Il y a vingt-cinq ans disparaissait un grand homme d’Etat, Ferhat Abbas

Le 24 décembre 1985, un grand homme d’Etat nommé Ferhat Abbas disparaissait. Celui qu’on avait l’habitude d’appeler « le pharmacien de Sétif », l’enfant de Taher (wilaya de Jijel) a eu une carrière d’homme public à la fois mouvementée, contrastée et controversée. Mais Ferhat Abbas était une très forte personnalité qui a été constamment au service de son pays et de son peuple. Sa vive intelligence, sa grande sagesse, son immense culture et son importante expérience politique faisaient de lui un homme d’État capable de conduire son pays vers la plus heureuse des destinées. Ni l’incompréhension des uns ni la mauvaise foi des autres ne pourront effacer le passé glorieux du célèbre auteur du Jeune Algérien, paru pour la première fois en 1931.
Très tôt, Ferhat Abbas se révéla dans la lignée des grands hommes qui ont fortement marqué leur génération et toutes celles qui allaient suivre.Bien qu’il n’ait commencé à fréquenter l’école primaire qu’à l’âge de douze ans, Ferhat Abbas avait les qualités d’un surdoué de la politique et était connu et reconnu comme un parfait humaniste. De bonne heure, il a collaboré dans Le Trait d’union de Victor Spielman, Attaqaddoum du docteur Benthami et L’Ikdam de l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader. Ferhat Abbas maniait la langue de Molière avec une virtuosité exemplaire et sa plume était aussi fine qu’acerbe, ce qui en faisait un talentueux éditorialiste, un brillant orateur et un redoutable polémiste.
C’est ainsi qu’il s’opposa à Louis Bertrand, raciste notoire qui officiait dans la revue L’Afrique latine, publication qui se voulait être celle des Algérianistes. Bertrand est arrivé en Algérie en 1891, à l’âge de 25 ans. Il était professeur de lettres françaises. Le relais passait successivement à Robert Rondeau et à Charles Courtin. « Pour Louis Bertrand, écrivait Ferhat Abbas, quel que soit l’avenir des nouvelles générations algériennes, et quels que soient les événements, souvent indépendants de la volonté humaine, au milieu desquels les peuples évoluent ou meurent, le monde reste divisé en deux : les supérieurs dont il fait partie, et les inférieurs dont nous sommes. » (p.16) Louis Bertrand est l’auteur de l’ouvrage, Le Sang des races.
Ferhat Abbas lui répondait ainsi : « Nous sommes chez nous. Nous ne pouvons aller ailleurs. C’est cette terre qui nourrit nos ancêtres, c’est cette terre qui nourrira nos enfants. Libres ou esclaves, elle nous appartient, nous lui appartenons et elle nous appartient, nous laisser périr, l’Algérie ne peut vivre sans nous. Nous ne pouvons vivre sans elle. Celui qui rêve à notre avenir comme à celui des Peaux-Rouges se trompe. Ce sont les Arabo-Berbères qui ont fixé, il y a quatorze siècles, le destin de l’Algérie. Ce destin ne pourra pas demain s’accomplir sans eux. » (p.143). Mais les plus acharnés contre Ferhat Abbas ont été ses propres compatriotes.
Pourtant, quoi qu’on dise, et quoi qu’on prétende, Ferhat Abbas a été le champion de l’algérianité, comme seule, véritable et naturelle identité. Mohammed Harbi a eu raison de dire qu’on ne pouvait réduire toute une vie faite de luttes et de sacrifices à un propos imputé à Ferhat Abbas sur le contenu duquel, l’Histoire n’est pas d’accord sur la véritable formulation. Pour le modeste auteur de cet article, quand bien même la teneur de la déclaration de Ferhat Abbas qu’on lui reproche sur l’inexistence de la nation algérienne serait établie, une maladresse d’un homme politique dans un contexte colonial particulier (six ans après le centenaire de la colonisation) ne saurait la lui coller comme une tache indélébile.
Je tiens à apporter mon témoignage, j’en ai le droit car profondément mêlé à l’histoire de mon pays, j’ai écrit l’histoire à un moment crucial de notre guerre de Libération nationale. Ferhat Abbas, tous ceux qui ont suivi son itinéraire le savent, était partisan de l’évolution de l’Algérie vers son indépendance. N’étant pas un révolutionnaire, se définissant lui-même comme un modéré, il privilégiait l’aménagement des étapes pour changer les bases des relations entre 1’Hexagone et son pays. De tempérament modéré, comme je l’ai dit, Ferhat Abbas était enclin à opter pour la voie légaliste. Tout le prédisposait à une telle conception de la politique : sa culture républicaine, sa formation essentiellement française, son caractère pacifique et la conjoncture coloniale qu’il a vécue.
Ferhat Abbas, jusqu’au soir de sa vie, n’est pas arrivé à se départir d’une incurable et étonnante naïveté, parce que dans son esprit, il dissociait la France des Lumières, des avancées de progrès et les promoteurs de son aventure coloniale en Algérie. Ce serait faire injure à son intelligence et à sa perspicacité que de croire qu’il était dupe. Il ne faut pas oublier que ni la conjoncture française ni le contexte international n’étaient favorables à notre juste cause. Pendant plus d’un siècle, l’ancienne puissance coloniale nous avait enfermés dans la fiction : « L’Algérie : 3 départements français, Oran, Alger, Constantine. » Toutes les bonnes volontés qui œuvraient à une évolution pacifique ont été combattues et découragées, depuis Clémenceau jusqu’au projet Blum-Violette. De nécessité vertu, Abbas, adepte de la non-violence, n’en était pas moins un grand Algérien et un grand esprit. Ferhat Abbas aimait viscéralement son peuple. Il était plein de compassion et de sollicitude pour les humbles et craignait le carnage que n’allait pas manquer d’entraîner, à coup sûr, l’affrontement avec la puissance coloniale.
La formation de Ferhat Abbas ne lui a pas permis de concevoir que même la situation cruelle d’infériorité sur le plan matériel, technique et financier des nationalistes algériens était de nature à imposer à l’adversaire le terrain de la lutte qui leur était le plus favorable. La preuve, c’est que les Vietnamiens, ayant choisi la guérilla, ont bien vaincu les Français à Diên Biên Phu en dépit de la disproportion des forces en présence. Guerroyer contre l’occupant colonial apparaissait à Ferhat Abbas comme une tâche impossible, parce que frappée du sceau de l’aventure, de l’impréparation, de l’improvisation et de la pauvreté des moyens. Mais grâce à sa grande intelligence, Ferhat Abbas a compris que dès lors que le sang avait commencé de couler et le canon de tonner, la seule décision qui s’imposait était de rallier ses frères qui avaient choisi l’action directe et la voie des armes pour libérer leur pays.
En vérité, ce que l’on n’a pas pardonné à Ferhat Abbas, du côté français, c’est d’avoir mis la conscience démocratique devant ses responsabilités. Je considère qu’il serait incongru de s’obstiner à tenir compte d’une prétendue déclaration d’un homme dont on a fait le président d’un gouvernement en guerre et le premier président de l’Assemblée nationale constituante de l’Algérie indépendante. En réalité, Ferhat Abbas a eu un destin cruellement contrarié parce que chez nous, nous n’avons pas encore le culte du mérite, de la compétence et de l’intégrité pour choisir des élites politiques au-dessus de tout soupçon, pouvant conduire leur peuple vers d’heureux rivages.
L’apport de Ferhat Abbas à la juste cause de son pays était considérable. Il a eu l’immense honneur de plaider en faveur de sa patrie dans ses tournées en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Son talent, sa compétence et son envergure ont conquis tous les chefs d’État qui l’avaient reçu. Pour comprendre réellement ce que fut Ferhat Abbas, il faut avoir à l’esprit sa foi dans le progrès qui est la grande consolation de ceux qui travaillent et luttent pour l’avenir. Ferhat Abbas n’a pas eu de chance. Il a été un incompris, même au sein de notre Révolution qu’il a servie et qu’il avait, comme d’autres valeureux compatriotes, préparée à sa manière et selon son tempérament. Même sous la menace du stupide et aveugle sectarisme de certains, il traçait l’idéal qui sera un jour réalisé.
Admirable sérénité d’un sage ! Il annonçait le triomphe prochain de la liberté et de la justice pendant le règne de l’iniquité et de la tyrannie. Qui pourrait douter que Ferhat Abbas a puissamment contribué et aidé à la victoire d’une manière déterminante. Alors, chers compatriotes, de grâce, cessons de ternir l’image de Ferhat Abbas et, en reconnaissance de ce qu’il a bien mérité de notre patrie, baptisons de son célèbre nom l’une des principales artères de notre capitale. En tout état de cause, tout citoyen de bonne foi ne peut que témoigner que Ferhat Abbas, soldat des justes causes, n’a pas cessé de combattre jusqu’à son dernier souffle.
Boufeldja Aïdi (docteur en droit public)
Le parcours d’un homme de principes
Ferhat Abbas aura couru, des années durant, à partir de novembre 1936, derrière la chance de diriger les affaires de la ville de Sétif. Il n’y parvint jamais. A plusieurs reprises, il aura le droit de siéger au sein du conseil municipal sans jamais éloigner le doute sur ses capacités à réaliser le bonheur de ses concitoyens de tous horizons en occupant le haut du perchoir. Il était frappé d’une tare indélébile, aux yeux de l’administration coloniale : il restait sujet musulman.
Il accompagna jusqu’à la limite de la compromission le « maire arabe », Charles Bruncat, pour arracher au profit de ses électeurs et coreligionnaires de menus avantages : quelques postes d’emploi à la mairie et le droit, pour un nombre restreint parmi eux, -les plus prétendus « assimilables »,- de loger dans des cités qui devaient leur être en principe interdites (foyer des Anciens combattants, cité Bruncat, etc.), ou d’améliorer pour les autres les conditions des services publics de leur quartier (cité Bel-Air, lotissement Burdin …). Mais jamais il ne put convaincre que sa droiture républicaine pouvait lui valoir un jour la consécration suprême à la tête de Sétif.
De plus, pour ne rien faciliter dans le jeu trouble des gros colons et le prolongement « naturel » de leur pouvoir de sévir, -« Main rouge », police et justice,- il avait pour principaux opposants les petits Français ultras, regroupés chaque soir au café Carbonnel ou chez Yvonne pour boire un coup et déverser leur haine. Complexés par le pharmacien et l’élite libérale qui l’entourait, -tellement plus pétris de culture francophone qu’eux,- conscients du danger que cela représentait pour leurs privilèges en cas d’entente, ils cherchaient par tous les moyens à le pousser vers la faute et faire des cartons comme leurs aînés en mai et juin 1945.Mais il était déjà trop tard, le jour se levait sur « la nuit coloniale ».
Au commencement de la lutte armée, Ferhat Abbas hésita un moment avant d’enterrer définitivement ses rêves d’égalité derrière la détermination légitime des uns à en découdre par le feu, et l’entêtement des autres à vouloir à tout prix maintenir entière l’Algérie des oppresseurs. Abbas rejoignit le FLN en avril 1956, et dès 1958, Bruncat fut remplacé par un « comité de salut public », avec Gesserel à sa tête et Rebiha Kebtani, d’abord à ses côtés, puis « élue » le 23 avril 1959 ; elle prit les commandes de la ville pour ne les lâcher que le 4 juillet 1962.
Puis vint la libération. Alors qu’il désespérait d’endosser un destin national à la mesure de son envergure, Ferhat Abbas retourna souvent à Sétif, quand il était libre de le faire, peut-être pour constater, par défaut, à quel point il aurait pu donner à cette bonne ville qui l’avait accueilli en 1934, la dimension qui aurait dû lui revenir. L’Histoire, cette ingrate, avait voulu de lui à ce poste. Mais ce n’est pas ainsi que s’écrivent les pages d’histoire, la fiction n’y joue aucun rôle. Ou alors pour seulement consoler. Reste alors le désir ardent de revisiter le passé, consciemment manipulé, pour espérer en tirer des leçons et ne plus avoir à le pleurer. C’est tout à fait compréhensible, dans ce cas. Mais dans ce cas seulement.
Fayçal Ouaret
El-Watan



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