindre. Tous ? Sans exception ? Trop subversif. Donc il faut exclure… et rester dans les traditions de l’octroi et du bon vouloir. Le microcosme médiatique, qui se substitue aux algériens et aux élites, entretient la confusion.
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- Le 17 est passé ! « Dieu est grand, je suis encore en vie ! Merci à ce prodigieux hasard ! ».

« Dieu est grand, je suis encore vie ! Merci à ce prodigieux hasard ! ». C’était le cri du cœur du grand poète Mahmoud Darwich. Comment ne pas être tenté de le citer à contre-emploi après l’intéressante – mais peu haletante - mystification de la présumée « révolution et contre-révolution du 17 septembre ». Théâtre d’ombre où des mystérieux adversaires présumés et des dizaines de relais conscients où inconscients ont orchestré un psychodrame pathétique. Des milieux à la marge de la réalité avaient décidé que les algériens avaient plongé dans « l’angoisse »… ! Vous êtes surpris de ne pas faire partie des algériens angoissés du 17 ? Vous n’êtes pas du tout seul dans votre cas même si les journaux ont décrété, unanimement mais chacun à sa manière, que toute l’Algérie était confrontée à un déchainement titanesque d’éléments obscurs tramant d’insondables complots. Vous n’êtes pas seuls même si des SMS envoyés par les opérateurs de téléphonie mobile œuvraient à tout prix à attirer votre attention sur le 17 et ses périls existentiels. Rassurez-vous, si le 17 ne signifie rien d’autre pour vous que la veille du 18, cela signifie que vous ne lisez pas la presse et que vous n’êtes pas connectés au virtuel. Cela signifie aux yeux de ce qui ont dressé l’écran de fumée que vous êtes « out ». Et, on vous le dit comme on le pense : c’est tant mieux que d’être « out ». Cette tempête dans un verre d’eau ne se joue que dans le microcosme, celui que le système tient, entretient et oriente. Et dans ce microcosme frénétique, très loin de l’Algérie qui a vécu le 17 comme le lendemain du 16, tous les « acteurs » virtuels de l’opération de mise en confusion ont tiré leur « bilan positif ».

- Big Brother.dz

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Les « ultra-patriotes » qui sont montés au Front du Facebook ont déjoué magistralement le complot ourdi par les « ennemis intérieurs » appuyés comme il se doit par les « ennemis extérieurs ». Et la presse de caniveau, trash en anglais, a proclamé en conséquence que les algériens ne voulaient pas d’un changement qui transformerait immanquablement l’Algérie en une autre Libye. Les adversaires présumés de ces derniers – l’imprécision est de mise – sont également ravis. Ils ont « courageusement » mis en cause le « système » - c’est-à-dire à leur yeux Bouteflika et le DRS – en faisant passer de manière plus que subliminale l’idée que les « ennemis du changement » sont « parmi nous » sur Facebook et qu’il faut surveiller et « contraindre » son expression. Et pour appuyer le message, M.Daho Ould Kablia souligne que le Big-Brother.dz du gouvernement surveille tous les claviers d’Algérie. Résultat des courses : les patriotes ultras, les journaux trash, les arabo-bezèf, les patriotes « biens » et « ouverts » et les journaux « modernes », plein de braves gens parfaitement bien intégrés dans l’accès à la rente ont continué, comme ils le faisaient avant le 17 et comme ils continuent après, à entretenir un flou peu artistique sur la notion de changement. On l’a bien compris, la fumeuse conspiration du 17 n’est qu’un élément parmi d’autres du mode de gestion par la peur. En ravivant les polarisations qui ont permis au régime de bloquer le processus démocratique dès juin 1991 pour rendre, en définitive, tout changement indésirable. Il s’agit bien pour le système qui nourrit aussi bien « ses » laïcs que « ses » islamistes dans l’ample mangeoire de la rente d’emprunter la posture si désirable du « médian », de celui qui fait « l’équilibre » entre des extrêmes qui risquent de mettre le pays à feu et à sang. Et le bouillonnant microcosme, après avoir dénoncé ses adversaires présumés dans le système tout en réactivant l’idée de menace imminente, rentre dans le rang. Après tout, ce régime est préférable à l’inconnu, n’est-ce pas ? Préparons-nous plutôt à profiter de ses menus « changements » et de ses maigres « libéralités ». Créons donc des télévisions, d’autres écrans, pour faire la même chose : entretenir la confusion sur l’objet du changement.

- Armes de confusion massives

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Qui mène le faux débat ? Le pouvoir, bien entendu, et les journaux. Comme d’habitude. Et au milieu, il y a une société réduite à l’anomie et bâillonnée au nom de laquelle certains s’arrogent le droit exclusif de s’exprimer. Une société que l’on veut contraindre en permanence à des recours émeutiers sans lendemain. Ceux qui ont la capacité de s’exprimer prennent garde de s’identifier autrement que par des notions idéologiques. Ils ne se présentent jamais en tant que tels, es-qualité, hommes d’affaires, courtiers, intermédiaires etc…bref des beznassis. Ces porte-voix sont toujours des démocrates, des nationalistes ou des islamistes. Et comme de juste, toutes les notions sont tronquées et les idées de purs paravents. En Algérie des « démocrates » présumés sont toujours dans l’effroi de revivre l’épreuve d’une urne qui leur montrerait que la société ne se trompe pas sur leur nature réelle. Le « système » qu’ils font mine de pourfendre le sait parfaitement et se charge régulièrement de leur rappeler qu’ils ne pèsent pas bien lourd. Et c’est suffisant pour que ce courant qui s’est aveuglé durant deux décennies retombe dans la terreur. Pas très compliqué : il suffit de relancer le sigle du FIS sur la roulette d’un casino politique où le croupier est toujours gagnant. Et le dé pipé a été bel et bien remis en jeu. Des sources gouvernementales soudain loquaces expliquent dans un journal que Bouteflika a initié un débat sur le « retour du FIS ». Et revoilà, le monstre de Loch-Ness, le Bichuh, l’épouvantail suprême, notre bon vieux bourourou qui pointe son nez. Et même si pour la forme on pourfend la « barbe » de Belkhadem – qui accepte d’ailleurs la chose comme faisant partie son « rôle » - on aura transmis le message de la confusion massue et massif : le changement, c’est le retour du FIS. Et bien entendu, ce sigle est tellement connoté que cela revient à une sommation à prendre position contre un « changement » qui signifierait son retour. Un vieux truc qui marche toujours.

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- Je suis ! Donc j’exclue les classes présumées dangereuses !

Le pouvoir fait mine de se préparer à organiser le changement et ses acteurs périphériques – mégalomanie du microcosme - s’empressent de nous désigner des algériens à exclure de la partie. Car, c’est bien de cela qu’il s’agit. Le FIS n’existe plus. Les autorités n’ont jamais cessé de répéter depuis deux décennies que ce « dossier est clos ». Mais la permanence de ce thème n’a rien de fortuit. Il s’agit bel et bien d’éviter de discuter d’un changement dont l’objet est de sortir de l’état de fait, de passer de l’état de force à l’Etat de droit. Et que la question pendante depuis l’indépendance, et même avant, est celle de l’existence de règles de fonctionnement transparentes qui s’appliquent à tous et qui s’imposent à tous. Pour éviter de discuter de ces règles, on relance le thème du FIS en y ajoutant l’épice de la panique. Il faut dire aussi que des ex-dirigeants de l’ex-FIS confortent le scénario en jouant à point nommé le rôle d’épouvantail, pour incarner le terrifiant bourrourou, à chaque fois qu’on les y invite. Tout est fait pour éviter d’aller vers l’objet réel du changement. Le système de non-droit demeure tel qu’en lui-même. Le succès ne dépend pas du talent et du mérite (même si beaucoup d’Algériens ont du talent et du mérite) mais dans le positionnement privilégié dans les carrefours sans règle de la redistribution de la rente. De manière très significative, l’annonce officielle sur « l’ouverture » de l’audiovisuel au privé comporte une mention sibylline sur une « autorisation » préalable. Tous les prétendants à faire un TV devront actionner les fameuses relations, celles qui déjà, en toute illégalité, « octroient » des agréments aux les journaux en fonction de l’air du temps. Et c’est là, l’objet fondamental du changement : ne plus dépendre du bon vouloir d’un « décideur » ou de l’ami d’un décideur ou de sa vaste fratrie. On ne change pas en décidant de l’éligibilité des uns et de ceux qu’il faut préalablement exclure. On ne change que si, enfin, le pays prend le chemin du droit, celui où tous les algériens, quelles que soient leurs idées, quelles que soit leur classe sociale, ont des droits égaux et s’astreignent également au respect de la loi commune. De la farce du 17 au train-train des jours d’avant et des jours d’après, les écrans de fumée et les détournements de débat montrent que le microcosme, caisse de résonance de débats factices, n’est pas prêt à accepter l’idée que les classes présumées dangereuses puissent s’exprimer, s’organiser et avoir une existence politique. Le refus de l’égalité juridique, même assaisonné au registre de la peur, est une position de classe. Et sur ce registre, les « trash », les « modernes », les « beaux », les « affreux » et tout les bourourous que l’on convoque occasionnellement forment une alliance sacrée. Des règles communes pour tous ? Quelle idée subversive ! Allez passons…parlons plutôt du FIS, parlons des autorisations de faire une TV, parlons de la pub… c’est plus concret. Et puis, c’est plus sur. Tout reste en place. Et nos amis aussi. Cela fait cinquante ans que ça dure… Pourquoi changer…. ?

- Post Scriptum en Off

Lu dans « Valeurs actuelles » publication française très à droite des confidences jubilatoires en « off » de diplomates français après le « succès » libyen et les profits à engranger en « Afrique du nord ». Aucune surprise de découvrir dans la parole de ces diplomates que le Roi du Maroc veut changer « plus loin et vite » mais qu’il est freiné par les partis. Dieu que l’analyse des diplomates français est lumineuse quand il s’agit du Maroc ! Mais passons encore… Retenons ce qui se serait dit du régime algérien d’un « pays pathétique ». Un « bloc monolithique qui ne comprend rien » et qui est « dépassé » et où « deux cents têtes » font la pluie et le beau temps et où les « autorités continuent à contresens ». Et le tout agrémenté d’un petit zeste de compassion pour « ce peuple tué qui n’a plus de ressort » avant de s’inquiéter d’un « mastodonte qui va nous nous gêner ». La règle du « off » est imparable. Elle n’exige aucune réaction de la cible et dans le cas d’espèce sa publication en date du 8 septembre devenait opportune pour l’opération du 17. Mais la règle du « off » est aussi de donner une idée crue de ce que pensent les autres, à l’extérieur. Tous ces jugements se fondent sur le durable anachronisme politique du système algérien. On peut y voir un « message » adressé à qui de droit en Algérie. On ne dispose pas des codes pour le déchiffrer. Mais le fait que ce genre de message crypté soit transmis sciemment par voie de presse devrait susciter quelques interrogations chez les super-patriotes du 17 et leurs présumés adversaires. On peut rendre l’Algérie plus forte par le droit et la citoyenneté. Sinon, dans une Algérie, entre des mains restreintes qui s’accrochent compulsivement au pouvoir, il faudra attendre à ce que ce genre de message, pour le moins humiliant, prolifère et se multiplie.

La Nation




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