Frantz Fanon

"Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte."
Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs)
Frantz Fanon est un Martiniquais, né le 20 juillet 1925, à Fort-de-France (Martinique). Il est peu connu dans son pays, La Martinique, car il a passé l’essentiel de sa vie de militant dans sa terre d’adoption, l’Algérie.
Il fit ses études secondaires au lycée Schoelcher, ses études supérieures à la faculté de médecine de Lyon.
LE CONTEXTE ET SON COMBAT
Son action se situe dans le contexte d’après-guerre marqué par la lutte idéologique entre le bloc occidental mené par les Etats-Unis et le bloc socialiste mené par l’Union Soviétique.
Le tiers-monde affirme pour la première fois son existence politique en 1955 à la Conférence de Bandoung, en proclamant son refus de la bipolarisation du monde. De nombreux leaders du tiers-monde apparaissent en même temps que les mouvements de libération nationale et mènent une lutte de plus en plus radicale en Afrique, en Asie, en Amérique latine.
Les années 1960 sont marquées par des répressions violentes et des assassinats d’hommes politiques représentant la lutte des peuples opprimés : assassinat de Patrice Lumumba au Congo, Che Guevara en Bolivie ; Malcolm X et Martin Luther King aux Etats-Unis, Mehdi Ben Barka au Maroc, procès de Rivonia en Afrique du Sud où Nelson Mandela et ses compagnons sont condamnés à la prison à vie.
C’est dans ce contexte d’affrontement Est-Ouest doublé d’une lutte Nord-Sud que s’inscrivent l’action et la pensée de Fanon.
Son combat ne visait pas seulement la libération de l’homme noir ou du colonisé. Il cherchait à libérer l’Homme. Son message qui est toujours d’actualité : "Faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. Il faut compromettre tout le monde dans le combat pour le salut commun !"
SON COURT PARCOURS RICHE EN EVENEMENTS
En 1943, faisant sien le NON gaullien, Fanon rejoint les Forces Françaises Libres. Le fils d’esclave s’engage pour libérer les fils de ceux qui avaient fait enchaîner ses aïeux. À ses amis qui lui disent que cette guerre n’est pas la leur, que les Nègres n’ont rien à y faire, Frantz Fanon répond : "Chaque fois que la dignité et la liberté de l’homme sont en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes, et chaque fois qu’elles seront menacées en quelque lieu que ce soit, je m’engagerai sans retour."
Il fut vite déçu. Sur le théâtre de guerre métropolitain, il constate l’indifférence des Français à l’engagement des siens. Il est Nègre et considéré comme tel. Profondément blessé, il s’écrie : "Je me suis trompé !".
LE SUJET DE SA THESE (PEAU NOIRE, MASQUES BLANCS).
Fanon survit aux épreuves de la guerre. Démobilisé, il retourne aux Antilles, passe son bac, et revient à Lyon s’inscrire en Faculté de médecine. C’est une période de lectures et de rencontres.
Le sujet de sa thèse, "Essai pour la désaliénation du Noir", reflète ses propres interrogations : Quel peut être pour le Nègre un destin qui ne soit pas celui du Blanc ? Son travail se construit comme un essai anthropologique et psychologique, développant la perspective phénoménologique d’un "exister" du Nègre qui peut être autonome et distinct des valeurs posées comme universelles par les Blancs.
La thèse est refusée, pour des raisons autant de fond que de forme. Frantz Fanon change alors de sujet et rédige une thèse insipide sur "un cas de dégénérescence spino-cérébelleuse ou maladie de Friedrich.
Il reprend ensuite le texte de sa thèse initiale, change son titre qui devient "Peau noire, masques blancs" et fait publier l’essai aux éditions du Seuil grâce au soutien de Francis Jeanson. C’est un texte dense, lapidaire, fait de courts énoncés dont chacun mériterait un long développement"
En voici la conclusion en forme de profession de foi : "Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. […] Mon ultime prière : mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !"
En 1951, en même temps qu’il termine ses études de médecine, Fanon fait publier dans la revue Esprit un court essai intitulé "le syndrome Nord-Africain".
En juin 1953, Fanon est nommé médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida. A son arrivée l’hôpital est à l’image de la psychiatrie coloniale avec une séparation radicale des malades mentaux indigènes et des malades mentaux métropolitains. Il donne une impulsion à la psychiatrie et met en place une unité qui prend en charge tous les patients. Il organise la formation des personnels infirmiers ainsi que des rencontres universitaires. C’est à cette époque qu’il noue des contacts avec le FLN.
A Blida, Fanon a amorcé un vaste mouvement qui vise à repenser la psychopathologie en fonction des repères culturels des Algériens. Mais la vie de l’hôpital est profondément perturbée par le développement de la guerre de libération. Fanon reçoit un nombre important de patients dont la pathologie est directement liée aux hostilités.
Dans un passage de l’ouvrage Les damnés de la terre, Frantz Fanon mentionne : "Nous [signalons] que toute une génération d’Algériens, baignés dans l’homicide gratuit et collectif avec les conséquences psychoaffectives que cela entraîne, sera l’héritage de la France en Algérie".
Les événements le poussent à un nouvel engagement pour défendre, comme en 1943, la liberté et la dignité de l’homme. Alors, Fanon, tout en conservant son activité clinique, s’engage totalement avec le FLN.
En 1956, deux ans après le déclenchement de la guerre de libération nationale en Algérie, FANON choisit son camp, celui des colonisés et des peuples opprimés. Précipité par la menace d’une répression, il présente sa démission de son poste à l’hôpital et rejoint le Front de Libération Nationale (FLN) en Algérie. Le courrier qu’il adresse en 1956 au Ministre Résident est un bilan :
"[…] Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue."
"Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématisée. […]"
"Les évènements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple."
"Il n’était point exigé d’être psychologue pour deviner sous la bonhomie apparente de l’Algérien, derrière son humilité dépouillée, une exigence fondamentale de dignité. Et rien ne sert à l’occasion de manifestations non simplifiables, de faire appel à un quelconque civisme."
"La fonction d’une structure sociale est de mettre en place des institutions traversées par le souci de l’homme. Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer."
SON ACTION REVOLUTIONNAIRE
Fanon quitte Blida pour rejoindre Paris. Peu après, un arrêté d’expulsion est émis à son encontre. Il part pour Tunis où il mènera une double activités, psychiatrique et politique. Il fonda un centre neuropsychiatrique de jour à l’hôpital de La Manouba où il poursuit son travail de rénovation des pratiques de soin.
Parallèlement il est intégré dans le service de presse du FLN. Il rédige régulièrement des articles pour le journal El Moudjahid. Au-delà du conflit algérien, il envisage la question de la décolonisation pour l’ensemble de l’Afrique.
Il eut d’importantes responsabilités au sein du FLN, membre de la rédaction de son organe central, "El Moudjahid". Il fut chargé de mission auprès de plusieurs Etats d’Afrique noire, ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana.
Il échappa à plusieurs attentats au Maroc, en Italie. Jusqu’à sa mort, Fanon s’est donné sans limites pour la cause de la libération des peuples opprimés.
En Décembre 1960, ses examens de santé révèlent une leucémie. Il a encore beaucoup à dire, à écrire, mais il sait que le temps lui est désormais compté. Dans la hâte, il dicte le livre qu’il avait en projet "Les damnés de la terre". Il y inclut un long chapitre sur les troubles mentaux liés aux guerres coloniales avec des observations sur les troubles mentaux des victimes et des auteurs de la torture.
Son état de santé s’aggrave ; il part se faire soigner aux Etats-Unis. Lors d’une courte escale à Rome, il rencontre Jean-Paul Sartre qui rédige une préface pour son livre. Il reçoit les premiers exemplaires trois jours avant sa mort. Peu avant il avait écrit dans une longue lettre à un ami : "… Nous ne sommes rien sur terre si nous ne sommes d’abord les esclaves d’une cause, de la cause des peuples, la cause de la justice et de la liberté."
SA MORT AUX USA ET SON TRANSFERT EN TERRE ALGERIENNE
Il meurt, le 06 Décembre 1961, à Washington, à l’âge de 36 ans, des suites d’une leucémie. Son dernier vœu c’était d’être enterré en terre Algérienne.
Ramené d’Amérique, il fut enterré, en plein maquis du djebel Béni-Salah, en terre Algérienne, avant le barrage de la ligne Morice, au lieu dit "Sifana", à la frontière Algéro-Tunisienne. (Selon le témoignage du défunt Moudjahid Jedid Boudjemaa (dit Ben Koubra)).
En 1963, après l’indépendance, comme tous les martyrs du pays, son corps fut exhumé et inhumé dignement au cimetière des Chouhada de Ain Kerma, Daîra de Bouhadjar, Wilaya de’El-Tarf, Algérie. De nos jours, l’hôpital de Blida porte son nom.
Médecin psychiatre, écrivain, combattant anticolonialiste, Fanon a marqué le XXe siècle par sa pensée et son action, en dépit d’une vie brève frappée par la maladie.
Leguelmois
SES OUVRAGES
Peau Noire, Masques Blancs, Editions du seuil 1952.
L’an V de la révolution algérienne, réédité en 1966 sous le titre " Sociologie d’une révolution".
Pour la révolution africaine, (éd. Maspéro, 1964 réédité 1979.
Les damnés de la terre (1961), réédité par La Découverte 2002.
Les annales médico-psychologiques (1953).
Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et pays de langues française (1953) avec le Dr François Tosquelles :
" Sur essai de réadaptation chez un malade avec épilepsie morphiques et troubles de caractère graves avec le Dr François Tosquelles
" Notes sur les techniques de sommeil avec conditionnement et contrôle encéphalographique " avec les Dr Espinay et Zenner
" Conduites d’aveu en Afrique du Nord "avec le Dr Lacaton (1955)
"Le TAT chez la femme musulmane sociologie de la perception et de l’imagination avec le Dr Géromini (1956)
Revue pratique et sociologie de la vie sociale et D’hygiène mentale n°1, 1956," l’attitude de musulmans magrébins devant la folie "
La Tunisie médicale Vol 36 et 37 (1958/1959)
Conscience maghrébine (1955) " Réflexions sur l’ethnopsychiatrie "
L’information psychiatrique(1954) : - La sociale thérapie dans un service d’"hommes musulmans" avec le Dr Azoulay. - Aspects actuels de l’assistance mentale en Algérie avec les Dr Dequer, Lacaton, Micusi et Ramee
Maroc médical, janvier 1957, "signification psychopathiques "
SES ECRITS INEDITS
Conférence sur les catégories de l’humanisme moderne à blida (1955)
Introduction aux troubles de la sexualité chez les Nord-Africains avec les Dr Azoulay et Sanchez 1945 et 1959
LES ETUDES SUR FANON
Fanon, Pierre Bouvizr, Paris , Editions universitaires 1972
Fanon New York, Pete Geismar, Dial Press, 1971
L’œuvre de Frantz Fanon, Philippe Lucas, Alger SNED,1971
Frantz fanon, a critical study, Irène Gendzier, New York, Panthéon Books1973, traduit aux éditions du seuil
Frantz fanon, Emmanuel Hansen, Social and Political thought, Colombus, Ohio State University Press 1977
News théories of revolution, Jack Woodis, a commentary on the " views of Frantz Fanon (1974)
The americanization of Frantz Fanon in Americans from América : old memories New Moods. A and V Zoldberg.New York Press 1967
GENDZIER Irène, Frantz Fanon, traduit de l’anglais par Edouard DELIMAN, Paris, Seuil, 1976, 285 pages.
DACY Elo, L’actualité de Frantz Fanon, Actes du Colloque de Brazzaville de Décembre 1984, Paris, Ed. KARTHALA, 1986, 347 pages.



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