Happy birthday, mister President !

Nelson Mandela a 93 ans aujourd’hui, lundi 18 juillet. Il sort très rarement de sa maison à Johannesburg et il reçoit très peu de monde. On dit que Michele Obama elle-même a eu toutes les peines du monde pour pouvoir aller, avec ses deux fi lles, passer quelques courts instants avec lui.
Je me suis souvent demandé,
ces derniers mois, comment
Mandela voyait les événements
qui secouent plusieurs pays arabes.
Mandela connaît bien l’Afrique du
Nord et les autres pays arabes. Il
m’a parlé avec beaucoup de respect
et d’affection de Nasser, Ben Bella
et Mohamed V. Lorsque Mohamed
Boudiaf fut assassiné, il prit la parole
au Sommet africain de Dakar (où il
participait en tant qu’invité, puisque
le régime raciste n’était pas encore
tombé) pour dire quelques mots
émouvants au sujet du disparu et de la
Révolution algérienne. Mandela était
au Maroc au lendemain des Accords
d’Evian en mars 1962, et il eut l’occasion
d’y rencontrer Boudiaf peu
de temps après la sortie de ce dernier
de prison. La cruelle ironie du sort
est que Mandela retourna en Afrique
du Sud pour y être arrêté lui-même
dès son arrivée et disparaître de la
surface du monde pendant 27 ans.
Je sais que Mandela suit les développements
dans notre région avec
une attention soutenue. Je sais aussi
que même s’il avait encore toute sa
vigueur, même s’il était encore aux
affaires, il ne serait pas homme à
se précipiter pour, comme certains,
porter des jugements hâtifs ou dispenser
des conseils à ceux qui n’en
demandent guère. Depuis sa sortie de
prison, les responsables américains
et européens avaient exercé sur lui
toutes sortes de pressions pour qu’il
s’éloigne des pays comme Cuba,
l’Iran, la Libye, et surtout de Yasser
Arafat et des Palestiniens. A ces
nombreuses sollicitations, sa réponse
était toujours la même, polie mais
ferme : « Nous ne pouvons pas tourner
le dos à ceux qui étaient à nos
côtés aux moments difficiles, ni nous
désolidariser de ceux qui mènent
aujourd’hui un combat similaire à
celui que nous avions mené hier. »
« A 80 ANS, JE DOIS ME RETIRER… »
Mais, aujourd’hui, que diraitil
à Mouamar El Gueddafi, à Ali
Abdallah Saleh, à Bachar al-Assad, à
d’autres encore ? En public, il hésiterait
beaucoup et longtemps à s’exprimer,
bien qu’il soit difficile, il faut le
dire, de garder le silence à certains
moments. Mandela, on l’a dit mais
redisons-le, n’est pas homme à s’ériger
en donneur de leçons. Mais peutêtre
qu’en privé, il parlerait de son
expérience personnelle, de ses choix
politiques, de sa décision de se retirer
alors que de nombreux citoyens,
Sud-Africains, frères africains, dont
moi-même, espérions qu’il se présentât
pour un second mandat.
« A 80 ans, je dois me retirer. Le pays
ne peut pas, ne doit pas compter sur
un seul homme quel qu’il soit. J’ai
confiance dans mon parti, mon peuple
et mon pays », dit-il à l’époque à l’un
de ses visiteurs. Je suis certain de ne
pas être le seul à croire, cependant,
que l’Afrique du Sud aurait grandement
bénéficié d’un deuxième mandat
de Mandela. L’Afrique aussi. Mais
on ne peut que s’incliner devant le
patriotisme, l’intégrité, l’humilité de
l’homme et sa confiance dans son
parti, son peuple et son pays. Mais
que dirait Mandela aujourd’hui aux
jeunes Tunisiens sur l’avenue Habib
Bourguiba ou aux jeunes Egyptiens
sur la Place Tahrir et, à travers eux, à
la jeunesse du monde arabe ? On peut
spéculer. « L’avenir de chaque pays
est entre les mains de ses habitants »,
peut-on l’imaginer dire. « La jeunesse
a des aspirations légitimes. Elle a des
droits, oui. Elle a des responsabilités
aussi. Les Tunisiens connaissent
mieux que quiconque les intérêts de
la Tunisie. Et les Egyptiens ceux de
l’Egypte. Aurez-vous besoin d’aide
pour atteindre vos objectifs ? C’est
probable. Mais c’est à vous de choisir
à qui vous adresser pour obtenir
aide et conseils. Et c’est à vous de
décider ce que vous prendrez et ce que
vous rejetterez. Commettrez-vous des
erreurs ? Certainement. Mais soyez
certains que ce soit VOS erreurs.
Soyez certains d’en apprendre quelque
chose. Mais surtout, sachez que vous
commettrez beaucoup moins d’erreurs
si vous parlez beaucoup entre vous,
avec respect et avec tolérance.
Et, de la sorte, vous serez aussi en
mesure de reconnaître vos erreurs à
temps et vous serez mieux à même de
les corriger. Diriger, c’est d’abord
écouter, convaincre et marcher ensemble,
dans l’ordre et le respect mutuel. »
MADIBA, MON HÔTE
J’avais eu le grand privilège et la joie
de diriger la Mission des Nations
unies qui avait participé à l’organisation,
en avril 1994, de la première
élection démocratique en Afrique du
Sud ; celle qui mit fin au régime raciste
de l’Apartheid et porta Mandela
à la présidence de la nouvelle République
d’Afrique du Sud. Lorsque je suis
allé prendre congé de lui, Mandela (ou
Madiba comme on l’appelle affectueusement
en Afrique du Sud) m’emmena
chez lui pour, dit-il, « parler
tranquillement autour d’un déjeuner
familial ». Il évoqua longuement les
difficultés auxquelles son gouvernement
et lui-même allaient faire face.
Il parla également de ses espoirs et de
ses craintes pour l’Afrique. Il me posa
aussi beaucoup de questions, notamment
au sujet des Nations unies et de
l’Asie. Peu de temps avant de prendre
congé de lui, je soulevais une question
qui me tenait à cœur. Deux ou trois
jours auparavant, des journalistes
avaient demandé à Eugène Terreblanche,
l’un des dirigeants de la
droite raciste les plus répugnants, s’il
allait requérir une audience auprès de
Mandela, maintenant que ce dernier
était le Président légitime et démocratiquement
élu du pays. La réponse
de Terreblanche avait l’avantage de la
clarté : « En aucun cas, dit-il, je ne reconnaîtrai
à un nègre le droit d’être
le Président de mon pays. »
Naturellement, les médias accoururent
chez Mandela pour recueillir sa
réaction :
« Monsieur Terreblanche est libre
d’avoir son opinion et de l’exprimer
», dit Mandela.
« Et si, malgré tout, Terreblanche
demandait à vous voir, est-ce que
vous accepteriez de le recevoir ? »
« Très certainement, dit Mandela. Je
suis le Président de tous les Sud-Africains
et je n’ai pas le droit de refuser
de voir un compatriote parce que je
ne partage pas ses vues. »
Je dis donc au Président
Mandela : « Moi qui viens de l’autre
bout de l’Afrique, je n’accepterai
jamais de toucher la main d’Eugène
Terreblanche. Comment pouvez-vous
faire preuve de tant d’indulgence à
son égard ? » Mandela me sourit et
m’expliqua que je n’étais pas le seul
à m’interroger sur cette indulgence.
Que d’autres, notamment dans
l’ANC, avaient exprimé la même
question avec bien plus de véhémence.
Puis, il poursuivit : « Essayons de
raisonner calmement. Croyez-vous
que Terreblanche soit le seul homme
blanc à accepter difficilement qu’un
Africain noir soit le Président de
ce pays ? La vérité, c’est que la
majorité des Blancs partagent son
opinion même s’ils ne l’expriment
pas de manière aussi vulgaire. Comment
peut-on amener ces gens-là, qui
sont nos compatriotes malgré tout, à
changer d’avis, à accepter non seulement
que je sois moi, aujourd’hui,
leur Président, mais que d’autres
présidents après moi seront des
noirs aussi ? Est-ce que nous y arriverons
en employant les méthodes
que l’apartheid avait utilisées contre
nous ? Sûrement pas. Nous y arriverons
beaucoup mieux en faisant
preuve de tolérance et de patience. »
TEL EST MADIBA, CE GÉANT
PARMI LES HOMMES
Quant à la Journée internationale
Mandela, l’intéressé dit que le
meilleur moyen de l’honorer n’est
pas de chanter ses louanges ni de
faire quoi que ce soit pour lui, mais
de faire du bien autour de soi.
Les hommes et les femmes de la
Fondation Mandela expliquent que
cet homme a consacré 67 ans de sa
vie à servir les autres. Chaque homme,
chaque femme, chaque enfant
qui aime, admire, respecte Mandela
devrait regarder autour de lui (ou
d’elle) et consacrer 67 minutes, pas
plus, pas moins, à rendre service à
une personne, une institution, une
cause. Un effort simple, humble et
efficace. Comme l’est Madiba.
Bon anniversaire Madiba ! Et à l’année
prochaine !
Lakhdar Brahimi
(*) Ancien ministre, ambassadeur et
représentant des Nations unies



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