Gigery (Jijel) vers le début du XVIII s, le sort des bateaux naufragés sur les côtes jijeliennes

Par Laugier de Tassy commissaire de la Marine Holondaise (1724)
Gigery, village distant de 50 lieues communes de France à l’est d’Alger, où il y a une forteresse qui commande un grand territoire. C’était autrefois une province dépendante du royaume de Bougie. Il est bâti sur une langue de terre qui avance dans la mer, & forme avec des rochers qui s’y trouvent deux havres assez commodes, un à l’est & l’autre à l’ouest. Il n’y a point de ville ni d’habitation fermée dans le territoire qui en dépend, & les habitants ne s’y tiennent que dans les douars.
Ce territoire enferme une haute montagne de 25 à 30 lieues de longueur appelée le mont Aurax d’un accès extrêmement difficile. Elle set habitée par des arabes nommés Cabeylzen, fiers, jaloux de leur liberté & indomptables à cause de quelques endroits inaccessibles de la montagne, où ils se retirent pour se mettre à l’abri des insultes. Ils font esclaves, sans distinction, tous les étrangers qui abordent sur leurs côtes depuis l’année 1664 que les français furent obligés d’abandonner Gigery. Avant ce temps-là ils y avaient un comptoir, & la compagnie du Bastion de France y tenait des commis pour acheter des cuirs, de la cire & des grains. Mais la France étant en guerre avec le royaume d’Alger, le roi ordonna au duc de Beaufort amiral, de faire construire un fort auprès de la mer pour s’y maintenir, & tenir en bride les arabes. il en fit jeter les fondements, & ayant appris qu’un grand nombre de ces arabes avaient formé un camp pour le venir attaquer, il prit la résolution de les aller combattre, à la tête de 800 hommes. Mais la longueur & la difficulté des chemins lui firent changer de dessein. S’étant mis en mer par ordre de la cour pour croiser sur les vaisseaux d’Alger, les barbares profitèrent de son absence pour attaquer les français dans leur fort, qui fut bientôt renversé ; de sorte que se voyant exposés dans le village aux irruptions des barbares, ils prirent la résolution de les aller attaquer & de faire tout l’effort possible pour s’en débarrasser.
Le sieur Du Fretoy, commandant, marcha à la tête de la cavalerie suivi de l’infanterie, contre les ennemis, quoi qu’infiniment supérieurs en nombre aux français. Ceux-ci furent battus, obligés d’abandonner Gigery & de s’embarquer sur des bâtiments qui étaient dans le port avec tout ce qu’ils purent sauver. On en attribua la faute au comandant de l’infanterie, dont le sieur Du Fretoy se plaignit de n’avoir pas été bien secondé. Les barbares avertis de la retraite précipitée des français, s’avancèrent pour les combattre à leur tour, les surprirent en désordre & massacrèrent ou firent esclaves 400 hommes qu’on avait mis dans un poste avancé pour leur tenir tête, dans le temps qu’on embarquait le bagage & l’artillerie, dont ils resta aux algériens une bonne partie. Cette province fut acquise au royaume d’Alger par Barberousse en 1514.
Lorsque quelque bâtiment fait naufrage sur les côtes de Gigery, les habitants de la montagne descendent en foule, & viennent s’emparer de ce qu’ils peuvent sauver, de quelque nation que soit le bâtiment, quand même il serait turc. Mais, en ce cas là, ils renvoient les mahométans avec les provisions nécessaires pour se conduire jusqu’en un lieu, où ils puissent trouver du secours. Ils font esclaves les chrétiens, les grecs & les juifs, quand même la régence d’Alger serait en paix avec la nation à laquelle le bâtiment naufragé appartient ; le dey d’Alger n’en peut rien tirer que comme ami & non comme souverain.
En voici plusieurs exemples. En l’année 1679, une barque de Tunis ayant fait naufrage sur les côtes de Gigery par une tempête, ils s’emparèrent du bâtiment qui avait resté sur la plage enfoncé dans le sable. Ils renvoyèrent les turcs & les maures qui avaient échappé, & après avoir ôté tous les cordages, les armes & ustensiles, ils voulurent aussi en prendre le fer qu’ils aiment beaucoup. Comme ils ne pouvaient en venir à bout sans dépecer le bâtiment, ce qu’ils ne savent pas faire, ils mirent le feu aux poudres, comptant que le corps de bâtiment sautant en l’air, & se séparant par se moyen, une partie du fer resterait sur la plage, & qu’il pêcheraient l’autre. Mais ne s’étant pas assez éloignés, les éclats de bois en tuèrent environ cinquante, & en blessèrent plusieurs autres. Ils emportèrent dans la montagne tout le fer qu’ils trouvèrent sur la plage, ou qu’ils purent pêcher, avec les chrétiens esclaves qui étaient sur la barque.
En 1718 le navire français le St. Antoine, commandé par le capitaine Guignon de Toulon, étant parti de g7nes dans le mois de janvier pour Carthagène, se trouva au sud-est du port de Mahon avec une tempête, ayant une voie d’eau considérable, qui ne lui permettait pas de gagner aucun port. Le capitaine résolut de faire mettre canot & chaloupe à la mer, pou tâcher de se sauver avec son équipage & ses passagers. Mais comme le bâtiment roulait beaucoup, & qu’on travaillait avec précipitation, & avec toute la confusion que cause d’ordinaire la vue du péril & l’envie de se sauver, le canot resta suspendu sur les apparaux. Le croc de la caliorne de poupe se décrocha ou rompit, & le canot qui s’enfonçait dans l’eau, courait le risque de se briser contre le navire, avant qu’on eut eu le temps de remédier à ce qui était arrivé. Sept matelots qui étaient dans ce canot décrochèrent la proue, & se trouvèrent tout le temps éloignés par les vagues, du navire qu’ils ne purent plus approcher.
Ces matelots furent obligés d’aller avec ce canot au gré du vent & de la mer ; ils firent voile avec des avirons & leurs camisoles qu’ils ajustèrent au mieux qu’ils purent, pour soutenir u peu ce bâtiment sur l’eau. Ils ne restèrent pas longtemps sans voir couler à fonds le navire. Ils naviguèrent pendant sept jours, sans savoir de quel côté ils faisaient route, n’ayant vu pendant ce temps là ni le soleil ni les étoiles. Le cinquième jour de leur séparation du navire, deux de ces matelots furent emportés par les coups de mer. Le septième deux autres moururent de froid & de faim ; car ils n’avaient eu à manger en tout que six biscuits de six onces chacun, & une pièce de cochon salé de deux livres, qui s’étaient par hasard trouvés dans le caisson du maître du canot. Les trois autres se nourrirent le même jour avec de la neige qui tomba en abondance, ce qui n’était pas arrivé depuis très longtemps dans ce parage, & qui leur fit jurer qu’ils n’étaient pas loin de terre. Le huitième jour au matin, ils se trouvèrent à terre sans savoir où ils étaient, sur une plage entre Bougie & Gigery. Une bande de Cabaylezen, ou Kabyles vinrent en même temps les prendre, & piller ce qui était dans le canot qui consistait en peu de chose. Mais ayant vu que ces matelots étaient presque morts de faim, de froid & de fatigue, & qu’ils avaient les jambes toutes ouvertes, ils jugèrent bien qu’ils n’en pourraient rien faire, & qu’ils leurs seraient à charge. Ils les couvrirent pour les réchauffer, tuèrent un mouton pour leur donner quelque aliment, & les remirent à un marabout qui demeurait dans un ermitage assez près de là.
Ce prêtre envoya un maure à Alger pour avertir le dey, qu’il y avait chez lui trois chrétiens naufragés à la côte, qui étaient dans un misérable état. Le dey en avertit le consul de France, lui accorda trois spahis ou cavaliers maures, avec ordre d’aller prendre les trois naufragés & d’en amener chacun un en croupe. Ils le firent pour une petite récompense, & les remirent à Alger entre les mains du consul.
En 1719 madame la comtesse du Bourk s’embarqua à Sète en Languedoc le 23 d’octobre sur une barque génoise, avec son fi ls, sa fi lle, Mr l’abbé du Bourk son beau frère, un gentilhomme irlandais & six domestiques, quatre femmes & deux hommes. Elle allait en Espagne auprès de M. le chevalier Tobias comte du Bourk son mari, officier irlandais au service du roi d’Espagne, & qui avait suivi le roi Jacques en France. Le second jour étant à la côte de Catalogne près de Barcelone, la barque fut enlevée par un vaisseau d’Alger. Mais la comtesse ayant un passeport de la cour de France, le capitaine la traita avec toute sorte de douceur & de distinction, & la rassura de sa frayeur, en lui promettant qu’on ne lui ferait aucun tort ni à aucun de sa suite.
Elle demanda à rester dans la barque génoise avec sa famille & ses domestiques, ce que le corsaire lui accorda. Il prit l’équipage génois sur son vaisseau, & mit à la place, des turcs pour conduire la barque, qu’il prit à la remorque, en faisant route pour Alger. Mais le 30 juin du même mois, étant survenu une furieuse tempête de nord-ouest près des côtes de barbarie, le corsaire fut obligé de couper l’amarre de remorque pour pouvoir gouverner. La barque ne put pas tenir la route du corsaire, & le vent l’ayant contrainte d’aller vent arrière, elle échoua entre Bougie & Gigery, où elle fut entièrement brisée sur la plage.
Les maures kabyles, qui lorsqu’il fait des tempêtes de vent de nord, sont extrêmement attentifs à observer du haut de p 139 leur montagne ce qui se passe à la côte, ayant vu venir ce bâtiment, descendirent en foule au bord de la mer, pour l’attendre & le piller. Les algériens qui s’étaient sauvés à la nage, dirent au chef de ces maures qu’il y avait dans le bâtiment une princesse de France. En même temps, plusieurs kabyles se jetèrent dans l’eau pour la sauver ; mais ne purent avoir que mademoiselle Du Bourk, l’abbé Du Bourk, une fi lle de chambre & les deux valets. Madame Du Bourk périt avec trois filles de chambre & le sieur Arthur, irlandais, son gentilhomme. Ils mirent mademoiselle Du Bourk sur les épaules de l’abbé, & les conduisirent à un endroit le moins accessible des montagnes, à quelques journées de la mer. Lorsqu’ils y furent arrivés, ils mirent dans une tente mademoiselle Du Bourk, son oncle l’abbé & un domestique, & dans une autre la fille de chambre & le second domestique. Le lendemain les cheikhs des douars, ou nations, s’assemblèrent pour savoir ce qu’on en ferait ; si on écrirait à l’aga de Gigery, pour faire avertir le consul de France à Alger de racheter la demoiselle avec sa suite, ou s’il convenait mieux d’attendre que ce consul les réclamât pour avoir une meilleure rançon. Il fut résolu qu’on attendrait qu’ils fussent réclamés, ce qui obligea mademoiselle Du Bourk, qui n’était alors que dans sa dixième année, d’écrire le 4 novembre suivant une lettre fort touchante au consul de France à Alger, par laquelle elle lui donnait avis de son triste sort.
Elle conjurait de la racheter à quelque prix p 140 que ce fut, & de la délivrer des horreurs où elle se trouvait. Les maures envoyèrent cette lettre à un marabout près de Bougie, qui y est en odeur de sainteté, & pour lequel on a une si grande vénération, que lors qu’une personne du pays demande l’aumône ou quelque grâce, il la demande au nom de Dieu & de ce marabout. Ce prêtre envoya incessamment un exprès à Alger, qui remit la lettre au consul. Celui-ci la communiqua à M. Du Sault, alors envoyé extraordinaire de France à Alger, qui était arrivé depuis peu.
Pendant cet intervalle, un jeune arabe, fils unique d’un cheikh des plus considérables, demanda mademoiselles Du Bourk en mariage à son père, lequel en fit la proposition aux autres cheikhs. Ceux-ci s’imaginèrent qu’ils pourraient en retirer de grands biens, de sorte que plusieurs autres plus puissants se la disputèrent. Mais aucun ne l’obtint, & il fut résolu dans leur conseil, qu’il fallait la laisser racheter. L’envoyé de S. M. T . C. fut trouver Mehemed dey d’Alger, & lui demanda avec toutes les instances possibles, & les termes les plus forts la liberté de mademoiselle Du Bourk & de sa suite. Le dey lui répondit, que les kabyles ne reconnaissaient pas sa domination ; parce qu’il ne pouvait pas les dompter dans les montagnes inaccessibles qu’ils habitaient ; & que lorsqu’il envoyait des troupes pour les contraindre à obéir à ses ordre, on leur dressait des embûches où elles tombaient infailliblement.
Il ajouta que tout ce qu’il pouvait faire, c’était de donner des ordres très pressants à ses agas de Gigery & de Bougie, de retirer ces chrétiens par toute sorte de moyens, & de les rançonner au meilleur prix qu’ils pourraient. Il expédia ses ordres sur le champ & y joignit une lettre pour les premiers marabouts de ces deux places, pour agir en conséquence avec les agas. Le 24 du même mois de novembre, M. l’envoyé de France fit mettre à le voile un bâtiment français qui était dans le port d’Alger, sur lequel Ibrahim Hoja truchement du consul de France s’embarqua pour porter ces ordres aux agas & aux marabouts.
Dès qu’ils les eurent reçus, ils montèrent à cheval & se rendirent au douar, où était mademoiselle Du Bourk. Ils traitèrent de sa rançon & de celle de sa suite, & les obtinrent tous les cinq moyennant 1300 piastres courantes d’Alger, du poids de deux pistoles & demi, & ce en considération des marabouts. Dès que cette infortunée troupe eut été rendue, les agas les conduisirent à Bougie, où ils n’arrivèrent que le 9 décembre suivant, à cause de la difficulté des chemins. Le 10 la troupe s’embarqua sur le bâtiment français, qui les attendait dans le port de Bougie, & le 12, elle arriva à Alger avec un vent favorable, d’où elle fut renvoyée en France en toute sûreté. Il n’en est pas de même lorsque les bâtiments d’une nation, amie de la régence d’Alger, échouent ou font naufrage sur les autres côtes de ce royaume, soit par le mauvais temps, soit pour éviter leurs ennemis. Alors le dey, le bey, ou les agas observent de leur donner le secours nécessaire.
Mais quelquefois, avant que les commandants des villes voisines en soient informés pour envoyer des sauvegardes, les maures de la campagne profitent de la triste situation des équipages pour butiner. Dans ce cas on ne laisse pas de faire bonne & prompte justice, si les voleurs peuvent être reconnus, ce qui est presque toujours bien difficile.



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