Eduquer le regard

L’Algérie est l’un de ces pays où la richesse et la diversité de l’environnement sont intimement liées à la profondeur de l’histoire,de la civilisation et de la culture. L’Algérie n’est pas "pittoresque". Elle est à découvrir à travers son incomparable diversité géographique,qui confine à la continentalité. Elle est à découvrir,parce que c’est une terre où l’on "retrouve tous les âges de la terre".
A la différence du pétrole,le tourisme est une richesse que l’on peut renouveler. Faut-il conférer à cette réflexion d’un homme politique d’un grand pays producteur de pétrole,la valeur d’un dogme universel,ou plus modestement celle d’une formulation spectaculaire,séduisante d’un amer constat quant aux limites des vertus,jusque-là considérées inépuisables,des hydrocarbures ? Certes,le choc en retour engendré par l’effondrement des cours des hydrocarbures a suscité,y compris dans notre pays,une tendance à parer le produit touristique,en l’édulcorant,l’idéalisant presque,des qualités inhérentes à un produit stratégique de substitution,apte à remplir la mission jusque-là assignée au pétrole,en tant que puissant facteur d’accumulation,de pourvoyeur quasi exclusif de moyens de paiement extérieurs,et partant de jouer un rôle majeur dans le développement national. Il est à observer que rares sont les perceptions du phénomène touristique,qui échappent à la simplification,au schématisme,voire au stéréotype. L’approche énoncée ci-dessus,si elle cède à cette tentation,n’en comporte pas moins le mérite de souligner le caractère durable des richesses touristiques,dont la mise en valeur sereine et réfléchie est appelée à concourir à la préparation méthodique et rationnelle de l’après-pétrole,au profit de la poursuite du développement économique et social. Pareil projet pourrait nourrir,ça ou là,réticences ou craintes,tant est fortement ancrée dans les esprits l’image d’un tourisme dévastateur,déculturant et aliénant pour les pays,notamment sous-développés,qui ont eu à mettre en œuvre des programmes touristiques de plus ou moins grande envergure. Ces dommages causés seraient,en quelque sorte,la rançon inéluctable à payer en contrepartie de ressources financières procurées par les flux de hordes touristiques,une sorte de fatalité qui accompagne les cohortes envahissantes,irrespectueuses,et un soupçon condescendantes à l’égard de leurs "hôtes" moins nantis. Une telle vision a pu s’incruster dans les esprits,tant elle s’approche des faits vécus ou que continuent de vivre certains pays,renforçant une imagerie exotique sur le tourisme,en vertu de laquelle la perception de l’autre est organisée autour d’un noyau contradictoire d’images s’opposant terme à terme : le Nord froid,brumeux,individualiste,triste et répulsif (mais sous-entendu laborieux et industrieux) ; le Sud chaud,ensoleillé,gai,sociable et hospitalier (…et un tantinet indolent,nonchalant). A travers cette simplification binaire,les visiteurs,par millions,consomment des danses truquées,des spectacles d’une culture,folklorisée à outrance,dépourvue de toute authenticité parce que perçue comme appendice du célèbre triptyque : soleil,sable et mer. Ces recettes,érigées un temps en canons de l’industrie touristique et des loisirs,ont pu faire fortune à la faveur du prodigieux essor des mouvements touristiques au cours des dernières décennies dans les pays émetteurs et de la formidable expansion des activités de voyages et de loisirs. Ce processus,favorisé par divers facteurs du progrès économique,social et technique (augmentation du temps libre,l’allongement de l’éducation scolaire,l’expansion mondiale des moyens de communication) ainsi que par d’autres importants changements intervenus dans les conditions de vie,l’élévation du niveau culturel et l’accroissement de la mobilité sociale,ce processus donc vient consacrer la démocratisation du tourisme et de la culture,lesquels ont perdu progressivement leur caractère élitiste pour se muer en phénomènes de masse,en faits sociaux majeurs. Cette tendance à été exploitée par les agences de voyage,rivalisant de raccourcis à proposer auc candidats à l’évasion et au dépaysement,vers de nouvelles destinations. Plus fondamentalement,les théoriciens de la Banque Mondiale concluaient,non sans arrière-pensée,que "le tourisme(serait(pour le Tiers Monde le moteur véritable du développement,comme le fut l’industrie lourde pour l’Europe". A défaut de pouvoir dresser un bilan de la mise en œuvre de cette "orientation",dont le contenu surnois et univoque n’est pas lui,à démontrer,il n’est pas sans intérêt de noter que l’Algérie,pour ce qui la concerne,n’a pas suivi ce cheminement,parsemé de dangers et d’incertitudes. Si dans notre pays,la valorisation de nos ressources naturelles à des fins touristiques n’a pas été omise dans les différents plans de développement,elle n’a jamais occupé une position dominante,et ce au profit des autres priorités nationales dont le choix s’avère aujourd’hui pertinent. Est-ce à dire qu’il faille céder à la tentation confortable de refuser de développer un tourisme international pour éviter ses effets "polluants" ? Une telle appréhension appelle plusieurs remarques et commentaires. En premier lieu,les préventions nourries à l’endroit d’un tourisme,basé sur un exotisme de pacotille,dévalorisant,ne sont pas toujours sans fondements,comme on l’a vu. Mais ce n’est pas une fatalité. Cette question renvoie,plus foncièrement à la problématique du tourisme et de la culture,ou plus exactement du rapport du tourisme à la culture. Auparavant,il n’est pas dénué d’intérêt d’observer que le plus gros volume de flux touristique et des ressources qu’il génère est capté par des pays développés. Les USA, à eux seuls,en drainent plus de 18%. La Hongrie,quant à elle,reçoit plus de touristes qu’elle ne compte d’habitants. On ne saurait mieux illustrer l’étroite relation entre la place de ces pays dans les échanges et leur rôle dans l’importation et l’exportation du tourisme. Le tourisme n’est pas pour les pays en développement une ressource naturelle aisée à exploiter. Plus les autres activités de base sont nombreuses et variées dans un pays,et plus il y a,par conséquent de chances que le tourisme lui soit favorable. Ce n’est pas le tourisme qui permet le développement,mais le développement qui permet le tourisme. En outre, le développement du tourisme entraine des effets négatifs lorsqu’il se produit de façon soudaine,spontanée ou incontrôlée et que la population locale n’est pas en mesure de s’adapter aux changements qu’il provoque:augmentation de la dépendance à l’égard de l’étranger,commercialisation des arts et de la culture,l’acquisition de modes de comportement nuisibles,l’acculturation… Il faut toutefois noter que le tourisme n’est alors que l’un des facteurs du changement,aux côtés d’autres tels que les media,de la publicité,du cinéma…Les habitudes acquises pendant la jeunesse s’avèreront déterminantes à l’âge adulte. C’est dans ce contexte qu’il importe d’accorder une importance accrue à la sauvegarde du patrimoine naturel et culturel. L’Algérie est l’un de ces pays où la richesse et la diversité de l’environnement sont intimement liées à la profondeur de l’histoire,de la civilisation et de la culture. L’Algérie n’est pas "pittoresque". Elle est à découvrir à travers son incomparable diversité géographique,qui confine à la continentalité. Elle est à découvrir,parce que c’est une terre où l’on "retrouve tous les âges de la Terre". Le pays offre non pas des itinéraires touristiques précis,mais sa surface totale est itinéraire. Un pays est beau par sa géographie,mais surtout par le passé et le présent de son peuple. Pour qui suit à la trace Ibn Battouta,El Bekri,El Ayach,El-Ourtilani,la principale préoccupation du voyageur est de connaître une expérience humaine différente de la sienne propre,en réduisant la distance qui l’en sépare. Au départ,connaître n’est pas une renonciation à soi,mais une volonté d’augmenter son être propre par l’appropriation de l’être de l’autre,soit pour se confirmer en tant que différence dans l’ordre de l’humain,soit pour reconnaître en l’autre un autre soi. Le choc positif que reçoit le visiteur est émotion par la nouveauté de l’experience,des couleurs,des formes,des motivations,des gestes,du type d’enracinement. C’est l’homme qui est à l’origine et à l’aboutissement de la quête d’évasion ;l’homme dans sa complexité. Or,l’être humain est de part en part culture et parole,civilisation et histoire. Il nous revient à nous,en dernière analyse,d’éduquer le regard que va porter sur notre pays le visiteur étranger. La meilleure garantie à prendre à l’égard des effets dévastateurs du tourisme international réside dans le développement concomitant d’un tourisme national,à caractère éducatif et culturel résolument orienté vers les jeunes,par la valorisation de notre patrimoine naturel et culturel. L’on ne saurait,indéfiniment,s’interdire de travailler à valoriser notre identité. Elle,seule,définira le type de visiteur étranger à recevoir. Une société qui ne respecte pas ou ignore sa propre culture ne peut prétendre au respect exigé de l’autre. Une valorisation systématique de notre culture,au sens large qui incorpore les arts et les lettres,les modes de vie,les systèmes de valeur,les traditions et les croyances,profiterait d’abord aux Algériens eux-mêmes,comme elle favorise la mise en place d’une industrie touristique,une industrie d’avenir débarrassée des archétypes frelatés et aliénants. L’Algérie a atteint l’âge adulte pour ne pas craindre ce choc. Son histoire et sa culture constituent son bouclier. Après les phases de scolarisation et d’industrialisation,elle peut mener avec succès toute opération d’envergure que les nécessités peuvent lui dicter. C’est sous cet éclairage que se dessine et s’apprécie le rôle majeur que doit jouer l’Etat pour la conduite de cette entreprise de valorisation du patrimoine naturel et culturel.
A.B.A



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