Ferhat Abbas : Extraits de son livre "L’Indépendance confisquée",Flammarion, Paris, 1984.

dimanche 26 décembre 2010
par BENKAM
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Extraits choisi par Foudil Boumala

1/Dédicace A la jeunesse algérienne Et A la jeunesse du Maghreb, Je vous dédie ce livre : Pour que l’Algérien dans un Maghreb renaissant, se développe comme une partie radieuse où tous les Algériens, sans distinction d’opinion, seront heureux de vivre.

Pour que la famille demeure la cellule sociale, source d’énergie, d’esprit d’entreprise et de solidarité nationale. Pour que l’Islam, foi de nos pères et de nos Chouhada, reste la pierre angulaire sur laquelle s’édifieront le renouveau et la grandeur de notre pays.

Pour que vous soyez fiers de notre race et de notre civilisation, sans tomber dans le racisme et sans mépriser aucune autre civilisation. Pour que le Maghreb devienne une grande communauté unie par le sang et par la foi de nos ancêtres et s’impose, comme telle, au monde extérieur. Pour que la culture et la science assurent votre promotion sans pour autant couper les racines qui vous rattachent au peuple rural et à votre milieu social. Pour que vous vous nourrissiez d’humanisme, de poésie, d’amour et d’art. Pour que vous soyez des hommes responsables et libres, respectueux des droits et des libertés d’autrui. F.Abbas.

2/Chapitre:Le sang des chouhada trahi (La lettre de sa démission de l’Assemblée y figure)

LE SANG DES CHOUHADA TRAHI

L’Algérie à l’heure du stalinisme

Par le temps ! En vérité l’homme est en perdition ! Sauf ceux qui ont la foi, qui font le bien, qui se recommandent mutuellement la justice et la ténacité.

LE CORAN1

En 1962, Ben Bella, sous l’influence d’une frange lus ou moins gauchiste de la Fédération de France du F.L.N engagea l’Algérie dans une voie déjà institutionnalisée dans les Républiques populaires de l’Est, à savoir/ parti unique, centralisme dit « démocratique » et pouvoir personnel. Je n’ai pu, aussi bien par conviction que par tempérament, le suivre dans cette voie et j’ai donné ma démission de l’Assemblée nationale constituante (cf. Annexe 3). Un homme politique doit respecter un minimum de probité intellectuelle, sinon il tombe dans l’aventurisme. En quittant la présidence de l’Assemblée nationale, j’ai écrit une longue lettre aux députés, qui reste à mes yeux une profession de foi encore valable :

1. Le Coran , sourate 103, « le temps », v1-3.

Assemblée nationale République algérienne constituante démocratique et populaire

Le Président

Alger le 12 août 1963

POURQUOI JE NE SUIS PAS D’ACCORD AVEC LE PROJET DE CONSTITUTION ETABLI PAR LE GOUVERNEMENT ET LE BUREAU POLITIQUE

Par Ferhat Abbas Député de Sétif

Donner une constitution à la République est un acte d’une extrême importance. Il requiert notre réflexion, notre raison, notre sagesse. Après l’héroïque combat pour l’indépendance, c’est un autre combat qui s’impose à nous. Le peuple tout entier et, en premier lieu, ses représentants doivent faire preuve de lucidité et de courage.

La loi du silence que nous nous sommes imposée durant les sept années de lutte, parce que l’adversaire était au milieu de nous, n’a plus sa raison d’être. Le silence doit être rompu.

Avant d’engager l’avenir, celui du pays, celui de nos femmes et de nos enfants, chacun de nous doit prendre conscience de ses responsabilités pour mieux les assumer. Sinon, il renonce, par un lâche opportunisme, au devoir élémentaire de tout citoyen.

A Tripoli, le C.N.R.A avait déjà été saisi par la Fédération de France du F.L.N d’un projet de Constitution.

Depuis, deux autres projets ont été soumis, en avril dernier, à la Commission de la Constitution. Le premier émane des frères Benabdallah, Mourad Oussedik ? Hocine El Mehdaoui, députés, Bendimered et Benghezal, consuls de France ; le second de moi-même. Ce sont deux projets qui pouvaient servir de base à des débats.

Au moment où la Commission allait commencer ses délibérations, le gouvernement a fait arrêter ses travaux en déclarant qu’il élaborerait lui-même le projet de Constitution.

A un mois de la fin de notre mandat, ce projet vient à peine de parvenir à l’Assemblée. Par contre, par la presse, par la radio, par les conférences dites des cadres, par des déclarations ministérielles, on tente de l’imposer au peuple.

Cette campagne est pour le moins singulière. Elle est d’autant plus anormale qu’elle tente de défendre un projet de Constitution qui ne règle aucun de nos grands problèmes.

C’est pourquoi je me permets de m’élever ici solennellement contre de pareils procédés, de manifester mon désaccord et de donner les raisons de ce désaccord.

Procédure et droit

Sur le plan de la procédure et du droit, l’Assemblée nationale constituante et législative a été élue, sur proposition du F.L.N, avec mandat de doter le pays d’une Constitution démocratique et populaire, dans un délai d’un an.

Détentrice exclusive de sa souveraineté nationale, elle est donc seule habilitée à connaître des lois dont elle a, concurremment avec le gouvernement, l’initiative. Ces lois, avant d’être examinées, doivent être déposées sur son bureau sous forme de projets ou de propositions. Ces projets ou propositions ne sont rendus publics, qu’après que l’Assemblée en est officiellement saisie.

Or, le gouvernement vient de violer cette règle fondamentale. Il a soumis à de prétendus cadres d’un parti qui, en fait, n’existe pas encore, un projet de Constitution sans que l’Assemblée en ait été informée. Faire approuver par des militants qui n’ont reçu aucun mandat de cet ordre un texte fondamental relevant des attributions essentielles des députés, c’est créer la confusion et violer la loi.

Humilier une Assemblée souveraine, qui a toujours apporté sa collaboration loyale et son appui au gouvernement, est geste extrêmement grave.

Le procédé relève de la mystification, de l’action psychologique. En tout état de cause, il laisse entrevoir le rôle que l’exécutif entend réserver au législatif. Avant même que la Constitution de type présidentiel n’ait été adoptée par l’Assemblée, avant qu’elle n’ait été soumise au référendum populaire, nous assistons à une action destinée à faire pression sur les Constituants et à mettre le peuple en condition. Il en résulte que l’Assemblée nationale est déjà dépouillée d’un pouvoir qu’elle détient, pourtant, du peuple souverain et du F.L.N.

Le Parti, essaie-t-on de rétorquer – si Parti il y a – avait son mot à dire. Or, le Bureau politique a eu plus que son mot à dire, puisqu’il est l’auteur même du projet. Quant aux militants, ils ne pouvaient avoir la prétention d’être consultés avant les députés. Ce sont des citoyens comme les autres. Ils auront à donner leurs avis en même temps que le peuple par voie de référendum. Quand on veut fonder un parti, il n’est pas question de créer une catégorie de privilégiés et de super-citoyens. Ni d’institutionnaliser une autorité parallèle.

Le Parti

A propos de ce parti, il est souvent fait référence à la Charte de Tripoli. Or, à Tripoli, il a été décidé que la reconversion du F.L.N en parti politique unique devait se faire démocratiquement, par le truchement du C.N.R.A, élargi à certains frères choisis parmi les combattants de l’intérieur.

En aucun cas le Bureau politique n’a reçu mandat pour mettre en place une organisation de cette importance.

Durant la guerre de libération, le C.N.R.A a joué à la fois le rôle de Parlement algérien et de comité central du F.L.N.

Un parlement ayant été élu le 20 septembre 1962, c’est à ce Parlement que revenait logiquement, à mon avis, la mission de désigner un nouveau Comité central du F.L.N en remplacement d’un C.N.R.A disloqué et dépassé.

Ce Comité central, désigné par l’Assemblée nationale, aurait eu pour tâches :

1° d’élaborer les statuts du parti ; 2° de définir notre doctrine et notre socialisme ; 3° d’établir un programme ; 4° de réunir un Congrès national pour discuter et ratifier les trois points ci-dessus.

Ainsi, nous aurions fait participer effectivement l’ensemble du peuple aux assises du Parti. Et par là même nous aurions donné à ce Parti une base démocratique et populaire.

Or, le Bureau politique, de sa seule initiative, s’est autorisé à faire un travail qui n’était pas le sien.

Premier résultat ; différend de Khider avec Ben Bella, puis Ben Bella avec Bitat. Khider évincé, Bitat écarté, le Bureau a voulu mettre les bouchées doubles pour placer le pays devant le fait accompli.

Qui a choisi ces prétendus cadres ? Selon quels critères ce choix a été fait ? Pourquoi ces militants et pas d’autres ? Cette cooptation dont bénéficient « certains amis » est pour le moins arbitraire. Elle aboutit à la formation de la « République des Camarades » contre laquelle tout algérien a le devoir de s’élever.

Le F.L.N ne doit pas être le parti d’une fraction, mais celui du peuple – de tout le peuple – de la même manière qu’il l’a été durant la lutte armée. Sinon il devient un sujet de division et ne peut faire qu’un travail fractionnel.

Certains militants ont conservé la nostalgie des anciens partis et n’ont rien oublié. On les trouve dans la plus grande partie des postes de responsabilité. Ce retour aux divisions du passé est la négation même du F.L.N.

Le Parti devant être la « Conscience » et le « Guide » de la nation, sa formation doit être entourée de toutes les garanties. Elle doit être l’œuvre du peuple, du peuple qui travaille, celui des champs, celui des entreprises, celui des marchands, celui des usines, celui des combattants.

Or, selon les informations qui me parviennent, les fédérations et les daïras sont, dans la proportion de 80%, impopulaires. Notre peuple les subit. Les cadres choisis sont en majeure partie des budgétivores et des profiteurs. Ils se désintéressent complètement du sort des masses. Pour imposer silence à ces dernières, ils traitent par le mépris et font peser sur elles la menace. Ce sont de nouveaux caïds.

Nous ne sommes pas encore au stade d’un régime policier. Mais, si nous ne prenons pas garde, nous y arriverons à brève échéance.

Le F.L.N en tant que parti unique, s’il n’est pas une organisation démocratique, appelée à rassembler toutes les énergies créatrices dont notre peuple est riche, ou bien s’il n’est pas marxiste-léniniste authentique, s’appuyant sur une dictature prolétarienne, que pourrait-il être ? On peut le prédire. Il sera condamné, par la nature des choses, à évoluer vers des structures fascistes.

Est-il pensable que les cadres actuels puissent contribuer au bien-être de nos masses paysannes et à leur éducation socialiste ? L’affirmer serait un leurre.

Récemment, à Sétif, un responsable fédéral, dont le traitement, me dit-on, est de l’ordre de 100.000 francs par mois, et qui depuis, a été révoqué, s’était attribué un appartement luxueux, une ferme de 200 hectares et l’exploitation d’un café-restaurant. A de rare exceptions près, c’est de cette manière que se manifeste le militantisme des pionniers du « socialisme algérien ».

Les mots sont impuissants à traduire l’amère réalité. A vouloir agir en dehors du peuple, on arrive à des résultats diamétralement opposés aux véritables objectifs socialistes et égalitaires.

Définir notre socialisme

Le socialisme doit être synonyme de bonheur et de liberté, de travail rationnel et de prospérité réelle, d’espérance et de foi en un avenir meilleur. Pour cela, il n’est pas nécessaire d’imposer au pays la dictature d’un pouvoir fractionnaire et sans contrôle.

A Tripoli nous nous sommes prononcés pour « une orientation socialiste dans le respect des traditions de l’islam ».

Quelles seront donc les caractéristiques de ce socialisme musulman ? La Constitution présentée par le Bureau politique est muette sur ce chapitre. Or notre peuple doit être informé. C’est lui-même – et lui seul – qui doit décider souverainement de son destin.

De nos jours, tout le monde se réclame plus ou moins du socialisme. Il est devenu le mot à la mode. Il est donc nécessaire de savoir ce que sera notre socialisme. Ce socialisme à instaurer en Algérie sera-t-il le socialisme scientifique marxiste-léniniste, appliqué dans les pays communistes, ou le socialisme démocratique et humaniste ?

Pour ma part, j’ai opté pour le deuxième socialisme parce qu’il correspond aux aspirations profondes de notre peuple.

Les commandements de l’islam, en matière d’éducation religieuse, de droit de propriété, de droit à l’héritage, d’assistance sociale, etc., ne sont pas incompatibles ave une société socialiste. Bien au contraire. Sans déroger aux préceptes de l’islam, sans heurter les mœurs et traditions de notre peuple, nous pouvons engager le pays dans une révolution qui aura pour objectifs : 1. l’industrialisation et l’édification d’une économie dirigée et planifiée ; 2. la nationalisation des grands moyens de production et son corollaire, le développement des coopératives de production de consommation ; 3. la limitation des fortunes et le contrôle du capital national privé pour l’amener, par une fiscalité appropriée, à participer au développement du secteur socialiste ; 4. la défense des conquêtes sociales (allocations familiales, congés payés, sécurité sociale, salaire minimum interprofessionnel garanti) et leur extension ; 5. la mobilisation de tout le peuple autour de la sainte loi du travail, de l’effort, de l amorale et de l’honnêteté. Le néocolonialisme ne menace notre pays que si la médiocrité, la paresse et la corruption s’y installent.

Ainsi défini, ce socialisme, qui tient compte des réalités algériennes, est en mesure d’arracher les masses travailleuses à la misère en remettant notre économie en marche. Il est en mesure d’étendre les bienfaits de la vie moderne aux populations rurales, restées au stade du Moyen Age. En créant des richesses nouvelles, en construisant de nouveaux villages, en faisant éclater les privilèges de la fortune par une juste répartition du revenu national, il transformera, dans un temps très court, toute la physionomie du pays.

Je reçois et je lis la littérature clandestine du Parti de la révolution socialiste (P.R.S). Ce parti est procommuniste et préconise une révolution prolétarienne.

N’étant pas moi-même marxiste, n’étant pas communiste, je ne partage pas cette idéologie. Au demeurant une question se pose. Est-ce que les Algériens authentiquement marxistes pensent que les conditions historiques et sociologiques sont aujourd’hui réunies pour entreprendre avec des chances de succès une telle révolution ? Est-ce que la prolétariat algérien est en mesure de prendre le pouvoir ? Où sont ses cadres, ses techniciens, ses doctrinaires ?

Notre peuple n’est pas communiste. Sincèrement croyant, profondément attaché aux traditions arabo-berbères, il est encore trop loin d’une révolution de cette nature. Si elle se produisait, elle ne se traduirait que par un « gauchisme » et un « aventurisme » désastreux.

Maintenons-nous donc dans la position du « neutralisme positif » arrêté à Tripoli. Conservons nos bonnes relations avec nos amis de l’Est et de l’Ouest. Rendons la pleine liberté à l’expression de la pensée marxiste et au Parti communiste. Ne rejetons personne de la communauté nationale. Mais ne cherchons pas à imposer à notre peuple une idéologie qui n’est pas la sienne, ni à l’intoxiquer par une démagogie facile.

Ne délirons pas.

Le régime présidentiel et le pouvoir personnel

La concentration des pouvoirs entre les mêmes mains relève d’une autre forme de délire. Le projet de Constitution fait du président de la République, en même temps que le chef de l’Etat, le chef du gouvernement et le chef du Parti.

Pratiquement il n’y a plus de démocratie. L’Assemblée est sous la dépendance d’un homme qui nomme les ministres et qui, par le truchement du Parti, choisit les membres de l’Assemblée nationale, après avoir été choisi lui-même par le Parti.

Le dialogue entre le législatif et l’exécutif, si fructueux pour le pays, devient un simple monologue. Le peuple est absent et n’est pas représenté. Ses représentants sont de simples figurants.

« La révolution se fait par le peuple et pour le peuple. Elle n’est ni l’œuvre d’une personne, ni celle d’un seul individu. Elle se fera par le peuple et pour l’intérêt de tout le peuple » (sic).

Ce slogan officiel, affiché sur nos murs et repris par la radio, est une contrevérité. Il masque la réalité.

Quant à notre jeunesse, elle sera condamnée à ne plus penser. Le régime fabriquera des robots, des opportunistes et des courtisans. Assurer la pain au peuple est, certes, un objectif primordial. Lui assurer cet autre pain qu’est la liberté de pensée et d’expression est également bien précieux. La jeunesse algérienne en sera privée. La nature même des pouvoirs multiples exercés par un seul homme aura pour conséquence inévitable le culte de la personnalité. Et celui qui n’applaudira pas inconditionnellement le « Maître » sera considéré comme un mauvais citoyen.

L’équilibre des pouvoirs n’existe pas. Aucun recours contre les abus d’autorité n’est prévu. Il y a bien une disposition du projet de la Constitution qui prévoit que l’Assemblée nationale peut voter une motion de censure et renverser le chef de l’Etat.

Cette disposition est un non-sens. D’abord il n’est pas souhaitable qu’un chef d’Etat soit renversé. Il laisserait un vide redoutable. Ensuite et surtout, n’ayant pas été investi par l’Assemblée, cette dernière ne peut le renverser. Cette disposition est donc de pure forme. Elle est une simple clause de style.

Nous jouons à « pile ou face » le sort du pays. Si le chef de l’Etat est un homme sage, modeste et clairvoyant, nos libertés seront sauvegardées. S’il a l’étoffe d’un Batista, le pays vivra sous la terreur. Pourquoi donc placer, délibérément, dans cette dangereuse alternative ?

Autre inconvénient d’un tel régime : aucun algérien ne peut, à lui seul, porter, à bout de bras, l’Algérie. Le fardeau est trop lourd. Il arrivera que le chef de l’Etat, qui est en même temps chef de gouvernement, ne pourra pas tout faire. Il se déchargera fatalement sur son entourage d’une partie de ses responsabilités. Des hommes non mandatés par le peuple, souvent étrangers au pays, deviendront ainsi ses véritables dirigeants. Ils ne manqueront pas d’expérimenter, au détriment de l’intérêt national, les théories les plus fantaisistes.

Un tel régime finira par engendrer des activités subversives, des coups d’Etat et des complots. A vouloir un « régime fort », on ouvre la porte à la subversion et au désordre.

Un seul régime : la démocratie La démocratie seule est salutaire. Elle ne signifie pas l’anarchie. Elle ne signifie pas un pouvoir faible. Elle signifie : le gouvernement du peuple par le peuple. Elle signifie un Etat hiérarchisé. Une bonne Constitution doit donner la parole au peuple. Elle doit permettre la libre discussion. Cette libre discussion, loin de nuire à la discipline nationale, permettra de révéler des cadres valables et enrichira les institutions de l’Etat. Un Etat « confisqué » est un Etat mort-né.

Un chef du gouvernement, investi par une Assemblée nationale souveraine et responsable devant elle, est la seule formule qui correspond à notre devise « par le peuple et pour le peuple ».

Il est indispensable que le chef du gouvernement soit contrôlé. Il est indispensable qu’il rende des comptes aux représentants de la nation. Si nous voulons éviter les aventures, il est vital et salutaire d’associer le peuple par sa majorité et par sa minorité aux affaires publiques.

Aux anciens peuples colonisés, nous devons donner l’exemple de la maturité politique et de la cohésion. Nous devons leur donner l’image d’un peuple majeur qui gère sainement et démocratiquement ses affaires.

Avec la Constitution qui nous est proposée c’est toujours le provisoire qui dure, et aucun problème fondamental ne reçoit de solution valable.

La prorogation du mandat des députés est une erreur

Il nous faudra, cependant, sortir de ce provisoire. Nous avons perdu un temps précieux. La querelle des frères ennemis doit prendre fin. Donnons le pouvoir au peuple en lui donnant la parole. Lui seul est le souverain juge.

Je ne suis pas de ceux qui disent que notre gouvernement n’a rien fait. Il a fait beaucoup. Mais il n’a pas commencé par le commencement. L’essentiel reste à faire.

Il n’a pas réuni le Congrès du Parti. Il pouvait le faire. Il n’a pas fait procéder aux élections municipales. Il devait le faire. Il n’a pas permis la libre discussion d’une Constitution digne de ce nom. Il devait aussi le faire.

Aujourd’hui, faute de mieux, il nous présente, à la sauvette, une Constitution squelettique et nous demande l’ajournement des élections législatives. C’est une faute. Le peuple finira par exiger ce qu’on lui refuse.

Pour ma part, je ne dérogerai pas à la loi. Mon mandat prendra fin le 20 septembre prochain. Il n’ira pas au-delà, parce que, en toute honnêteté, je considère que nous avons eu tout le temps nécessaire pour accomplir la mission essentielle qui nous a été confiée.

Depuis l’indépendance le peuple n’a pas encore été une seule fois librement consulté. Il est temps de le faire participer à la vie publique. Il est temps qu’il retrouve son enthousiasme et sa foi. Ce peuple sait voter. Il l’a hautement prouvé. Il a surtout su résister, pendant sept ans, à l’une des plus grandes armées du monde. Il a acquis par son héroïsme le droit de choisir ses représentants et de se donner le gouvernement de son choix. Nous devons lui faire confiance.

Et même s’il se trompait, cette erreur serait moins grave de conséquences que le fait de le museler, et de lui imposer une camisole de force.

Il a mérité mieux que cette suprême injure.

* * *

Les députés n’ont pas fait ou pu faire cas de cette lettre pas plus qu’ils ne tiendront compte de celle du Cheikh Bachir Ibrahimi, un an plus tard.

A leur décharge, il faut dire que le plupart d’entre eux étaient de courageux combattants mais de médiocres législateurs.

Quoi qu’il en soit, l’Algérie demeure une terre d’Islam. Et à la suite de la révolution de Khomeiny en Iran, cette religion, en pleine mutation sociale, préoccupe un grand nombre de pays. On parle aujourd’hui du réveil de l’islam comme on parlait du temps de la colonisation du panislamisme.

C’est une raison supplémentaire de faire connaître notre foi dans ses profondeurs et ses réalités.

L’islam est en l’an 1403 de son ère. Il est la dernière religion monothéiste. Il a été révélé en pleine lumière historique au VII siècle de l’ère chrétienne. Il ne s’entoure ni de miracle ni de mystères. Sa pensée est d’être l’héritier de la parole d’Abraham et le successeur du judaïsme et du christianisme, dépouillés des liturgies et des sacrements.

Le musulman est placé directement face à Dieu, dans la plénitude de sa conscience, de sa liberté et de ses responsabilités. Il est son propre « prêtre », pouvant accomplir tous les actes de la vie religieuse. Point d’intermédiaire entre Dieu et lui. S’il fait la mal, il lui sera compté comme étant du mal.

Plus que le judaïsme et le christianisme, l’islam est une religion à ciel « ouvert ». Le croyant peut prier partout, même dans la solitude du désert. Il peut marier et enterrer ses coreligionnaires, sans autre obligation que celle d’être en état de pureté.

Les cinq obligations de l’islam : la profession de foi, la prière, le jeûne, la zakât2 et le pèlerinage aux lieux sains, subordonnées à l’hygiène du corps et à la propreté de l’environnement, constituent le lien spirituel de l’homme avec le Créateur.

L’islam ne force pas à la croyance. La tolérance est sa première vertu. Il ne demande pas de croire pour croire. Il invite l’homme à la réflexion, à la méditation, à la recherche de la vérité. Il répète sans cesse : Cherchez et raisonnez, même en matière de foi, même à propos du problème de ‘au-delà et de la résurrection3. »

Le musulman doit donc rechercher un premier bonheur sur cette terre et l’obtenir par le travail et la production. Car il est dit « La main qui donne est plus méritoire que celle qui reçoit », et aussi : « Allah aime celui qui fait son travail avec soin ».

Sa conception de l’économie est aussi éloignée de l’accumulation du capital que du collectivisme. L’islam est socialement la voie médiane. La Communauté musulmane doit être une communauté unie, égalitaire : la concentration capitaliste et la thésaurisation en sont exclus. Le riche a plus de devoirs que de droits envers la communauté. C’est pourquoi l’islam interdit l’usure et les spéculations boursières.

2. Zakat : obligation pour tout musulman de donner annuellement aux pauvres le dixième de ce qu’il possède. 3. Hadith. « La lutte de classes », fondement de la théorie marxiste, ne peut pas exister dans une société à caractère égalitaire. Les hommes sont solidaires les uns des autres comme le sont les pierres d’un même édifice. Ils sont ce que sont les cinq objets de la main : le plus petit doigt a une importance égale à celle du plus grand. Aucune cloison ne sépare les riches des déshérités. Ce n’est pas la fortune qui compte, mais les qualités morales de l’homme. En Occident, les mariages entre personnes de classes sociales différentes sont des mésalliances. Dans une partie de l’Asie, les castes sociales sont cloisonnées. Ces phénomènes sociaux sont étrangers à l’islam. Tous les hommes se valent : Dieu seul est grand.

Mais l’incompatibilité majeure du marxisme et de l’islam, en dehors de l’athéisme de l’un et de la spiritualité de l’autre, réside tout spécialement dans le libéralisme et la tolérance de l’islam, et le totalitarisme et le sectarisme du socialisme marxiste-léniniste.

C’est pourquoi nos gouvernements, celui de ben Bella aussi bien que celui de Boumediene, devaient faire un choix. Ou bien ils optaient pour la « matérialisme historique » qui se caractérise par la dictature et la force brutale, ou alors pour l’islam qui exclut toute contrainte. « Pas de contrainte en religion » « L’homme est libre de croire et libre de ne pas croire.4 » Si cette liberté existe en matière de foin pourquoi n’existera-t-elle pas sur le plan politique ?

Sans doute, la suppression des classes sociales préconisée par le marxisme est-elle séduisante, mais est-elle réalisable ? En pays socialiste, les hommes ont-ils tous le même rang social ? L’islam est au plus près de la réalité sociale lorsqu’il admet cette hiérarchie, qu’il corrige et réduit, en condamnant le pouvoir de l’argent et l’excès de richesses.

4. Le Coran, sourate 18, « la grotte », v. 29.

Il créé des devoirs supplémentaires aux croyants fortunés. La zakât, avec son caractère obligatoire, a la même importance que la prière. Dans les circonstances exceptionnelles, comme la guerre ou la famine, l’islam, si respectueux, par ailleurs, de la propriété privée, ordonne impérativement : « Prendre une partie de ce qu’ils possèdent pour sanctifier leurs biens et les purifier5. »

C’est assurément un contrôle des fortunes et en quelque sorte aussi un prélèvement sur le capital quand les circonstances l’exigent. Dans le même sens le prophète a fit : « Quand l’humanité a faim, personne n’a plus le droit de se réclamer de la propriété privée6. ».

Et quand l’islam donne une image de l’incroyant, c’est encore à son attitude vis-à-vis qu’il fait référence : « As-tu vu celui qui repousse l’orphelin et qui n’incite point à nourrir le pauvre7. »

Ainsi la dimension sociale de l’islam a-t-elle existé bien avant l’avènement du marxisme. Cette dimension conduit à un socialisme à visage humain, et qui se pratique au stade de la distribution et non au stade des moyens de production.

C’est le revenu national qui doit être contrôlé et réparti équitablement dans la communauté, les moyens de production restant la propriété de ceux qui la possèdent. Pourquoi ? Parce que le droit à la propriété est la meilleure récompense du travail et de l’effort.

5. Le Coran, sourate 9, « le désaveu », v. 103. 6. Hadith. 7. Le Coran, sourate 107, « l’utilité courante », v. 1 à 3. L’islam respecte le travail et le fruit du travail. La société musulmane a pour assises la liberté d’entreprise, l’initiative individuelle et le respect de la propriété privée, sources de prospérité générale. Et par voie de conséquence, l’islam recommande l’épargne et condamne le gaspillage. Il protège l’héritage qui est la sécurité de l’enfant. Dans la cité, personne n’a le droit de se désintéresser du sort de son prochain. La solidarité n’est pas seulement un acte de portée morale laissé à l’appréciation de chacun, mais un devoir strict pour tous les membres de la communauté. « Celui qui s’endort rassasié, sachant que son voisin a faim, n’est pas des nôtres8. ».

Dans l’islam, la personne humaine est respectée pour elle-même. Aux premiers jours de l’islam, lors du passage d’un corbillard, l’Apôtre de dieu s’arrêta par respect. C’est un juif », lui dit-on. « N’est-ce pas une âme ? », répondit le prophète9.

Quand la menace de subversion se dessine, quand les marxistes manœuvrent pour déposer leurs œufs dans notre nid, que faire ? L’islam se pose cette question depuis qu’il a été soumis à la domination de l’Occident et elle s’est posée à nous, Algériens, d’une façon précise pendant notre guerre de libération, alors que nous étions contraints de former des cadres dans les pays communistes. Nous étions donc en contact direct et prolongé avec leurs concepts moraux et sociaux, avec leur mode de pensée, avec leur idéologie.

8. Hadith. 9. Salah Al Din Munadjdjid Le concept de justice sociale en islam. Trad. Med Hadj Sadok.

J’ai posé la question au président du Conseil des ministres Kossyguine, alors que nous étions en délégation à Moscou, en octobre 1960, et lui ai demandé quel devait être notre comportement si la menace marxiste se précisait pour nous. Il m’a répondu : « Les gouvernants canadiens nous ont posé la même question. Je leur ai répondu : si les communistes vous posent des problèmes, mettez-les en prison. »

J’ai posé la même question, à Pékin, au Premier ministre Chou En Lai : « Personnellement, je crois que le ciel est vide et que Dieu n’existe pas, me dit-il. Mais il n’est pas nécessaire que vous adoptiez notre socialisme. L’essentiel est que vous gouverniez en direction des masses. L’islam a été un grand apport social. Il est respectable. »

Je rapporte ces témoignages d’hommes d’Etat éminents pour démontrer que nous pouvons entretenir les meilleures relations avec les pays socialistes, et notamment avec ceux qui nous ont aidés durant notre lutte de libération, sans pour autant épouser leur idéologie et adopter leur type de société et de gouvernement. Ils ne l’ont pas demandé et ils ne le demandent pas. Ne commettons donc pas le crime de brûler de notre propre main ce qui donne un sens à notre vie.

On ne piétine pas facilement ce qui fut grand !

En 1967, sous le règne de Boumediene, dans son numéro du 9 avril, le journal Algérie actualité publiait un dessin de Kateb Yacine où l’ironie sarcastique frisait l’indécence. Ce dessin représentait deux fusées, une américaine et une soviétique ; à leur côté figurait le minaret10 d’une mosquée avec cette légende : La fusée qui ne démarre pas. Pour Kateb Yacine, l’islam serait-il donc condamné à croupir dans l’ignorance ?

10. Tour d’une mosquée du haut de laquelle le muezzin appelle aux cinq prières quotidiennes. A cette époque, Yacine était chargé de diriger le Théâtre national algérien d’expression française. Kateb Yacine est un écrivain de talent. Boumediene lui avait confié cette mission, parce qu’il le savait marxiste ; c’est encore son droit. Mais prendre l’islam pour un sujet de dérision, dans un pays musulman, n’est ni intelligent, ni élégant, ni charitable. J’ai ressenti cette légende comme une gifle et une injure. C’est aussi une injustice car il fut un temps où la science, qui a présidé à la naissance des fusées, était enseignée à l’Europe barbare par les musulmans. Qui nous dit que l’islam ne reviendra pas à sa gloire scientifique des premiers temps ?

Mais mon propos n’est pas là. Toute civilisation est périssable. Lorsque la civilisation moderne arrivera à son terme, elle entraînera du même coup la disparition des fusées, orgueil présent des grandes nations, à moins que ces fusées ne soient la cause de sa mort. Alors, la « fusée qui ne démarre pas », parce que sa vocation est sur terre, accomplira son destin : apprendre à l’homme à survivre à lui-même par la prière et l’espérance. Quant à la dictature stalinienne de notre temps et à l’athéisme des révolutionnaires, ils auront rejoint dans le cimetière des civilisations la mythologie grecque, l’idolâtrie de l’Arabie païenne et les dieux romains.

Dieu seul est éternel. Et son éternité appelle au respect de l’homme et à l’amour du prochain.


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Réactions

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mardi 4 janvier 2011 à 22h13, par  BENKAM

Auteur Conversation
invité(e) Posté le : 28/12/2010 19:01 Mis à jour : 29/12/2010 04:11
Re : Ferhat Abbas : Extraits de son livre "L’Ind ?…
L’Algérie a perdu beaucoup de temps parce qu’elle a été dirigée par des personnes incultes qui même avec toute la bonne volonté ne pouvaient que l’emmener au précipice.C’est d’ailleurs la même chose pour la plupart des pays du Tires Monde .
Il faut que les ignares se retirent .De plus avec la complexité énorme du monde actuel ,une personne(dictateur) même géniale ne peut pas diriger seule.C’est impossible.Donc les dictateurs c’est dépassé !Un président c’est un bon meneur de groupe.Point !

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