Fadila Saâdane : itinéraire d’une femme Algérienne combattante

» Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée, entre donc parmi Mes serviteurs et entre dans Mon paradis. » Sourate 89 El Fajr
La participation des femmes algériennes à la révolution est un fait historique peu ou mal connu. Le rôle de ces combattantes, fut immortalisé, entre autre, par le chef d’œuvre cinématographique de Pontecorvo « La Bataille d’Alger » où nous fut retracé le parcours de ses héroïnes, Djamila Bouhired, Zohra Driff et Hassiba Ben Bouali qui mourut en martyr en compagnie du célèbre Ali La Pointe, refusant obstinément de se rendre aux parachutistes du Général Massu. Si l’Algérie indépendante a certes célébré la mémoire de ses martyrs, leurs noms comme le craignait Malek Bennabi pour la figure du Cheikh Ibn Badis[1],

- Fadhila Saadane
furent relégués dans des galeries rétrospectives dévitalisant ainsi leur pouvoir symbolique. Cette gestion mémorielle conjuguée à cette méconnaissance précitée ont eu le tort, de cantonner dans le monde de l’oubli des grandes figures féminines de la révolution algérienne telles Fadila Saâdane, Malika Gaïd[2], Meriem Bouattoura, ou encore Farida Sahnoun, qui s’engagea dans le FLN à 15 ans et mourut en martyr à l’âge de 17 ans en 1959[3].
De ce fait, en raison des motifs évoqués précédemment, il convenait d’extraire de l’oubli dans lequel elle fut confinée, une héroïne de la révolution algérienne, Fadila Saâdane. La ville de sa famille maternelle, Constantine, qui la vit mourir les armes à la main, ne lui octroya comme lieu de rappel de son sacrifice qu’une simple cité vétuste jouxtant la Mosquée-Université Emir Abdel Qader et un collège. Le nom de Fadila Saâdane fut retenu, car son parcours fut emblématique de celui de toute une génération de jeunes filles et de femmes, qui s’engagèrent dans le militantisme et la guerre afin de libérer l’Algérie du joug colonial français. La révolution que ces femmes fécondèrent par le don de leur vie, incarna cette entrée par « effraction » de la femme algérienne dans l’arène de la lutte aussi bien armée qu’ idéologique contre le colonialisme français, semant les jalons d’une alternative, d’un modèle de la femme algérienne ancré dans les valeurs civilisationnelles de son peuple.
Car dans son entreprise de domination du peuple Algérien, le colonialisme n’oublia pas la femme. Pour les idéologues de la colonisation, la conquête des âmes musulmanes ne pouvait se faire que par le biais de la femme, pensant ainsi pérenniser la présence française et asseoir leur domination culturelle sur le groupe dominé. Frantz Fanon fit référence à cette constante de la politique coloniale française en direction de la femme algérienne qui était mue par cette volonté obsessionnelle de destruction « de toutes formes d’existence susceptibles d’évoquer de près ou de loin une réalité nationale »[4]. Fanon évoqua le postulat des doctrinaires de l’administration française qui détermina dans l’Algérie coloniale la politique à suivre en matière de « promotion et d’émancipation de la femme algérienne » : « Si nous voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ; il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où l’homme les cache »[5]. Le slogan de cette action psychologique reposait sur le principe « ayons les femmes et le reste suivra »[6]. Si la femme algérienne suscita autant d’intérêt chez les idéologues de la colonisation, c’est parce qu’elle constituait, comme l’écrit Sakina Messaadi, « une cible préférée, un support essentiel pour la pénétration des valeurs coloniales refusées constamment par le groupe colonisé »[7]. Ainsi, le combat révolutionnaire de Fadila Saâdane constitua la quintessence du rôle historique de résistance joué par la femme algérienne face au colonialisme français, qui fut constant durant toute la période coloniale. L’engagement de Fadila Saâdane et d’autres, ne fut que la résultante d’une histoire ayant capitalisé toutes les expériences précédentes qui mirent en déroute la logique de domination coloniale de la femme algérienne.
La femme Algérienne dans la nuit coloniale
Ali Kafi, dans ses mémoires, écrit que « la femme algérienne a toujours été au rendez vous de l’Histoire, elle n’a jamais ménagé ses efforts et ses sacrifices »[8]. En effet, lors de la phase de conquête, les troupes coloniales françaises eurent à affronter en Kabylie, une armée dirigée par une femme, Lalla Fatma N’Soumeur. Dans une Algérie qui vit les défaites successives d’Ahmed Bey et de l’Emir Abdel Qader, l’insurrection organisée dans les montagnes du Djurdjura, par Lalla Fatma N’Soumeur redonna espoir à une population nullement résolue à la capitulation. L’héroïne du Djurdjura tint en échec le Maréchal Randon qui fut contrait à la retraite après sa défaite à la bataille d’Oued-Sebaou en 1854. Humilié, le Maréchal Randon ordonna la destruction d’Azazga poussant ses habitants dans les bras de l’insurrection. La place forte d’Ichirridène tenue par Lalla Fatma N’Soumeur, resta le haut lieu de la résistance algérienne en Kabylie. « Il fut le rendez vous des communautés montagnardes venues là pour conjuguer leurs efforts et livrer le dernier combat pour leur indépendance »[9]. Le général Randon comprit qu’il lui était impossible de continuer à perdre la guerre dans cette région qui était parmi les plus rudes en Algérie. Il demanda une trêve à Fatma N’Soumeur qui accepta pour ainsi en tirer profit et réorganiser ses troupes.
Les français rompirent la trêve trois ans plus tard et partirent à l’assaut des dernières places fortes de Kabylie qui demeuraient jusque là imprenables. Lalla Fatma N’Soumeur, avec son armée qui comprenait également de nombreuses femmes de la région, dirigeait les combats, mais Larbaa Naïth Irathen connut le même sort qu’Azazga, et elle fut finalement arrêtée en 1857. Internée aux Issers puis à Tablat, sa fortune qui servait à prendre en charge les disciples de la zaouïa de son frère fut dilapidée par les soldats et sa bibliothèque détruite. Lalla Fatma N’Soumeur mourut en prison en 1863 seulement âgée de 33 ans. La fin de l’épopée de Lalla Fatma N’Soumeur ne signifia nullement que le chapitre des insurrections était clos, elles devaient encore agiter l’Algérie jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Le sort des armes se révéla finalement défavorable, saigné à blanc, réduit par la force, ne pouvant plus poursuivre la lutte armée, le peuple algérien comme l’écrivit Abdelmajid Meziane fut « transformé en peuple errant désorienté, accablé par le poids de la plus puissante défense militaire qu’il ait jamais connue »[10]. La terrible nuit coloniale venait d’envelopper l’Algérie. La politique mise en place par le colonialisme français visait comme l’affirme Ahmed Mahsas « à faire subir à l’Algérien, le complexe du vaincu, à briser son âme, à dévaloriser son mode de vie, sa culture, à l’aliéner pour mieux s’emparer de ses moyens d’existence économique et l’exploiter. Son but était d’amener l’Algérien sinon à disparaître complètement, du moins à se marginaliser, à se confiner à la périphérie de la colonisation, désemparé sans vitalité »[11].
Nullement découragée, la femme algérienne s’engagea dans une première forme de résistance dite passive. Lors de cette étape, la femme incarna ce fameux fil d’Ariane qui permit à la société algérienne de préserver sa personnalité authentique. Ce rôle nous est décrit par les témoignages des acteurs nationalistes qui tous rendirent hommage, en premier lieu, à leur mère dont l’éducation fut le meilleur ferment contre les menées dépersonnalisantes de l’administration coloniale. Amar Ouzegane insista sur l’importance de l’éducation maternelle dans sa prise de conscience politique dans les colonnes du Jeune Musulman :
« C’est de ma mère que j’ai reçu la première leçon de mon éducation politique. Comme la majorité des filles de fellahs, elle pratiquait la religion musulmane avec dévotion. Elle fut membre d’une société maraboutique. A l’occasion de vacances scolaires, nous nous rendions auprès de mon grand-père maternel, réfugié lui aussi dans une région accidenté des Beni-Ghorbi, où se perpétue le souvenir du fameux roi de Koukou. Avant d’arriver à Azazga, ou lorsque nous en sortions pour retourner à Alger, ma mère ne manquait jamais pendant que l’autobus roulait à vive allure, de me montrer les terres que la colonisation vola à mon grand-père, le vieil Ali Oulahcen, coupable d’avoir pris les armes contre les roumis. A la maison, elle sortait de leur fourreau en fer blanc les titres de propriété du domaine frappé du séquestre, en murmurant : « Lorsque les Turcs reviendront, ils nous rendront nos terres ». Alors qu’à l’école, on nous inculquait l’histoire des Gaulois ou l’Afrique romaine, ma mère rétablissait l’équilibre perdu en m’abreuvant des miracles de la grande épopée du Prophète, des légendes de Seyyid Ali, des souvenirs de Cheikh El Haddad, de Lalla Fatma et du Caïd Ali rebelle, sans jamais omettre pour terminer, de chanter l’inévitable cantique de Cheikh Mohand Ould Hocine. Le saint homme qui, trouvant le bassin plein de pièces d’or, demande à la source de lui donner plutôt de l’eau pour ses ablution. Les leçons avaient toujours ce caractère mixte politico-religieux. C’est ainsi que j’appris la participation active des femmes dans le soulèvement général […] Cet exemple personnel d’éducation maternelle n’est pas une exception »[12].

- Les Soeurs Saadane
Ahmed Taleb Ibrahimi, fils du Cheikh Bachir El Ibrahimi, évoqua en des termes similaires le souvenir de l’éducation maternelle « Je garde l’image de ma mère, très stricte avec ses enfants à la fois sur les règles d’hygiène et sur les valeurs morales. C’est auprès d’elle que j’ai appris des chansons, des contes, des proverbes, des devinettes, bref toute cette culture populaire qui a constitué le meilleur antidote contre l’aliénation, en glorifiant la résistance à l’envahisseur, en dénonçant les superstitions, en inculquant l’amour de la patrie »[13].
Ferhat Abbas, lui aussi rendit un vibrant hommage à la femme algérienne dont le rôle fut essentiel dans la bataille de société qui opposait le peuple algérien au colonialisme français : « Les femmes musulmanes, nos mères et nos sœurs, jouent dans la résistance à la pénétration de la civilisation européenne un rôle de premier plan. Elles freinent tout ce qui vient du dehors. Elles deviennent les gardiennes vigilantes de notre type de société. C’est par leurs soins que notre enfance s’est aisément rattachée au passé, aux gloires anciennes de l’Islam et de l’antique Maghreb. C’est par elles que se sont perpétués nos chants populaires, le culte des saints et de nos sites sacrés, les récits exaltants des ancêtres, les vertus de notre peuple et de l’Islam »[14].
La phase suivante fut celle de la conscientisation de la femme algérienne dans une perspective nationaliste. Cela correspondit à l’entrée en lice de la doctrine islahiste impulsée par le Cheikh Ibn Badis, et du nationalisme révolutionnaire de Messali Hadj. Le passage par les médersas du Cheikh Ibn Badis fut une étape décisive dans le processus d’éveil au nationalisme, car selon le savant constantinois, la renaissance nationale ne pouvait se faire sans l’instruction de la femme. Le Cheikh Ibn Badis écrivit à ce propos :
« L’exemple de nombreuses femmes célèbres dans l’histoire de la communauté pour leurs aptitudes scientifiques et littéraires, doit nous inciter à diffuser la connaissance, au moyen du calame, parmi nos fils et nos filles, ainsi que parmi les adultes des deux sexes, sur la base de notre religion et de notre personnalité nationale ; et ce afin d’atteindre le plus haut degré possible de savoir. Ainsi nous pourrions reprendre un rang digne de nous- et qui était le nôtre-parmi les nations »[15].
Djemila Amrane retranscrit dans son ouvrage les propos d’une ancienne moudjahida, ayant étudié dans les médersas de l’association Oulémas et pour laquelle « l’apprentissage de l’arabe constituait déjà un engagement »[16]. Pour les nationalistes algériens il était nécessaire d’apprendre, l’arabe, de connaître l’Islam car cela permettait de « structurer une personnalité originale face aux influences étrangères »[17]. Djemila Amrane retranscrit les propos d’une autre ancienne moudjahida pour laquelle ce fut dans les médersas libres, qui étaient tenues essentiellement par les Oulémas et le PPA, « que nous avons compris, toutes jeunes, que nous étions colonisées et qu’un jour il nous faudrait faire la révolution contre le colonialisme »[18]
Néanmoins, comme le précise Djemila Amrane les mouvements nationalistes se montraient quelques peu timorés sur la question de l’engagement féminin, qui n’était circonscrit qu’au seul domaine social et culturel. Dans leur optique, il fallait avant tout élever « le niveau de la femme algérienne pour l’associer à la lutte nationale »[19]. Mais, sous l’impulsion de deux femmes téméraires Mamia Chentouf et Nefissa Hamoud, les premières cellules féminines clandestines du PPA se constituèrent, Alger en comptabilisa cinq[20]. Par la suite, elles procédèrent en 1947 à la création de l’AFMA, l’association des femmes musulmanes algériennes, avec pour objectif la sensibilisation des femmes aux idées nationalistes. C’est ainsi que se constitua et se fit l’entrée des femmes dans le monde du militantisme que devait connaître Fadila Saâdane.
Formation et entrée dans la guerre de Fadila Saâdane
Fadila Saâdane naquit le 10 avril 1938 à Ksar Bokhari, où son père officiait en tant qu’instituteur[21]. Lorsque son père décéda à Saint-Arnaud[22], la famille retourna provisoirement à El Harrouch, puis décida de s’installer définitivement à Constantine, où elle vécut dans le quartier arabe, à la rue Abdallah Bey. Ensuite, elle entra au Collège de Jeunes Filles de Constantine, où elle fut très bonne élève. C’est dans le milieu estudiantin qu’elle s’initia à l’action militante, déjà favorisée par son passif familial, qui la liait au Docteur Saâdane[23]. Dès l’âge de 16 ans, elle participa aux activités de l’Association de la Jeunesse Estudiantine Musulmane de Constantine dominée par le PPA[24], qui était supervisée par un militant venu spécialement d’Alger, Belaïd Abdesselam[25]. Ce dernier officia à Constantine en tant que maître d’internat au lycée d’Aumale[26]. Cette association comprenait environ 230 adhérents, Fadila Saâdane fut membre du bureau de cette association aux côtés entre autres de Belaïd Abdelsselam et de Halima Maïza. Les statuts stipulaient que cette association avait pour but d’établir un lien entre les étudiants musulmans de la ville de Constantine, et de prolonger l’œuvre scolaire notamment par l’organisation de loisirs culturels. L’association s’était donnée officiellement pour objectif de créer un journal, une bibliothèque et d’organiser des cours et des conférences[27]. Dans les faits, elle organisa des représentations culturelles de langue arabe où fut notamment conviée l’association artistique El Mezhar El Qssentini, dirigé par Ahmed Réda Houhou, homme de lettres membre de l’Association des Oulémas[28]. Ce militantisme au travers d’une association musulmane traduisait cette volonté affichée de promouvoir et de défendre la personnalité algérienne tant opprimée par le colonialisme français.
D’ailleurs, Khaled Merzouk, un ancien cadre tlemcenien des SMA, explique les raisons qui poussèrent la quasi-totalité des associations et autre structures affiliés aux mouvements des Oulémas et du PPA à arborer constamment le sigle « Musulman Algérien ». En plus d’être une doctrine de rassemblement, la référence explicite à la religion musulmane avait pour finalité de bien marquer, écrit-il « la différence avec l’usurpateur qui est d’une autre confession »[29]. Le qualificatif algérien avait les mêmes vertus, « marquer tout autant que le premier la différence avec l’usurpateur. Pour affirmer notre algérianité, notre appartenance à ce pays, que nous ne sommes pas apatrides et que notre patrie est bien l’Algérie et qu’elle nous appartient, même si on nous dissuade du contraire […] Elle révèle un sens aigu de nationalisme, et même, plus, des accointances patriotiques qui lui permettront de s’affilier, de s’insérer dans le mouvement politique pour l’indépendance de se rapprocher du parti politique qui consacre le mieux cette revendication : le PPA »[30].
L’enceinte du Collège de Jeune Filles fut aussi le lieu où Fadila Saâdane fit prévaloir ses dons de militante nationaliste. Confrontée aux insultes et au non respect de la foi islamique par le personnel enseignant, elle organisa avec les quelques élèves musulmanes du collège, une grève afin d’obtenir le respect de la confession musulmane, notamment pour tout ce qui concernait la nourriture[31]. En effet, comme le rappelle son amie Anissa Zemmouchi qui étudia avec Fadila Saâdane, le personnel servait volontairement de la viande de porc aux étudiantes musulmanes :
« A l’heure du dîner, les pensionnaires se rangeaient pour pénétrer dans le réfectoire. Une fois attablées, elles attendaient l’habituel repas composé d’une soupe, d’un plat consistant et de viande. La plupart, cette dernière se trouvait être du porc. Dans la cour ce sujet revenait souvent dans nos discussions. […] Nous entendions varier le menu et obtenir notre ration alimentaire convenable. Nous demandions énergiquement que le dernier plat soit remplacé par autre chose que du porc. Notre requête fut acceptée. Mais quelle fut notre déception lorsqu’on nous servit du « corned beef », sacrifié contrairement aux principes religieux musulmans. Nous refusions net d’en consommer, ce qui exaspéra la « Sur-gé ». Elle s’approcha de Fadila et ricana :
Décidement ; c’est toujours vous l’élément perturbateur ! Vous vouliez autre chose ! N’êtes-vous pas satisfaite ?
Fadila esquissa un sourire moqueur, puis sa nervosité augmenta.
Vous savez très bien, répliqua t’elle que « ça » (désignant la viande rouge) nous est autant défendu […] Ceci nous valut d’être réunies, le lendemain matin dans le bureau de Madame la Directrice. Fadila contestatrice comme toujours, était en tête, pour défendre nos droits légitimes. Nous étions décidées à obtenir satisfaction, quitte à risquer une grève de la faim… C’était d’ailleurs inévitable. La grève dura trois jours pendant lesquels nos estomacs subirent les pires supplices de la faim. Mais nous ne laissons rien apparaître Nos « camarades » de classe se mirent soudain à nous ignorer. Notre sort les laissait indifférentes. Mais personne n’en démordit. Le jour suivant, nous eûmes droit enfin à une viande plus saine. Nous criions enfin victoire. Mais pour y arriver, il nous a fallu résister, en quelques nous sacrifier car, avouons-le, nous mourions de faim. C’était pour nous une question de foi religieuse à respecter. L’idéal combatif de Fadila se dessinait déjà… ! »[32].
Lorsque l’UGEMA[33] lança son appel à une grève illimitée le 19 mai 1956, suivie de près par l’association des lycéens, l’AJEMA ; Fadila Saâdane s’engagea corps et âme pour la révolution, sacrifiant ainsi sa deuxième partie du baccalauréat. Car les étudiants et lycéens algériens étaient invités à rejoindre les rangs du FLN ou de l’ALN. Grâce à l’action de recrutement de cadres et d’intellectuels par Messaoud Bouedjeriou qui était le chef militaire de la zone II, qui correspondait à la ville de Constantine et ses environs ; Fadila Saâdane, alors lycéenne, intégra en compagnie de deux autres femmes Anissa Ghamri, enseignante dans une médersa libre et Zohra Gherib lycéenne, une cellule politico-administrative du FLN dirigée par Bachir Hamari[34]. Leurs premières tâches consistaient à soutenir les actions entreprises par les fidayines, d’acheminer le ravitaillement et les médicaments vers les maquis du djebel Ouahch, ainsi que la rédaction de tracts en collaboration avec Tewfik Khaznadar[35]. Suite à ses activités le groupe auquel appartenait Fadila Saâdane fut interpellé en compagnie du Docteur Amor Bendali et tous furent incarcérés à la prison du Coudiat fin novembre 1956.
Fadila fit la dure expérience de l’univers carcérale. Les conditions de détention étaient particulièrement difficiles suite à la spectaculaire évasion, des mêmes lieux, l’année précédente de Mostafa Ben Boulaïd. Elle resta plus d’un an en prison, pendant laquelle elle fut régulièrement torturée, subissant régulièrement « des sévices ignobles et humiliant pour une jeune fille »[36]. Son amie Anissa Zemmouchi précisa « que son corps torturé et tatoué, sur lequel des mégots allumés furent écrasés, porta longtemps la cicatrice de ces affreuses brûlures. Elle assista impuissante, à des scènes de torture et d’exécution »[37].
Elle fut libérée fin 1957, autorisation lui fut accordée de poursuivre ses études, à condition de quitter le pays. Après l’obtention de son deuxième baccalauréat, elle partie début 1958, étudier en France à Clermont-Ferrand. Entre temps la sœur de Fadila Saâdane, Meriem qui avait elle aussi rejoint les rangs de la révolution fut arrêtée et passa par le terrible Centre de Renseignement et d’Action de la cité Ameziane où elle fut torturée à mort. Son corps affreusement mutilé fut jeté le 22 juin 1958, avec celui de 52 autres militants constantinois dont Tewfik Khaznadar, par les soldats français dans une grotte de Djebel Boughareb[38].
Fidaïa à Constantine
De retour en Algérie, après la mort de sa sœur, elle intégra un commando de fidayines, ces fameux combattants des villes que la Bataille d’Alger rendit célèbre. L’historienne Djemila Amrane insiste sur l’importance que revêtait pour le FLN, la guerre dans les villes et qui répondait selon elle à un triple objectif « se faire entendre des autorités coloniales dont les organes administratifs sont essentiellement urbains, faire sentir la réalité de la guerre aux civils européens qui sont en majorité citadins et prouver la présence du FLN-ALN à la population musulmane »[39]. Les fidayines étaient la composante des combattants du FLN qui accomplissaient le rôle le plus dangereux.
A l’instar d’Alger, Constantine fut elle aussi organisée en zone autonome, le responsable général commandant la zone en question demeurait Messaoud Boudjeriou dont le PC se situait dans le maquis au sud du Massif de Collo. Il fut l’architecte de la guerre que mena le FLN en ville jusqu’à sa mort en mai 1961. Moins « spectaculaire » que la « Bataille d’Alger », la guerre que mena ce dernier à Constantine avec ses commandos de chocs fut plus longue, plus intense. Dans le sillon du soulèvement du 20 août 1955, orchestré par Zighout Youcef[40], Messaoud Boudjeriou s’évertua à créer un sentiment permanent d’insécurité dans Constantine. La ville comme l’écrit Ahmed Boudjeriou ne devait plus connaître de répit. Par exemple, le 30 avril 1956 Constantine atteignit le chiffre record de 101 attaques faisant d’elle la citadelle du fida[41]. La ville fut partagée en 3 régions correspondant à des quartiers bien délimités, la Région 1 correspondait au quartier Sidi Mabrouk, la région 2 correspondait au Centre-Ville, et enfin la Région 3 englobait le quartier Bellevue. Fadila Saâdane, membre de la logistique de l’OPA, fut affectée à la nahia 2, qui avait pour chef Saïd Rouag dit Si Amar, elle évolua donc dans le périmètre du centre-ville, en compagnie d’une autre femme fidaïa Malika Bencheikh El Hocine.
En raison de son niveau universitaire, fait particulièrement exceptionnel à l’époque, et de ses compétences intellectuelles, Fadila Saâdane, fut l’une des rares femmes à pouvoir assister aux réunions des chefs de zone de la Wilaya 2, qui était alors dirigé provisoirement par Salah Boubnider dit « sawt el arab » remplaçant le Colonel Ali kafi. Ahmed Boudjeriou précise que Fadila Saâdane ne se rendait au maquis que lorsqu’elle était convoquée ou bien lorsque lui était attribué des missions particulières, sinon elle n’avait que la ville de Constantine pour théâtre d’opération[42]. Sur le chemin de ces réunions qui se déroulaient en plein maquis, Fadila Saâdane était amenée à livrer bataille en compagnie d’autres djounouds lors d’accrochages avec l’armée française.
Les deux autres nahias se partageant la ville de Constantine comprenaient aussi des éléments féminins. Malika Hamrouche[43] qui était membre de la nahia 3, fut chargée de mettre sur pied une organisation uniquement féminine. Elle effectua par la suite, la périlleuse mission d’agent de liaison et de renseignement. Elle fut capturée lors d’un affrontement avec des soldats français qui prirent d’assaut la cache clandestine où elle se trouvait[44] dans la nuit du 26 au 27 avril 1960 et fut immédiatement transférée au centre de torture notoirement connu de la Ferme Ameziane. Le chef de la Nahia 3, Abdelhamid Kerrouche ayant été tué dans cette opération, Messaoud Boudjeriou se résolut à nommer, en accord avec le Colonel Salah Boubnider, un officier de l’ALN en la personne de Si Bachir Bourghoud. Lettré en arabe après un cursus dans les structures de l’association des Oulémas, il fit des études au lycée d’Aumale, où il obtint le baccalauréat. Tout comme Fadila Saâdane il rejoignit les rangs de la révolution à la suite de la grève des étudiants et des lycéens de 1956. A la tête de la Nahia 1, il reçu pour mission d’encadrer toutes les structures de la mintaka 5 correspondant à la ville de Constantine. Messaoud Boudjeriou avait délibérément fait le choix, selon son frère, de nommer des étudiants à la tête des structures FLN agissant en ville[45].
A Constantine deux groupes étaient particulièrement actifs, celui de Fadila Saâdane qui agissait conjointement avec Amar Kikaya et Saïd Rouag, et le groupe de choc composé de Hamloui et de Meriem Bouattoura. Ces derniers menaient régulièrement des opérations contre les installations militaires et policières, tout en abattant les collaborateurs de l’armée française. Meriem Bouattoura et Hamlaoui devaient périr lors de l’assaut donné par les militaires français à leur cache le 8 juin 1960. Encerclés et refusant de se rendre, les militaires français après un long accrochage se résolurent à faire sauter l’appartement en le bombardant. Meriem Bouattoura âgée de 22 ans, mourut déchiquetée par un obus de char d’assaut utilisé à cette fin.
Après l’élimination du groupe de Meriem Bouattoura, seule la nahia à laquelle appartenait Fadila Saâdane demeurait intact. Ce groupe de fedayines continua à marquer la présence du FLN dans la ville. Fadila Saâdane et Malika Bencheikh El Hocine, officièrent comme agent de liaison, et furent chargées de constituer des cellules féminines conformément à l’ordre qui leur fut donné par le Colonel Salah Boubnider et Messaoud Boudjeriou[46]. Connaissant parfaitement la ville de Constantine, sachant parfaitement se muer dans la clandestinité, Fadila fut constamment sollicitée pour des missions les plus dangereuses. Des cellules de liaisons et de renseignement purent ainsi être réorganisées. Le commando de Fadila Saâdane qui avait toujours à sa tête si Amar Rouag fut convoqué au maquis pour ainsi soumettre un rapport d’activités à Messaoud Boudjeriou. Le 17 août 1960, le commando composé de 4 personnes, Amar Rouag, Fadila Saâdane, Malika Bencheikh El Hocine, et Amar Kikaya, occupa une maison située rue Vieux. C’est dans cette bâtisse qu’ils se firent surprendre par l’armée française qui avait au préalable encerclé leur cache. Fadila Saâdane, monta la première sur le toit, refusant de se rendre, elle engagea le combat avec les militaires français, c’est lors de ce dernier affrontement avec l’armée colonialiste que Fadila Saâdane mourût les armes à la main[47]. Ainsi s’acheva, à l’âge de 22 ans, l’itinéraire de la femme algérienne combattante que fut Fadila Saâdane.



Réactions