Extraits du livre "Les Égorgeurs" de Benoist Rey (1959)

1… La harka est sortie ce matin, pour "travailler sur renseignements". Elle a trouvé une crosse d’un vieux fusil de chasse. Un homme, capturé dans le même coin, a été "interrogé" par le sergent G…, puis étranglé, très lentement. Son agonie a duré plus d’un quart d’heure. Autour du cou, on lui a attaché une pancarte écrite en arabe : "Venez à Texenna (près de Jijel), c’est votre seule chance". Les gens qui liront cette pancarte auront peur mais ne viendront pas à Texenna. La pancarte est devenue souvent l’emblème d’un mort. L’armée française a camouflé bien des crimes en accrochant aux cous des égorgés des pancartes ainsi conçues : "Traitre au FLN"….
2…. Deux jours après, nous partons en opérations. Deux prisonniers nous servent de porteurs. Nous marchons pendant plus de dix heures. Chacun sait que les prisonniers sont "consommables", c’est-à-dire qu’il faut les égorger ou les tuer d’une manière quelconque avant de rentrer au camp. Comme on dit au commando, "celui-là, il a pris un aller simple". Nous marchons comme des fous. Pas d’eau, le soleil. Le premier porteur flanche et s’écroule. Je prépare une piqûre quand un harki, souriant de toutes ses dents, me dit : "C’est pas la peine, il ne sentira plus rien, je viens de lui faire une piqûre". Et il me montre son couteau. Le deuxième porteur a vu la scène. Quand nous rentrons, trempés de sueur, le capitaine fait un signe aux harkis, qui se précipitent sur Moktar - c’est le nom du second porteur. Alors, dans le soir, couvrant le bruit des pas, Moktar s’adresse au capitaine : "Capitaine, a-t-il dit dans un français excellent, expliquez-moi, je ne comprends pas… J’ai avoué l’autre jour, devant le lieutenant. J’ai tout dit. Il m’a promis que je serai libre. Alors, capitaine ? Vous êtes un homme de parole !". Et le capitaine, furieux, a crié : "Qu’ils le bousillent, non de Dieu, qu’il le bousillent !" Les harkis ont égorgé Moktar, l’un d’eux lui a cassé la crosse de son fusil sur le crâne. Le capitaine s’est retourné vers nous : "C’est pour venger ce pauvre Georges G… Avec ces gens-là, il faut des tarifs". Moktar était un homme honorable de Djidjelli (Jijel). Son fils avait l’âge de faire la guerre. J’ai eu le triste devoir de raconter la mort de Moktar à un de ses amis…



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