ISLAM ET DÉMOCRATIE, ARMÉE ET SOCIÉTÉ POLITIQUE

mercredi 23 mars 2011
par Abdelmadjid Bouzidi

Islam et démocratie, armée et société politique, la Turquie est en train de réussir à concilier ce que nombre d’observateurs ont considéré et considèrent encore aujourd’hui comme des données irréconciliables. Ce pays est regardé à l’heure des « printemps arabes » comme une référence pour ne pas dire un modèle à étudier de près. Bien sûr, cela ne signifie pas que la société turque n’est plus traversée par des contradictions ni que tous les conflits sociaux et politiques ont été réglés. Mais personne ne peut nier la stabilité qui caractérise ce pays depuis une décennie et demie, ni la montée en puissance de son économie.

Cette stabilité qui explique pour une large part le rôle de plus en plus important joué par la Turquie en tant que puissance régionale émergente et pivot géopolitique de grande importance. Rappelons que les dirigeants actuels de ce pays sont issus du parti islamiste AKP qui est arrivé au pouvoir en 2002 et qui a confirmé sa montée en puissance lors des élections législatives de juillet 2007, où il a remporté 47% des voix et 61% des sièges de députés. Mais l’islamisme turc est analysé par les spécialistes comme un islamisme qui rejette le radicalisme et la violence. L’élite kemaliste, culturellement occidentalisée, a laissé place à une élite plus en lien avec les masses de tradition musulmane. Modernité et auto-affirmation culturelle islamique semblent caractériser aujourd’hui l’élite au pouvoir. L’armée, pour sa part, 2e armée de l’OTAN, totalement engagée dans la gestion politique du pays jusqu’à la fin des années 2000, très imprégnée de l’idéologie kemaliste, et aujourd’hui entièrement professionnalisée, s’est retirée de la gestion politique tout en continuant de veiller au principe constitutionnel de laïcité. Ce mixe réussi d’islam et de démocratie, d’armée et de société politique explique pour une large part les succès économiques de la Turquie. La Turquie : une économie émergente 2010 a consacré la Turquie comme le nouveau « dragon » économique de l’OCDE. Le FMI classe la Turquie à la 17e place mondiale en 2010 avec un PIB de 729 milliards de dollars. Cette année a aussi consacré la Turquie comme meilleur taux de croissance économique mondial après la Chine et l’Inde.

Taux de croissance en 2010

Chine 10,4% Inde 8,6 Turquie 7,8 Brésil 7,5 Corée du Sud 6,0 Mexique 5,2 Russie 4,0 Allemagne 3,6 Japon 2,8 France 1,6

La direction des études économiques de la banque Natixis écrit dans son Flash Economie du 3 mars 2011, consacré à la Turquie : « La Turquie a fait preuve d’une remarquable capacité de rebond en 2010. Après un taux de croissance de -4,7% en 2009, le PIB a affiché une croissance de 7,8% en 2010. La reprise peut être non seulement attribuée à la solidité des fondamentaux du pays mais aussi à la réactivité du policy-mix (combinaison de l’instrument budgétaire et de l’instrument monétaire) mis en place pendant la crise. » La consommation est le moteur principal de la croissance grâce au dynamisme du crédit, des salaires réels et à la baisse du chômage. Mais les autres moteurs fonctionnent aussi : les importations de la Turquie confirment leur dynamisme et restent compétitives. L’investissement privé national et étranger est sur une tendance haussière depuis le début de la décennie 2000. Cette décennie 2000 reste marquée aussi, pour la Turquie, par un effort remarquable de réduction de la dette publique qui est passée de 74% du PIB en 2002 à 38% en 2008 et 36,1% prévue en 2013 (les années 2009 et 2010 – années de crise – ayant été marquées par un rebond de la dette : 44%PIB et 41%) La Turquie reçoit beaucoup d’IDE Les taux de croissance remarquables atteints par l’économie turque, l’amélioration du climat des affaires, l’importance du marché intérieur, constituent les atouts majeurs des progrès enregistrés dans l’attractivité du site Turquie. 60% du déficit courant du pays ont été couverts par les IDE en 2006. La crise financière mondiale des années 2009 et 2010 a, bien évidemment, fait chuter les IDE entrants qui ne couvrent plus que 15% du déficit courant en 2010 (qui a atteint 48,6 milliards de dollars), soit des IDE de 7,29 milliards de dollars en 2010, volume qui reste tout de même significatif. Les principaux investisseurs étrangers ont été ces dernières années l’Autriche (28%), l’Allemagne et les Pays-Bas (8%), la France (9%), le Japon (6%), la Grèce (7%). Les problèmes qui restent à résoudre Trois questions doivent être prises en charge pour éviter une « rupture de dynamique économique à la Turquie » : 1/ Améliorer le taux d’épargne. 2/ Gérer efficacement la forte dépendance aux importations énergétiques. 3/ Améliorer le contenu en importations des exportations turques aujourd’hui trop élevé. • La Turquie connaît aussi un sérieux problème d’économie informelle. Celle-ci est importante et réduit de manière significative la base fiscale de l’économie turque. Pour faire refluer le secteur informel, le gouvernement a proposé en 2010 une amnistie fiscale qui concerne plusieurs impôts : sur les sociétés, les droits de douane, les charges sociales, les amendes, les factures de gaz, d’électricité et d’eau. • Un taux d’emploi encore faible Malgré les performances de croissance économique réalisées cette dernière décennie, la Turquie connaît un taux de chômage élevé qui s’explique par la forte croissance démographique, les importants transferts de main d’œuvre agricole vers les secteurs non agricoles et le faible nombre de diplômés dans la population active et dont a besoin l’économie, l’offre d’emploi s’adressant principalement à cette catégorie de main-d’œuvre active : 16,4% seulement de la population active sont des diplômés du supérieur et 9,5% ont effectué un apprentissage. L’économie turque connaît un déficit en main-d’œuvre qualifiée. Quel éclairage pour notre pays ? L’Algérie doit construire une économie forte mais le défi est moins à relever dans le domaine économique strict, domaine où l’Algérie dispose incontestablement d’un potentiel appréciable, que dans les facteurs favorables à l’instauration d’une dynamique économique puissante. Parmi ces facteurs, bien évidemment, la démocratie et l’émergence de la société politique, facteurs dans lesquels nous enregistrons un énorme déficit. Ces deux facteurs renvoient à un programme de réformes politiques profondes, sérieuses et non pas à des tours de passe-passe qui ne dupent aucun Algérien. La Turquie peut constituer une source d’inspiration et l’Algérie a tous les moyens de réussir son émergence. A. B.

Par Abdelmadjid Bouzidi

Le Soir d’Algérie


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