Djidjelli, au Camp Chevalier de la Légion, extrait de lettres

vendredi 11 juin 2010
par BENKAM

Djidjelli, 3 février 1956

Hier j’ai dû interrompre de t’écrire. Il faisait trop froid. Le vent soufflait violemment ; il y avait de nombreux courants d’air dans la baraque. Je me suis caché dans mon lit, la tête enfouie sous les couvertures. Aujourd’hui, le ciel se dégage un peu. Mais il vente toujours très fort. Si tu voyais la mer ! Sur la digue il se jette des vagues hautes de deux étages au moins. Ce matin, il y avait un peu de neige. Et cependant nous sommes au bord de la mer. Vous devez avoir froid en France : -20° dit-on à la TSF. J’ai difficile de vous écrire, car la pièce est petite et nous sommes plusieurs dedans, tassés autour du poêle.

Je poursuis la lettre commencée à midi. Il n’y a pas eu de courrier ce soir. Une avalanche provoquée par la neige a obstrué la route de Bougie, d’où vient le courrier par avion. Celle-ci en sera peut-être retardée ainsi que la précédente. L’esprit décidé avec lequel le gouvernement semble vouloir abordé les grave problème algérien est de bonne augure. Les décisions qu’il prendra n’anticiperont pas ma libération, mais elles peuvent mettre fin au climat de terreur qui s’étend de plus en plus. Comme je n’ai pas plus de contacts avec la population française d’ici qu’autrefois avec les Allemands, je ne peux pas te donner des renseignements d’ordre politique.

Je me suis acheté cet après-midi un matelas pneumatique (5.000 frs) qui est plus confortable qu’une mince paillasse. Ce qui m’a décidé c’est l’idée qu’il pourra être utile pour toi si nous partons en randonnée cet été ou plus tard.

Je peux t’écrire à l’ai se ce soir car toute la bande est sortie pour le cinéma ou le bordel ; ils ne sont pas décidés sur le but de leur sortie. On a beaucoup insisté pour m’emmener, mais je préfère t’entretenir. Ces sorties ne me disent plus rien.

Djidjelli, 6 février 1956

Pour quelqu’un qui s’était promis de t’écrire souvent, tu vas penser que je ne tiens pas ma promesse. Le dimanche étant en principe jour de repos j’aurais dû t’écrire. Malheureusement hier matin il y eut exercice d’alerte comme si les alertes réelles ne suffisaient pas ! Et inspection du colonel d’ici. L’après-midi j’ai passé mon temps à composer et à taper à la machine à écrire une Règlement pour la Popote. Le soir je suis sorti – ma deuxième sortie à Djidjelli depuis que j’y suis. Je suis allé voir au cinéma un film idiot. Aujourd’hui travail quotidien : à savoir opération de débroussaillage autour du camp. Beulque ayant acheté « Le Vieil Homme et la Mer », je me suis mis à le lire. La santé est toujours bonne. Je suis toujours mon petit régime : peu de vin, peu de cigarettes. Et j’ai l’impression que cela me fait du bien.

Je n’ai pas tenu à mes hommes le discours que tu aurais désiré me voir leur prononcer. Je leur ai seulement narré les récits de Bordj Chahna et de Bordj Tahar comme je vous l’ai fait. Ils étaient presque tous aussi dégoûtés que moi.

Djidjelli, 8 février 1956

En effet, il y eut des combats à Bordj Tahar. Un sergent et un aspirant – que j’ai connu au cours de mes tournées – y ont été tués, ce que ne mentionne pas ton journal. Deux sections de la Compagnie sont parties trois jours comme renfort. La mienne est restée ici, puisque j’étais à l’hôpital. Tous sont bien rentrés. Au cours de cet engagement trois sections furent paralysées, bloquées, quasiment encerclées par près de cinq cents fellaghas. Lesquels profitèrent de la nuit pour disparaître, car les renforts arrivaient. L’aviation de chasse fut appelée d’urgence. Le canon tira aussi.

Djidjelli, 13 février 1956

Je prends de moins en moins au sérieux mon rôle d’officier. J’agis comme officier de la même façon que le fait un deuxième classe comme deuxième classe. Il y a un travail à faire, je le fais faire comme je le ferais, deuxième classe, avec cette différence qu’au lieu de l’exécuter, je le surveille. Mais je n’en fais pas plus. Et tout ceci indépendamment du fait qu’être officier me rend l’existence moins dure, car il n’est pas plaisant de monter la garde quand il grêle ou quand le vent souffle violemment.

Djidjelli, 15 février 1956

Je passe mes journées à travailler avec les gars : mes mains sont pleines d’ampoules. Ainsi le temps s’écoule plus vite. Ainsi je suis moins officier, simplement un directeur de travaux qui met la main à la pâte.

À signaler que ceux de la Métropole n’aiment pas les Français d’Algérie. Lors d’une manifestation à Djidjelli – dans le genre de celle d’Alger lors de l’arrivée de Guy Mollet, mais en plus petit – les soldats ne se seraient pas refusés à « maintenir l’ordre » fut-ce contre des Européens.

J’ai remarqué que les petites blessures que l’on se fait ici (égratignures par exemple) se cicatrisent moins rapidement, qu’une simple piqûre d’épine s’envenime facilement.

J’ai terminé « Le Vieil Homme et la Mer ». J’ai été étonné de voir qu’avec si peu d’éléments Hemingway ait réussi un aussi joli conte. Je viens de commencer « La Puissance et la Gloire ».

C :\Users\Saturn\Documents\Djidjelli extrait lettre.mht


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