Gigelli en 1664

Par une action d’éclat, Sa Majesté a décidé d’en découdre avec les Barbaresque. Ces insolents pirates turcs, sous la protection de l’Empire ottoman, sillonnent les côtes algériennes, pillent et sèment la terreur en méditerrannée que le roi entend dorénavant contrôler… Les armées de Sa majeesté devront prendre et fortifier un petit port de Kabylie : Gigeri… Gigeri marque l’entrée d’un golfe, petit mais profond : l’anse aux Galères…Nous arriverons par là. Une flotte composée de quinze vaisseaux de guerre et dix navires de transport à bord desquels prendront place six mille soldats. Dont beaucoup vont mourir. Si la vie des hommes durait mille ans, il faudrait en avoir du regret. Mais, étant si courte, il importe peu qu’ils la perdent vingt ans plus tôt ou plus tard.
Il s’agira en fait d’implanter et fortifier une base militaire permanente dans cette région stratégique et de damer le pion aux redoutables qui la convoitent. J’ai lu tout ça dans La Gazette de la semaine dernière. On dit que la France n’a plus de marine ou pour le moins qu’elle est dans un bien triste état. Le départ n’aura lieu que dans deux mois, alors d’ici là les navires seront consolidés. Il faut faire confiance en sa majesté.
Du sang plein le visage et des débris de cervelle au front, c’est la déroute. Sur cette plage de cité légendaire et fief des pirates aux effluves d’épices, l’officier Montespan est à genoux dans la poudre en dessous des étoiles, près d’une construction dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière. Il pousse ses hommes en habits de gala, se sent l’âme saoule. Une première ligne s’avance avec sang-froid, fait feu puis se retire. Une deuxième ligne prend sa place et ainsi de suite. Aux tirs s’ajoute le son des canons mais les ennemis sont si nombreux. Balles et boulets tirés à l’aveuglette. Les hommes de Louis-Henri tombent, les rangs s’éclaircissent. Bombardements et mousquetades redoublent d’intensité. Une déflagration signale l’explosion d’un ouvrage sous un feu intense. Comme des orgues noirs, les poitrines à jour des soldats du marquis, que serraient autrefois les gentes demoiselles, se heurtent longue-nient sur le sable dans un hideux amour. Et la foudre hurle à travers les espaces. L’incendie est au zénith, la mort dans la nature. Des curiosités vaguement impudiques épouvantent le rêve. L’ennemi bave aux murs, il monte, il pullule. Tous les bruits désastreux filent leur courbe dans de splendides lueurs de forge. C’est l’Enfer. Le feu gagne de partout, murailles attaquées, tirs d’armes. Depuis onze heures du matin, la situation est intenable. Après trois mois d’occupation de Gigeri*, l’armée de Sa Majesté** est soudainement rejetée à la mer le soir de la Toussaint 1664.
Deux jours plus tôt, Montespan, à l’écart, avait assisté aux délibérations d’un conseil de guerre. On s’y était demandé comment finir la muraille construite d’ouest en est – depuis la mer au pied de la montagne Sèche jusqu’à la pointe du Marabout –formant un demi-cercle en lignes brisées—. Clerville, chargé des fortifications, avait poussé quelques petites crieries après Gadagne, commandant des troupes au sol :
— Il est soudain devenu impossible de s’approvisionner en bois et calcaire nécessaires à la fabrication de la chaux ! Pourquoi ? Et puis, vous m’aviez promis que les indigènes me fourniraient les matériaux. Où sont-ils ? Le commandant des troupes au sol, en armure de fer, n’avait su que répondre, alors Beaufort avait ordonné :
— - Si l’on a besoin de pierres, prenez-les dans le cimetière où doit passer la muraille. Montespan, adossé contre un mur, avait osé émettre un doute à voix haute :
— Vous êtes sûr ? Les Kabyles ont déjà fort insisté pour que nous cessions les travaux avant la pointe rocheuse au bout de la plage. Pour eux, ce lieu est sacré. Il abrite le mausolée d’un marabout et des tombeaux de dignitaires de l’Islam. Si l’on profane les tombes musulmanes, Sidi Mohamed, qui jusque-là voulait bien nous laisser lutter contre les pirates, proclamera la guerre sainte…
— Mais de quoi se mêle ce capitaine ? ! s’était énervé le cousin du roi qui dirige l’expédition. Monsieur, l’intrusion dans la marine de gens comme vous au pouvoir mal défini n’est pas du goût de tous. Les véritables guerriers de Sa Majesté méprisent les capitaines d’occasion qu’ils désignent sous le quolibet de « marquis frisés » ou, pire encore, de « bâtards du cotillon » Montespan s’était écrasé et ne l’avait plus ramené. … Montespan s’était écrasé et ne l’avait plus ramené. Il ne s’était pas une nouvelle fois surendetté et n’était pas venu ici pour se mettre à dos un cousin du monarque. Simplement, il lui avait semblé que… Mais presque tous les officiers – La Châtre, Martel, Charuel, Lestancourt, etc. – avaient ricané, serviles, autour de Beaufort. Seul le chevalier de Saint-Germain avait observé le marquis d’un air attentif. Le gros Vivonne s’était bidonné aussi (semblant oublier que lui-même avait acheté une charge de marine sans jamais avoir auparavant mis ses talons rouges dans une barque de rivière). Le cousin du roi, très sûr de lui, s’était gaussé en étirant ses moustaches parfumées :
— La plus grande puissance mondiale devrait-elle craindre une bande d’éleveurs de chèvres en burnou ? Allons donc, je n’aurai besoin que des blanchisseuses de l’armée pour garder les fortifications de Gigeri et les redoutes du djebel El-Korn. Servez-vous au cimetière. Les soldats étaient alors allés desceller les pierres des mausolées pour terminer l’édification de la muraille. La nuit suivante, dans le désert, une voix avait psalmodié en arabe :
— Les morts privés de leurs tombeaux ont obtenu du Ciel la permission de se venger. Le Prophète leur est apparu et a promis de faire fondre les boulets des Français comme de la cire ! Montespan avait observé avec inquiétude les feux que les Kabyles avaient allumés sur les collines Pour appeler la canonnerie turque et les douars éloignés à l’attaque contre le camp chrétien. Et puis voilà. C’est la révolte du Coran poussée par le sirocco ! Les étoiles crèvent les murs. Les fortifications sont partout illustrées de chaudes fleurs et, dans le ciel, ce sont des accidents de féeries scientifiques. La réserve de poudre et de munitions explose, faisant d’un millier de Français autour un tas fumant. L’ordre d’évacuer ce pays poivré a été donné. Les premières barques fuient en déroute avec les nappes de brume. Près des tambours dorés et des rouges canons abandonnés sur le sable, Montespan, dernier capitaine à terre, tente avec ses mousquetaires de ralentir la progression de l’ennemi pour que les barques aient le temps de rejoindre les navires qui les attendent au large. Mais l’armée turque est épouvantable avec ses bruits de houle, hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer, avec des bâtons et des piques de fer, ses tambours et ses grands cris de halle. Louis-Henri en a les yeux flottants. Il porte sur l’épaule gauche, pendant devant et derrière, une double sacoche comme on en pose sur le dos d’un cheval. Les sacoches de cuir ouvertes débordent de bijoux, barres d’or, diamants en quantité, vaisselles fines et perles, qu’il a pillés, vite fait, à son tour dans l’antre des pirates. Il n’a pas voulu laisser toutes les richesses barbaresques volées dont le port est empli. Cela remboursera cette expédition désastreuse, l’ensemble de ses dettes, et il pourra couvrir de cadeaux Athénaïs. Même à cet instant, dans la lumière diluvienne des armes, il pense à Elle. Sa vue erre. Mais quoi, elle lui est tout – et merci Puis il court vers la mer mais les soldats tentent en vain de déséchouer une chaloupe où se sont entassés une centaine de blessés. Alors, avec Saint-Germain, accompagné de trois hommes, il retourne sur la plage. Saint-Germain, touché à la cuisse, s’effondre dans l’eau. Suivi de ses trois compagnons, Louis-Henri se jette avec furie contre les premiers Kabyles, en tue deux à coups d’épée (sans même savoir comment il s’y est pris) et casse l’élan des ennemis. Voyant la chaloupe s’éloigner enfin du rivage, il rompt l’engagement et se jette à la nage avec les derniers soldats. Les Turcs s’alignent maintenant sur la plage et comme à l’exercice tirent sur les cibles ballottées dans les déferlantes. Deux hommes sont abattus mais le troisième est sauvé de la noyade. Saint-Germain est encore touché à deux reprises. Les forces lui manquent. Dans un dernier élan, il réussit à tendre les bras vers l’embarcation. Louis-Henri, déjà à bord, agrippe sa main, le hisse lentement hors de l’eau. Saint-Germain, dégoulinant, lui promet :
— Je suis très proche du roi et saurai lui dire votre perspicacité et votre héroïsme. Sa Majesté vous récompen… Mais un boulet, cette fois, l’atteint en pleine tête. Le torse du chevalier tombe dans les bras de Montes¬pan. La houle marine dans la nuit sans étoiles roule et déroule parmi les bruits sourds et les craquements du vaisseau – La Lune – à bord duquel le Gascon a trouvé place.
… Le bateau surchargé de blessés est le dernier à avoir levé l’ancre. Les autres navires de transport – L’Hercule, La Reine… – (en meilleur état) emmènent le haut commandement au large tandis que Louis-Henri est à bord de ce rafiot prenant l’eau, qui se traîne. Il fut mal radoubé par Rodolphe, le charpentier de Toulon. Des planches éclatent sur le pont où les grands brûlés ont quitté leur chemise de peau. Tout autour du marquis assis, les vents rôdent sur des tronçons humains. Des linges blancs ou bleus entourent les moignons de cette buanderie militaire, ce bain populaire qui, pour les cœurs un peu sensibles, rendent ces hommes plus effrayants que des monstres. Et là, les formes, les sueurs de ces centaines de christs aux yeux sombres et doux. Près de Louis-Henri, un homme éventré fredonne. Sa bouche est béante et ses manches font vaguement par J’espace des signes fous auxquels personne ne répond. Il chantonne : Beaufort dans les conseils tonne, On le redoute avec raison, Mais à la façon dont il raisonne, On le prendrait pour un oison…
De longues rames s’allongent et battent en cadence la surface de l’eau. Au matin, à proximité de la presqu’île de Giens, un terrible craquement ébranle d’un coup La Lune qui s’ouvre en deux et coule en un instant tel un bloc de marbre. Mille deux cents blessés des régiments de Picardie et de Normandie sont perdus. Quelques-uns s’en sortent miraculeusement, s’accrochant à une chaloupe. Montes¬pan. dans les bouillons aspirants, descend très profondément. Il a du mal à remonter, trop alourdi par ses sacoches qu’il n’a pas lâchées du poing. L’or le leste. Il doit s’en débarrasser. Dans les mouvements d’eau provoqués par le bateau touchant le fond, tandis que les sables remontent et lui griffent le visage, à tâtons il pioche dans le trésor dont il emplit les poches de sa redingote militaire. Il lâche les sacoches et remonte de son apnée au bord de l’asphyxie. La chaloupe est très au loin et il n’a pas la force de crier. Il tente de se calmer et nage parmi des corps mutilés, s’accroche à l’un d’eux pour reprendre son souffle et, au ras de l’eau, contemple le désastre de cette expédition manquée contre les Barbaresques. Il se surprend à penser : « Où est donc La Fontaine ? Le fabuliste n’en fait pas un beau sonnet ? Et Le Brun, ces moignons flottants ne l’inspirent pas pour une jolie tapisserie ? » Puis il repart à la brasse lente sur la Méditerranée en deuil …
Il rentre en France sans que son nom ait trouvé la moindre illustration dans cette guerre. Encore une fois, Montespan revient non couvert d’honneurs mais de honte et de dettes. Le cerveau bourré de chiffons, il arrive à pied, en chemise et tête nue, rue Taranne. Il grimpe les marches, ouvre la porte de la cuisine. Athénaïs, assise dans une cuve, prend un bain. Elle se lève, une serviette devant elle, puis, reconnaissant son mari, la laisse tomber dans l’eau. Louis Henri regarde son ventre arrondi, bouche bée.
Jean TEULÉ Le Montespan





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