Ferhat ABBAS : Je suis pour la légalité
Si le mutisme le plus absolu reste jusqu’ici observé tant à Tlemcen qu’à Alger sur les travaux du conseil des wilayas, cela semble vouloir dire que d’un côté comme de l’autre on ne veut influencer en rien son déroulement et peser sur les décisions qui seront prises - si elles ne le sont pas déjà en partie - comme l’affirment certaines rumeurs.
D’après ce que l’on peut savoir, le Conseil des wilayas, organisme nouveau, mis sur pied dans le but de défricher une situation apparue à tous comme inextricable, aurait déjà dressé une liste de personnalités pouvant prendre la direction provisoire du bureau politique du FLN, bureau qui serait beaucoup plus restreint que celui mis pied à Tripoli, mais où, comme on sait, les nominations ne purent être entérinées. Il n’en reste pas moins qu’à l’heure actuelle chacun attend, dans les milieux algériens, les conclusions de ce conseil semble devoir être communiquées, à Alger et à Tlemcen, et qui seront ensuite transmises au Conseil National de la Révolution algérienne pour ratification.
M.F. Toumi
Prenant la parole à Tlemcen, M. Ferhat ABBAS a tenu à souligner qu’il n’avait pas oublié le principe de la collégialité du GPRA et de sa responsabilité du CNRA, dont il est l’émanation exécutive. Cela montre que si le leader nationaliste sétifien n’est pas personnellement pour la création d’un parti unique, contrairement à Ben Bella, il n’en est pas moins prêt à obéir aux conseils ou aux ordres du CNRA en tant que militant.
Cependant, M. Ferhat ABBAS a pris soins d’indiquer qu’il ne prenait pas parti pour telle ou telle personne, mais pour la << légalité >>.
D’autre part, à Alger - comme à Tlemcen d’ailleurs - on laisse volontiers entendre que le CNRA, instance suprême du FLN, gardien des principes de la Révolution, était le seul arbitre en dernier ressort. Il semble bien qu’il soit le seul capable, à l’heure actuelle de prendre une décision. Celle-ci sera capitale. Le CNRA va devoir désigner le nouveau bureau politique - provisoire peut-être - du FLN devenu parti. En fait, il va se remuer seulement pour quelques semaines, jusqu’au 12 août au moins, ceux qui tiendront vraiment les rênes du pouvoir tant que le Gouvernement algérien n’aurai pas été désigné par l’assemblée nationale qui sera constituante.
En fait, en ratifiant les propositions des wilayas, c’est le CNRA qui décidera de la solution à donner à la crise actuelle. C’est donc le CNRA qui tranchera étant donné que l’on estime impossible, le FLN n’étant pas structuré politiquement, la réunion du congrès du parti dont l’idée a été avancée par Alger plusieurs fois ces dernières semaines.
Déclaration de M. Ferhat Abbas :
Hier après midi à la villa << carpe Diem >>, M. Ferhat Abbas, ancien président du GPRA, entouré du colonel Ouamrane, ambassadeur à Ankara et le Commandant Bencherif, de la wilaya 4, s’est entretenu avec les journalistes.
Le programme de l’Etat :
Interrogé en ce qui concerne un parti unique ou une édification socialiste du pays, comme l’a déclaré à Oran M. Ben Bella, le président Ferhat ABBAS a répondu : << En ce qui concerne l’édification socialiste du pays, cette position est celle du CNRA et M. Ben Bella n’a fait que confirmer la décision prise à Tripoli. En ce qui concerne le parti unique, l’idée est personnelle à M. Ben Bella. Je serai prêt à la prendre à mon compte si je n’étais pas partisan de la démocratie et de la liberté d’opinion.
L’Algérie sortira du moyen âge où un siècle de colonisation l’a enfermée parti un parti majoritaire capable d’orienter la masse et surtout capable de détruire le taudis et le gourbi qui est la honte de ce pays. Le parlementarisme à la manière occidentale n’est pas le vrai remède >>.
Légalité d’abord :
Interrogé quant à la raison de sa venue à Tlemcen, l’ancien président du GPRA a répondu : << J’ai pris position dans la mesure où je me considère du côté de la légalité. J’ai déjà dit, dans une démocratie réelle le citoyen à tous les droits. J’ai donc pris position dans la légalité de la révolution. Ma présence ici signifie que je suis pour le CNRA…<< je ne connais pas plus le frère Ben Bella que les autres frères >>.
Le voyage Sétif-Alger :
M. Ferhat ABBAS a ensuite répondu à une question posée sur l’itinéraire de son voyage entre Sétif et Tlemcen : j’ai fait un voyage sans histoire comme celui d’un vieux président. Dans plusieurs villes et villages, bien que voyageant incognito, j’ai été reconnu par la foule qui m’a marqué sa joie. J’ai traversé la wilaya 1, la 3, 4 et 5, car je le dis, j’ai suivi la route la plus courte. Je vais attendre maintenant à Tlemcen le résultat de la conférence des wilayas. Je suis à peu près convaincu que cette conférence aboutira à des résultats positifs.
Je tiens à signaler contrairement à ce qui avait été annoncé, que ma liberté de mouvement n’a jamais été entravée à Sétif.>>
Questions et réponses :
<< Seriez-vous candicat à la Présidence de la République ? >>
A cette interrogation, le président Ferhat ABBAS a déclaré :
<< Il faut d’abord attendre que l’on crée la République. Après, l’on verra bien ce que dira le peuple.>>
<< Seriez-vous candidat aux élections ?>>.
<< Je serai candidat si le bureau politique me le demande. Mais je resterai chez moi si telle est sa décision. Car je ne suis qu’un militant >>
La dernière question posée à l’ancien président du GPRA portant sur la coopération, vue du côté de la France : << Je ne sais pas comment elle est entrain de s’établir, car depuis longtemps, je suis loin des choses de ce pays. >>
Source : LA DEPECHE DE CONSTANTINE ET DE L’EST ALGERIEN nr 17333 du Samedi 19 Juillet 1962, pages 1/3.
M.F.TOUMI.



Réactions