Et nous ?(V)

lundi 28 mars 2011
par Nour-Eddine Boukrouh

En février 1979, j’ai eu le privilège de m’embarquer dans le premier vol Paris- Téhéran qui a suivi celui qui venait de ramener de France l’ayatollah Khomeïni. Je voulais me rendre en Iran pour vivre de l’intérieur la révolution iranienne et témoigner de ce que j’aurais vu et vécu. C’est ce que je ferai en publiant dans l’unique quotidien francophone algérien de l’époque, El-Moudjahid, mon témoignage sous la forme d’un long reportage intitulé « Voyage dans la révolution iranienne » (2, 3 et 4 juin 1979).

En ce temps-là, il fallait se déplacer et prendre des risques pour voir se dérouler une révolution, car les chaînes satellitaires n’existaient pas. Aujourd’hui, on peut le faire de son salon ou d’un café public, et en savoir davantage. C’est ainsi qu’il nous a été donné ces derniers mois d’assister en direct à des moments rares dans l’histoire humaine, le déroulement de plusieurs révolutions simultanées. Ces images nous ont ébahis et emplis de bonheur. Il en est aussi qui nous ont traumatisés et terrifiés car, en les regardant, on ne pouvait s’empêcher de penser : « Et si cela arrivait chez nous ? » Ce sont surtout celles qui nous viennent de Libye, nous montrant un pays imploser, un Etat s’effilocher, une armée se désagréger, des citoyens bombardés par l’aviation de leur pays, des forces étrangères détruire toutes les infrastructures à partir du ciel ou de la mer, et tout cela à cause d’un homme, d’un seul homme. Qui eût cru que nos frères Libyens en arriveraient là ? Si, Dieu nous en garde, un tel malheur devait un jour survenir chez nous, il se trouvera aussi des gens pour dire « Qui l’eût cru ? » Par le passé, l’Afghanistan, la Somalie et le Yémen ont connu un tel sort, pour d’autres raisons. Ce dernier risque même de replonger, tandis que le Pakistan et la Côte d’Ivoire sont sur la pente qui y mène. On peut observer à l’opposé que la Belgique n’a pas de gouvernement depuis un an, que la société est coupée en deux, mais que le pays continue de tourner comme si de rien n’était. S’il fonctionne comme s’il était en pilotage automatique, c’est parce que les citoyens belges, Flamands et Wallons, ont fait leur révolution démocratique il y a deux siècles. Tout ce qu’il y a, c’est que l’une des deux communautés souhaite divorcer. Aucune balle n’a été tirée, et on ne déplore aucune perte humaine ou matérielle conséquente à une violence. Qu’en est-il de notre pays à l’heure des révoltes arabes ? Abderrahmane Al- Kawakibi, dont les idées s’appliquent parfaitement à la problématique actuelle des pays arabes alors qu’elles remontent à 1866, écrit dans Les caractères du despotisme : « La nation qui ne ressent pas unanimement ou dans sa majorité les souffrances du despotisme ne mérite pas la liberté… Avant de combattre le despotisme, il convient de préparer le régime qui doit le remplacer… Le despotisme occidental, s’il vient à disparaître, sera remplacé par un gouvernement qui établira les institutions que les circonstances permettront, tandis que le despotisme oriental, venant à disparaître, sera suivi d’un despotisme encore plus rigide. Il en est ainsi car les Orientaux n’ont nullement l’habitude de se préoccuper du proche avenir, leur plus grand souci étant axé sur ce qui se passera dans l’au-delà. » Avant de nous demander si la vague des révolutions arabes va toucher notre pays, mettons les pieds dans le plat et posons-nous les questions que suggère ce que nous venons de lire : existe-t-il une situation de despotisme en Algérie ? Sommes-nous unanimes dans sa condamnation, le cas échéant, pour mériter la liberté ? Avons-nous préparé la voie au régime qui le remplacerait ? N’avons-nous pas failli, en 1991, remplacer le despotisme par un autre, encore plus rigide ? En un mot, comme en cent, sommes-nous mûrs pour la révolution démocratique ? Je peux tout de suite faire une réponse express à la dernière question qui n’engage que moi : pour la révolution oui, à tout moment, pour la démocratie c’est moins sûr. Certes, ce n’est pas parce que le feu prend dans une maison que toutes les autres doivent brûler, mais si elles sont faites de mêmes matériaux l’embrasement est inévitable. Or, notre maison est de chaume. Il faut se hâter d’en construire une nouvelle, tant qu’on a des sous, sinon le feu la dévorera. Des responsables officiels ont déjà assuré que notre pays ne sera pas touché pour des motifs que nous pouvons résumer ainsi : l’Algérie a fait sa révolution démocratique en 1988 ; l’Etat a les moyens financiers de faire face aux tensions sociales ; nos forces de l’ordre ont été renforcées et étoffées ; le pouvoir s’appuie sur une large base sociale… Aucun de ces arguments n’est vrai. Si nous avions fait notre révolution démocratique en 1988, où seraient ses résultats, et pourquoi cette haine persistante du pouvoir ? Le « système » a-t-il changé ? Y a-t-il eu alternance au pouvoir ? N’y a-t-il pas eu régulièrement des fraudes électorales ? N’a-t-on pas tripatouillé la Constitution ? Pour le second argument, il suffit de rappeler que la Libye, avec six fois moins d’habitants et deux fois plus de rentrées en devises que nous, n’a pas été épargnée. Pour le troisième argument, l’Égypte possédait des forces de répression (deux millions d’hommes) plus nombreuses que les nôtres, mais qui n’ont pas pour autant libéré « Maydan Tahrir » ou sauvé Moubarak. Quelle que soit leur importance numérique ou la performance de leurs équipements, des forces de l’ordre ne peuvent pas venir à bout de la volonté populaire quand celle-ci se met réellement en mouvement. On ne peut pas tuer des milliers de personnes quand le monde entier regarde et que des poursuites internationales guettent les auteurs de massacres. Quant au quatrième argument, les militants « administratifs » des partis de Ben Ali et de Moubarak (des millions là encore) auraient empli les rues de Tunis et du Caire et noyé dans leurs flots les manifestants s’ils avaient été une réalité. Or, tout ce qu’on a vu, ce sont les chevauchées fantastiques de « baltaguia » vite mis en déroute. Il y a cependant d’autres raisons que celles-là de douter que la vague révolutionnaire touchera notre pays. Il y a eu une immolation par le feu à Sidi Bouzid, et depuis une dizaine de pays se sont enflammés. Il y en a eu une vingtaine chez nous sans que rien ne se passe dans le quartier même où elles ont eu lieu. Je peux m’avancer à prédire qu’il n’y aura pas de révolution chez nous à brève échéance. Mieux encore, on peut la rendre complètement inutile car les révolutions ne sont jamais souhaitables. Les peuples n’y recourent que lorsque les dirigeants les y acculent par leur mauvaise gestion, leurs excès et leur enfermement sur eux-mêmes. La révolution n’est pas un but en soi, c’est ce qu’elle permet de réaliser qui la légitime. Si les buts d’une révolution peuvent être atteints par la voie pacifique, il n’y a pas mieux car cela évite au pays concerné des pertes humaines et matérielles. C’est ce qu’essaie justement de faire notre voisin marocain. Il ne faut cependant pas se hâter de se réjouir. En place et lieu d’une révolution, si les choses restent en l’état, les grèves, sit-in, émeutes, jacqueries, soulèvements locaux, tensions régionales, conflits tribaux, affrontements de quartiers et zones de non-droit dont nous sommes familiers iront crescendo et éroderont petit à petit l’Etat. Il suffira alors d’un rien pour que les feux locaux deviennent un brasier national. Les émeutes sont le stade primaire de la politique. On veut « donner une leçon au pouvoir », « lui montrer… », sans vouloir nécessairement son départ. Non pas parce qu’on tient à lui, mais parce qu’une funeste idée s’est insinuée dans les mentalités : « Celui qui vient est pire que celui qui s’en va, alors à quoi bon ? » La révolution c’est la violence, certes, mais au service d’une idée : une idée de ce qu’on veut mettre à la place de ce qu’on veut détruire. La révolution, c’est une idée futuriste de la vie d’une nation, de l’Etat, de la société, portée par une majorité de citoyens. Or, s’il a toujours existé dans notre pays une unanimité sur le rejet du « système », pour des considérations diverses, il n’a jamais existé un consensus sur l’alternative à lui apporter. Nous sommes encore à l’âge des choses (loqmat al aïch) et à l’âge des personnes (l’homme providentiel). Nous n’avons pas encore accédé à l’âge des idées : celui d’un projet de société consensuel allant dans le sens de l’histoire, qui assurerait le pain quotidien à tous, sans le despotisme d’une personne, d’un groupe ou d’un parti. Le soulèvement d’octobre 1988 ne véhiculait qu’un rejet violent du pouvoir. Il n’y avait, avant que le FIS ne le récupère, aucune banderole, aucune pancarte, aucun slogan. Il a duré trois jours et un seul discours larmoyant de Chadli a suffi pour faire rentrer chez eux les émeutiers, en larmes pour bon nombre d’entre eux aussi. Les émeutes de janvier 2011 n’ont pas duré davantage et ne comportaient pas plus de message politique. Tout le monde a convenu qu’il fallait juste baisser le prix des produits de première nécessité, ce qui fut vite fait. Les images des mouvements de foules, des banderoles, des slogans, les paroles des manifestants en Tunisie et en Égypte tournent quotidiennement en boucle sur Al-Jazeera, Al Arabiya et d’autres chaînes. Regardons-les bien et demandons-nous si elles ressemblent à Octobre 1988 et à janvier 2011. Comparons la composante des foules, écoutons les déclarations faites par les jeunes, les moins jeunes, les femmes, les intellectuel, les badauds… sont-elles comparables avec celles tenues par nos jeunes ? A-t-on entendu « achaâb yourid al visa » ? Examinons les slogans qui reviennent le plus souvent dans les manifestations : « Pouvoir assassin », « Oulach smah oulach », « One, two, three, viva l’Algérie »… Où est la vision politique d’avenir là-dedans ? Où sont les idées ? Nous avons eu par deux fois au moins la violence à grande échelle, car les émeutes ponctuelles sont quasi quotidiennes, mais une seule fois des « idées » portées par une majorité : celles brandies par le FIS en 1988 et qui consistaient à peu près en ceci : la démocratie est « kofr » ; pas de charte ni de Constitution, mais le Coran seul ; changement des habitudes alimentaires et vestimentaires des Algériens ; pas de mixité dans les écoles ; tribunaux populaires pour les généraux ; suppression des impôts… On vient de le lire sous la plume de Kawakibi : « Les musulmans n’ont nullement l’habitude de se préoccuper du proche avenir, leur plus grand souci étant axé sur l’au-delà… » Ce que promettait justement le FIS à ceux qui voteraient pour lui, c’était le paradis ; une grande partie du corps électoral s’avéra intéressée ; ce sont les portes de l’enfer qui s’ouvrirent finalement devant tous. Finalement, quelle était la partie à blâmer, le FIS ou les électeurs (autrement dit le peuple) ? Un insensé, des insensés, peuvent surgir à n’importe quel moment dans n’importe quel pays et promettre n’importe quoi aux foules. Des deux, qui sont les plus insensés : ceux qui promettent ou ceux qui les suivent ? Un exemple : l’équivalent de notre FIS vient d’apparaître en Tunisie sous le nom de « Front islamique de libération ». Ses chefs ont annoncé qu’ils ont préparé une plateforme à l’intention de l’Assemblée constituante qui sera élue en juillet prochain. Et que préconisent-ils dans ce document ? La restauration du khalifat et l’interdiction de la démocratie et du multipartisme si leur parti arrivait au pouvoir. Tout simplement, et dit avec le sourire. Cela dit, où réside le problème, et surtout qui détient sa clé : ces insensés, qui ont toutefois le bon sens d’afficher leur programme, ou le corps électoral au moment du vote ? On peut paniquer à la place des Tunisiens et leur conseiller de ne pas courir de risque en agréant ce parti, comme avaient fait avec nous Ben Ali, Moubarak et Kadhafi. Ce serait leur manquer de respect car cela reviendrait à leur dire tacitement que la moitié d’entre eux sont éligibles à la folie. Si ce sont les Tunisiens et Tunisiennes qu’on a vus à la télé ces derniers mois qui iront voter dans quelques mois, il n’y a rien à craindre. Le peuple tunisien est passé au grade de société il y a longtemps, il lui restait juste à aller nettoyer lui-même les écuries d’Augias, puisque ni les militaires ni l’élite ne s’y étaient résolus. Mais je vous le concède : attendons pour voir, à l’instar du général Rachid Ammar certainement. Le problème qui se posait à l’Algérie en octobre 1988 se pose toujours dans les mêmes termes : comment instaurer une démocratie en l’absence d’une opinion publique définitivement gagnée aux idées démocratiques ? A l’époque, ces idées étaient minoritaires et non mobilisatrices parce que la majorité silencieuse qui était censée y adhérer s’était abstenue de voter dans une large proportion. En outre, ces idées s’opposaient davantage les unes aux autres qu’au régime qu’elles prétendaient combattre. Il n’y a jamais eu dans l’opposition algérienne un consensus sur ce qu’il y a lieu de mettre à la place du système qu’elle souhaite remplacer. Il n’y a aucun projet d’alternance consensuel et applicable, et j’ai bien peur qu’il n’y en aura pas de sitôt. On dirait que la finalité de l’action politique est d’instruire en permanence le procès du pouvoir, de publier des communiqués, de signer des pétitions ou de faire, pour ceux qui le peuvent, une déclaration au micro d’une chaîne étrangère. Après ça, on rentre chez soi avec le sentiment du devoir accompli et la conviction que la révolution est en marche. Chaque fois qu’une tentative de regroupement s’est esquissée, elle a été aussitôt sabordée. Chaque parti suspecte les autres, chaque leader se méfie des autres, et tout le monde est habité par la hantise des « Services ». Les partis en Tunisie et en Égypte ont tenu un même langage pendant les évènements ; ils se sont rangés derrière les jeunes et aucun « zaïm » n’est apparu pour tenter de tirer à lui la couverture. Mais ces jeunes savaient où ils allaient, ils étaient dans la bonne direction. Nous devons nous rendre à l’évidence qu’actuellement notre peuple n’est intéressé que par son quotidien difficile : il ne « veut pas d’histoires » ; il n’a que faire de « cette démocratie qui s’est soldée par des centaines de milliers de morts » ; il veut juste « vivre », même si c’est d’une vie végétative. Ce n’est pas qu’il manque de courage, il en a jusqu’à l’inconscience ; ce n’est pas qu’il craint la mort, il l’a reçue ou vue de près. Il ne croit tout simplement plus en rien ni en personne. Pris un à un, tous les Algériens souhaitent le changement, mais à condition que ce soit les autres qui le fassent et en paient le prix, fidèles en cela aux enseignements de Djouha que tous connaissent par cœur. Si le sens du sacrifice ne leur a jamais manqué, c’est le sens social, le sens collectif, qui leur a toujours fait défaut. Bien avant l’apparition du multipartisme chez nous, je parlais des « açabiyate » qui minaient notre société. Aujourd’hui, elles sont encore là, intactes comme au premier jour. En 1997, j’ai consacré un livre à l’analyse de cette problématique sous le titre de L’Algérie entre le mauvais et le pire. Nous y sommes toujours. En Tunisie, il n’y avait pas de « açabiyate » pour s’opposer à l’élan général et le faire avorter. Sinon, l’armée aurait été obligée d’intervenir pour imposer une solution, aussi mauvaise soit-elle. Les vingt dernières années auraient pu servir à favoriser chez nous l’avènement d’une vie politique rationnelle et préparer la relève, mais le « système » s’est ingénié à l’empêcher, tandis que les partis n’entendaient pas se départir de leurs « açabiyate » pour ne pas perdre leurs fonds de commerce. Pour tenir dans la tempête, le pouvoir algérien est en train de revenir sur les mesures prises ces dernières années pour réduire la sphère de l’économie informelle, et a levé presque toutes les barrières bureaucratiques devant les jeunes porteurs de projets d’investissement. Il pense qu’il vaut mieux plier que rompre, céder à des revendications socioéconomiques que se retrouver avec une révolution sur les bras. Il paraît qu’on ne verbalise même plus les infractions automobiles, qu’on a enjoint aux policiers et aux gendarmes de ne plus « enquiquiner » les citoyens, qu’on a instruit le fisc de lever le pied de la pédale, qu’on a demandé à Sonelgaz et à Seal de ne pas couper le courant, le gaz et l’eau aux gens qui ne paient pas leur consommation… Il n’est pas loin de proposer aux Algériens ce que Kadhafi a offert aux Libyens au début de la crise : « Prenez l’argent du pétrole et répartissez-le entre vous. » Cent milliards de dollars prélevés sur les réserves de change et divisés par trente- cinq millions d’Algériens, ça ferait 2 857 dollars par tête de pipe, soit environ 280 000 DA sur le marché parallèle. « Men lahyatou bakharlou » dit l’adage populaire. Et le pouvoir a trouvé pas mal de partis et de plumes pour acquiescer à cette « nouvelle politique économique ». Une telle politique est irresponsable, démagogique, populiste, car elle ne procède pas du souci de construire une économie viable, pas plus que d’une subite compassion pour le peuple, mais d’une fuite en avant. Ce n’est pas une politique, mais une « boulitique », un jeu de dupes, un jeu du « karr et de farr », entre un peuple qui est disposé à « foutre la paix » au pouvoir si on le laisse faire ce qu’il veut, comme il veut, quand il veut et là où il veut, et un pouvoir qui est disposé à toutes les concessions pourvu qu’on ne le renverse pas. La règle de base, c’est qu’un pouvoir contesté doit vite s’amender ou partir, et qu’un peuple doit respecter les lois et règlements de son pays, dont la traçabilité des opérations commerciales et financières, l’acquittement des impôts, le respect de l’espace public et des règles d’urbanisme. Le devoir d’un Etat est de former des citoyens conscients, attachés à leurs droits et à leurs obligations, et le devoir d’un peuple de se doter d’institutions légitimes dont il respectera les lois et approuvera les actes. Or, il n’y a qu’à scruter notre vie nationale pour se rendre compte que les deux conditions ne sont pas remplies. Si un pouvoir tolère qu’on viole ou contourne les lois pour que le peuple ne se soulève pas, et qu’un peuple s’accommode d’un pouvoir contesté parce qu’il le laisse faire ce qu’il veut, c’est la fin programmée aussi bien du pouvoir que du peuple. Il n’y a pas meilleur moyen de tuer l’économie, les valeurs morales, la nation et l’Etat. Il n’y aura plus qu’à les enterrer dans une fosse commune. Le talon d’Achille de l’Algérie a toujours résidé dans les politiques économiques suivies. Ces politiques (en fait il n’y en a eu qu’une seule, le dirigisme à toutes les sauces) ont en commun d’avoir reposé sur une anomalie, une rente éphémère, un équilibre bancal. Ce qui s’est fait dans leur cadre n’a jamais tardé à se détricoter, à se décomposer, à s’évanouir, comme tout ce qu’on attache avec des brindilles, ou colle avec de la salive. En effet, l’Algérie vit depuis l’indépendance de la vente du pétrole et du gaz. Avec les devises que cela lui rapporte, elle achète à l’étranger de quoi nourrir, soigner, équiper, instruire, armer, faire travailler et divertir le pays. Actuellement, ça lui coûte environ quarante milliards de dollars par an (hors dépenses militaires, je suppose). Imaginons que, brusquement, il n’y a plus de pétrole et de gaz. On aurait dans les caisses moins d’un milliard de dollars de recettes d’exportations pour financer les importations, alors qu’il nous en faudrait quarante. D’accord, ça ne va pas arriver la semaine prochaine, mais tout le monde sait que ça arrivera tôt ou tard, au mieux dans quinze ou vingt ans, au pire plus tôt si les prix des hydrocarbures venaient à s’effondrer. Une question se pose : pourra-t-on faire en vingt ans ce que nous n’avons pas fait en cinquante ? D’ici cette échéance, notre consommation et nos besoins en équipements continueront de croître au rythme de notre progression démographique, alors que nos moyens pour les payer iront en diminuant jusqu’à s’éteindre. Vous me direz que d’ici là aussi les auteurs de cette « boulitique » ne seront pas là pour en répondre. Dans vingt ans, notre pays comptera cinquante millions d’habitants au moins et il lui faudra, pour maintenir au niveau actuel la satisfaction de ses besoins, dépenser chaque année quelque quatre-vingt milliards de dollars. Car il faudra ajouter aux importations actuelles le pétrole et le gaz que nous ne produirons plus. Où trouver cet argent ? Pourrons-nous d’ici-là construire une économie capable d’exporter pour quatre-vingts milliards de dollars ? Les deux-tiers du budget de l’Etat pour payer les fonctionnaires, les enseignants, les bourses d’étudiants, les militaires, les gendarmes, les policiers, les douaniers, les pompiers, les médicaux et paramédicaux, les imams, les pensions des moudjahidine et ayants droit, les retraités, les missions diplomatiques à l’étranger et tant d’autres services publics et agents de l’Etat, proviennent de la fiscalité pétrolière. Par quoi les remplacerons-nous ? Imagine-t-on ce qui se passera quand l’Etat ne sera plus en mesure de subventionner les produits de première nécessité, de financer la santé, l’enseignement, les programmes d’équipement et de logement ? Quand le secteur économique public et privé fermera ses unités de production faute de matières premières et d’équipements industriels importés, entraînant le chômage de millions de travailleurs ? C’est ce jour-là que la révolution sans la démocratie, que la méga-émeute, qu’un « houl » de l’intensité du séisme doublé d’un tsunami qui a frappé le Japon surviendront. C’est alors que l’Algérie, du nord au sud et de l’est à l’ouest, se soulèvera. Les fonctionnaires non payés abandonneront leurs postes ; on s’entretuera « zenga, zenga » pour une baguette de pain, une pièce de monnaie, une boîte de médicament, un vêtement ; les magasins seront pillés ; des hordes envahiront postes de police et de gendarmerie pour s’emparer des armes ; il n’y aura plus d’Etat et plus de postulants au pouvoir… Et lorsque les villes seront devenues invivables, comme dans Mad Max ou d’autres films apocalyptiques, chacun retournera au bled de ses origines. Les archs, les douars, les méchtas, les tribus redeviendront nos modes de structuration, le pastoralisme redeviendra notre mode de production, le nomadisme reprendra, le parc auto paralysé par le manque de pièces ou de carburant nous obligera à revenir aux ânes, mulets, chevaux et autres chameaux. Une consolation cependant, et même une distinction : nous serons le peuple le plus écolo et le plus bio de la planète. Nous sommes libres depuis à peine un demi-siècle que nous voyons déjà se profiler à l’horizon le spectre de la faillite générale. Nous aurons fait une brève incursion dans l’histoire, nous aurons connu pour peu de temps la vie nationale et moderne. De toute façon, au cours des vingt derniers siècles, nous avons vécu plus longtemps sous domination étrangère que libres. Bennabi parlait jadis de « colonisabilté » et de « boulitique ». Les évènements actuels nous ont montré (en m’excusant du recours à des barbarismes) qu’on n’est « despotisé » que si l’on est « despotisable ». Mais, avant tout le monde, le Prophète avait dit : « Tels vous serez, tels vous serez gouvernés. » Les mutations et les avancées que connaît le monde arabe montrent que nous serons encore une fois les derniers de la classe, comme nous le sommes déjà dans presque tous les domaines. Le pouvoir en n’anticipant pas, le peuple en ne s’organisant pas. Quand donc prendrons-nous conscience ? Quand donc nous réveillerons-nous à la vérité, aux réalités, et nous mettrons-nous à travailler sur tous les fronts, sur tous les plans, à conjurer un tel sort ? Quand j’étais petit, j’ai entendu plusieurs fois ma vénérée mère faire état d’une prédiction qu’elle avait elle-même entendue dans son enfance de la bouche de ses parents dans les années quarante. Selon cette prédiction, la France quitterait l’Algérie avant la fin du siècle, mais notre pays serait conquis par un « djans sfar » (une race jaune). Tout jeune que j’étais, ces propos m’avaient frappé et c’est pour cela que je ne les ai jamais oubliés. Ces dernières années, devant l’extraordinaire essor de la Chine dans le monde et la présence de plus en plus nombreuse de ses ressortissants chez nous, je me suis parfois demandé si cette prémonition s’appliquait à l’invasion de notre marché par les produits et la main-d’œuvre chinois, ou à autre chose qui se cacherait dans le halo qui entoure l’avenir Dans vingt ans, la Tunisie continuera de subvenir à ses besoins en comptant, comme elle le fait depuis son indépendance, sur ses capacités à couvrir ses importations avec ses recettes d’exportations, ses rentrées du tourisme et les transferts de ses immigrés. Elle continuera de payer les agents de l’Etat avec les impôts de ses citoyens. Pourquoi exporte-t-elle dix fois plus que nous (hors-hydrocarbures) ? Pourquoi ses immigrés envoient-ils au pays leurs économies par les canaux bancaires, et pas les nôtres ? Pourquoi notre tourisme est-il famélique ? Pourquoi nos commerçants et industriels déclarent-ils (pour ceux qui déclarent) le tiers ou moins de leur chiffre d’affaires ? Qu’avons-nous fait de vrai, de durable, de définitif depuis cinquante ans ? A-t-on bâti l’homme, cette ressource primordiale, ce bien le plus précieux d’une nation ? De quoi y a-t-il lieu d’être fier ? De notre marché noir ? De nos constructions illicites ? De notre incivisme ? De notre inclination à la fraude, au travail mal fait et à la violence ? De nos harraga (le mot est déjà dans le Larousse, témoignant de notre apport aux langues modernes) ? Des scandales de la corruption qui feraient passer Ben Ali pour un « mange petit » ? Ces questions, je les posais déjà dans un article publié en octobre 1979 dans El- Moudjahid sous le titre « Le génie des peuples » où j’écrivais : « Le génie d’un peuple, c’est sa marque particulière, ce par quoi il brille par rapport aux autres peuples, sa manière positive et créatrice de vivre sa chance d’exister dans l’Histoire ; ce sont ses triomphes sur la nature et sur lui-même, ses réalisations techniques et spirituelles, ses découvertes scientifiques et sociales, son apport au reste de l’humanité, sa poésie de la vie, sa prestance architecturale… Le génie des peuples n’est donc pas une fiction, une « qualité » vague et indéterminée, un artifice du langage politique, mais une réalité, une sublime réalité prouvée et reconnue de tous. Certes, la conjonction de l’ignorance et de la démagogie peut en faire un slogan, une flatterie, un mythe, et elle l’a fait, mais en général ce genre de slogan, de flatterie et de mythe ne dure pas, ne résiste pas à la critique… Qu’est-ce qui fait notre « génie » ? Par quoi nous distinguons-nous des autres ? Quelle idée a-t-on de nous à travers le monde ? Que dit-on de nous dans les rapports diplomatiques ? En quoi consiste ce « génie » dont on nous a tant rebattu les oreilles ?… Nous nous comportons exactement comme si la vie devait cesser avec nous. Tout nous est indifférent tant que cela ne touche pas nos intérêts ; délits et crimes de toutes natures se commettent sous nos yeux, sinon avec notre approbation, du moins avec notre tacite complicité… « Hchicha talba maïcha », « haff taïch » et bien d’autres tournures du même crû fournissent à notre comportement leur justification « philosophique »… L’Algérien est sorti de l’ère pré-économique pour tomber dans l’économisme. Celui-ci nous a avilis, abrutis, dénaturés. Il nous a précipités dans un ilotisme sans nom, il nous a réduits à l’état honteux de consommateurs, de tubes digestifs… » C’était il y a trente-deux ans. N. B.


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