Jijel, Alerte à la Vallée des Singes

Tous les ingrédients sont rassemblés au Parc national de Taza pour rééditer le scandale écologique du parc d’El Kala. Vraiment, rien ne va, quand les lois et les conventions internationales ratifiées par notre pays sont piétinées. Àtravers une forêt de grands arbres, la rivière de Dar El-Oued coule et chantonne sur son large lit. De temps à autre, de petits groupes de jeunes de Bordj Bou-Arréridj, d’Alger ou de Constantine - laissant derrière eux pour un moment la vaste plage de sable fin qui s’étale à son embouchure ainsi que la grotte merveilleuse qui la surplomb - ils viennent la longer et goûter son charme. Dans les années 1980, de nombreux campeurs s’installaient le long de la rivière de Dar El- Oued. Les téméraires la remontaient très loin par les falaises encaissées, jusqu’à la mechta de Chréa.
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La fraîcheur, la végétation fournie, avec présence de lianes, et les nombreux animaux, offrent un dépaysement total aux familles qui viennent déambuler en sécurité. Quelques petits vendeurs concurrencent les 3 bandes distinctes de singes éparpillées sur un kilomètre. Ces primates se laissent approcher sans crainte, tout en transportant leurs nouveaux nés. Comme pour confirmer sa vocation d’unique aire naturelle d’Algérie de peuplier noir, des sujets se dressent majestueux par-ci, par-là. D’autres espèces rares comme l’érable optus qui donne de bonnes régénérations, l’aune et l’orme, accentuent l’envoutement en bruissant sous les caresses du vent. Des grenouilles croissent parmi les coups de nageoires de 4 espèces de poissons. Partout où on se déplace, la symphonie de cette vallée nous envahie. Cette zone humide offre un tel intérêt biologique que la direction du Parc national de Taza a présenté un dossier pour son classement en tant que site universel protégé. C’EST TROP BEAU POUR QUE CELA DURE ! « Trêve de balivernes ! L’homme a besoin d’eau. Édifions un barrage à Dar El-Oued », cette réflexion n’est pas une blague puisque le wali a confirmé le maintien en plein Parc national, de ce projet qu’on croyait abandonner ! Et pourtant, ce premier magistrat de la wilaya a souligné, en présence des représentants étrangers et nationaux chargés de la préservation de la nature : « Il n’y a qu’une nature dans le monde. L’être humain n’est qu’un élément pouvant être positif ou négatif. Notre choix est de vivre dans une nature saine et surtout pérenne. Jijel possède une biodiversité importante mais fragile, préservons ce qui existe. » Ce discours semble finalement s’adresser à la consommation externe. Les gros engins qui déracinent cette forêt unique au monde, sous les cris des singes et déversent le béton auront-ils le dernier mot ? Une autre épée de Damoclès plane également sur tout le site de Dar El- Oued. C’est la programmation d’une zone d’expansion et de sites touristiques de 88 ha. Elle englobera l’oued et tous ses alentours, les contours de la grotte merveilleuse, l’ensemble de la baie de part et d’autre des deux caps et s’étendra sur la montagne. Du béton et encore du béton en perspective - à l’image de nos complexes touristiques - dans une contrée féérique protégée dès 1923 ! Les prémisses de défiguration du potentiel touristique ont déjà ouvert la brèche. Un pont hideux, reliant le récent tunnel mis en service et dédoublant l’ancien pont artistique de 1905 vient gâcher le paysage. Les installations en dur (deux annexes du récent tunnel et une station de pompage communale) viennent d’être greffées sur la rive de l’oued, sans tenir compte du minimum l’adaptation au milieu. Souvent ils ronflent d’une manière assourdissante, en accord avec la pollution sonore des hauts parleurs du tunnel qui débitent de la « musique ». Par ailleurs, des dizaines d’hectares ont été brulés sciemment dans les parages, entre l’année précédente et cette année, sans que cela n’émeuve personne. Ce monde féérique de Jijel n’est-il finalement que de la fumée et une vue de d’esprit ?
La bouée de sauvetage
De pareilles dégradations se sont répandues partout dans le monde. En Méditerranée, depuis un quart de siècle le taureau est saisi par les cornes dans certains pays. Les résultats de sauvetages sont tellement encourageants qu’ils ont fait tache d’huile. Ainsi, depuis 1990, un réseau appelé MedPAN s’attache à fédérer les gestionnaires d’aires marines protégées en Méditerranée et à les soutenir dans leurs activités. Et depuis 2005, un nouvel élan a été donné à ce réseau, avec d’une part, l’impulsion du Fonds mondial pour la nature (WWF) et d’autre part, son organisation sous forme d’association depuis novembre de l’an passé. « Cette dynamique impulsée par la rive nord travaille en partenariat avec les programmes des nations unies pour la conservation de la biodiversité marine », avait souligné Mme Marina Gomei, chargée du suivi de ces projets lors de son dernier déplacement à Jijel afin de fixer les jalons de l’aire protégée de la Salamandre et des Bancs des Kabyles. En vue d’élargir ce réseau des aires protégées, le secrétariat de cette association a inscrit prioritairement dans ses plans, les pays de la rive sud. Une douzaine de nations, l’Algérie comprise, y participent. La Salamandre et les Bancs des Kabyles sont néanmoins retenus, avec les aires protégées de la Tunisie, de la Lybie, de la Turquie et de la Croatie comme projets pilotes. Les plans d’action sont amorcés en 2009 et s’étaleront jusqu’à 2012 avec plusieurs phases : Renforcer les capacités humaines, formation des formateurs par des groupes d’experts, échanges, jumelages et observations sur terrain. Le financement est assuré à hauteur de 207 000 euros par le WWF. Le directeur italien Paolo Lambardi s’est réjoui de voir l’engouement qu’a connu cette initiative. M. Grimes, expert marin de ce projet, quant à lui a souligné « Les zones marines sont des espaces hautement conflictuels. Elles impliquent différents intervenants comme la pêche, le tourisme, la navigation, les forces marines et l’environnement. Les chevauchements des prérogatives sont à la base des problèmes. Pour que le projet puisse aboutir il doit impliquer réellement toutes les parties concernées sans exclusion et l’homme doit être au centre de cette belle aventure marine. ». Cette zone de protection très réglementée, partagée en partie intégrale, tampon et multiservices compte devenir réellement un paradis pour la biodiversité marine, une base pour essaimer, au grand bonheur des pêcheurs, des touristes, des sportifs … Mais pour la réalisation de cet objectif, les experts algériens, italiens, turcs ou espagnoles, qui ont jalonné le terrain, se voient malheureusement dans la pratique, handicapés par l’absence de statuts des aires protégées en Algérie.
La côte du saphir : grandeur et décadence
Qui dit Jijel, dit corniche. Parce qu’elle demeure la plus belle et la plus spectaculaire de toutes les corniches d’Algérie, elle nous fait oublier tout le reste de la wilaya, notamment en été. Le touriste qui la longe va de surprise en surprise. Cette côte dite du Saphir étale sur des dizaines de kilomètres une suite de criques sauvages aussi belles les unes que les autres, une succession de baies ne connaissant pas de pollution, des îles et îlots nombreux paradis des oiseaux marins, des hauts fonds sollicités à être classés comme des aires protégées par des organisations mondiales, des plages de galets, de sables grossiers ou fins dans les différents tons de couleurs, des falaises surplombantes, des grottes touristiques ou préhistoriques, des singes accueillants … L’arrière pays est à plus d’un titre aussi captivant que la côte. Cette wilaya de la petite Kabylie des Babors est en fait à 80 % montagneuse. Avec ses 2 300 m d’altitude, elle est aussi haute que le Djurdjura. Son isolement géographique et son relief montagneux lui ont assurée jusque-là une bonne protection ; quoi que ses 700 000 habitants se concentrent essentiellement sur la mince frange côtière. Son nom - Igilgili - lui fut attribué par les phéniciens, au 4e siècle avant notre aire. Le préfixe « I » désigne les îlots du littoral et le radical « Gilgil » un cercle de pierres. On a observé près d’une nécropole de Rabta (ouest de la ville de Jijel) un contour rocheux. Les phéniciens y ont établi un comptoir commercial avant de devenir au 5e siècle un comptoir carthaginois puis une colonie romaine. En devenant musulmane au 6e siècle, Igilgili prendra la dénomination de Jijel. Au 12e et 13e siècle, elle a connu des débarquements normands, pisans et génois. Ces derniers furent chassés par les frères Barberousse. Mais en 1856 un raz-demarée l’emporta. Un autre type de raz-demarée menace aujourd’hui et malheureusement toute la contrée : la course vers le « modernisme » et le mimétisme aveugle au détriment de la protection du trésor touristique. Les projets les plus fous se dessinent. Plus le discours officiel tend vers le vert, plus la scie se rapproche de la branche sur laquelle on est assis. Les nombreux départs de feux de forêts près des détachements des différents services de Sécurité sont devenus routiniers. On s’acharne à détruire les traces de nos ancêtres. Jijel de demain fait peur. Et pourtant, un tourisme culturel au sens large du terme, comme l’impose à chaque fois le terrain, est possible ; un tourisme intelligent, de découverte, réellement durable et respectueux de l’environnement. RACHID SAFOU



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