Jijel au temps de la guerre de libération (2e partie)

Les jeux des enfants de Jijel au temps de la nuit coloniale
mardi 27 septembre 2011
par akika
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Les jeux des enfants de Jijel au temps de la nuit coloniale

En ce temps là, dans notre pays les ténèbres faisaient de l’ombre au soleil. Et les ténèbres se dissipèrent sous la violence des vents de la liberté insufflés par un peuple valeureux las d’être maintenu dans un océan de misère et d’humiliation. Comment était Jijel et comment ses enfants passaient leur temps alors que la fureur du torrent de la guerre emportait tout sur son passage ? Jijel est connu pour sa fameuse corniche et ses plages de sable fin, ses innombrables et anonymes tombes de combattants disséminées dans ses montagnes. La ville tire aussi sa fierté d’avoir été le port d’attache de Kheir Eddine surnommé Barberousse qui a écumé la méditerranée au temps de la splendeur de l’empire Ottoman. Sur son territoire subsistent encore des ruines phéniciennes à l’abandon ou bien ensevelies sous des bâtisses en béton d’une grande laideur. Jijel, hier ville enclavée entre la mer émeraude et sa flamboyante campagne, a sans doute façonné le caractère ombrageux de ses habitants. Leur accent singulier dont ils sont fiers fait le bonheur des réalisateurs de films comiques comme ‘’l’Inspecteur Tahar’’. De ce passé tumultueux et prestigieux, il nous reste des noms de famille aux origines multiples et des types de visages comme des témoignages précieux de son histoire…

Jeune adolescent, je sillonnais ses rues dans l’espoir de me brûler avec les piments de l’imprévu. L’ennui, voilà l’ennemi numéro un, surtout en hiver. La pluie, le froid glacial et les rues boueuses m’obligeaient à me replier chez moi. Recroquevillé dans un coin, je lisais et relisais la même BD de ‘’Bleck le rock’’ ou bien j’apprenais par cœur la géographie et l’histoire des villes pour évader mon esprit de cette morne saison. En été, il y avait la mer, la pêche et quand j’économisais quelques sous, je fréquentais les salles de cinéma, ‘’le Variété’’, ‘’e Rio’’ (disparu) et ‘’le glacier’’ aujourd’hui laissé à l’abandon. Le cinéma était le seul endroit où je pouvais voyager gratuitement et saliver sur les plus belles femmes du monde comme Sylvana Mangano dans ‘’Riz amer’’. Hélas en sortant de ce lieu d’évasion, je retrouvais la tristesse du réel dans les rues désertées à cette époque par la gente féminine autochtone. Il nous fallait donc attendre l’été pour pouvoir ‘’deviner’’ de loin le corps de femmes (des Européennes) lascivement étalées sur le sable chaud. Il faut savoir qu’à cette époque la plage du casino était séparée par des barbelés où s’entassaient de part et d’autres les deux communautés qui cohabitaient sans se fréquenter.

Elève à Jules Ferry, comme tous les gamins du monde, j’étais ‘’amoureux’’ de mon institutrice. Elle était grande, avait une démarche sensuelle et des yeux qui caressaient mon âme. Cette femme évidemment inaccessible et pour cause hantait jour et nuit mon esprit. Un jour dieu ou le diable exauça mes vœux quand elle vint à la plage offrir au soleil et à mes yeux son corps insolent de beauté qui rivalisait avec la plus belle des houris censées peupler le paradis… Ce spectacle me soulageait du marécage de l’oisiveté dans lequel je pataugeais. Je gardais dans l’alcôve de mon esprit ces images de mon institutrice qui venaient à mon secours les jours où l’ennui devenait insupportable. C’est sans doute la raison qui explique pourquoi je n’ai jamais rejoins les gosses hargneux de ma ville, cruels comme peuvent être les enfants. Ces petites pestes s’attaquaient à un adulte surnommé ‘’Bimbo la bouteille’’. Ainsi appelé parce qu’il était porté sur le vin. Ivre le jour comme la nuit, ce pauvre hère vagabondait dans les rues de Jijel en titubant et passait de mauvais moments sous une pluie de cailloux lancés par des énergumènes déjà cités. Son salut venait parfois d’un adulte qui passait par là. Ce ‘’Bimbo la bouteille’’ avait conquis ma sympathie le jour où j’avais assisté à une de ses mémorables facéties. Il avait beau être l’ivrogne de la ville, il n’était pas pour autant l’idiot du village. Je me souviens d’une de ces conduites extravagantes qui lui avait valu quelques jours de gloire. L’histoire qui a fait le tour de la ville et dont il a été le héros s’est passée un jour près de mon école dite ‘’el fondouk’’ non loin de l’actuelle daïra. Les paysans qui venaient des environs de Jijel parquaient leurs bêtes sur une esplanade face à l’école. Un vendredi jour du souk, un âne excité par la présence de tant d’ânesses, ne cessait de hennir et personne ne trouva le moyen de le faire taire. Notre Bimbo se délectait du spectacle comme du reste tous les élèves qui attendaient d’entrer en classe. Et voilà que Bimbo se mit à exécuter une danse endiablée tout en ôtant chemise et tricot de peau. Tout le monde retint son souffle de peur que l’artiste du moment ne se déshabillât totalement. Lucide, il arrêta son manège pour ne pas franchir la frontière de l’indécence. L’âne qui était à l’origine de ce spectacle cessa de hennir comme si lui aussi semblait s’amuser du striptease inachevé de notre Bimbo.

C’est ainsi que la vie somme toute banale se déroulait alors que la guerre battait son plein. On notait l’absence d’adultes dans les rues de nos quartiers. Les hommes combattaient dans les djebels ou bien peuplaient les camps et les prisons militaires. La majorité des femmes, tradition oblige, s’activaient à l’intérieur de leurs maisons. Les rues étaient ainsi livrées aux gamins qui y régnaient en maîtres. Ils y commettaient des larcins et y pratiquaient leurs guéguerre contre les bandes rivales d’autres quartiers…

En revanche les quartiers européens étaient calmes de toute agitation juvénile. Les jeunes européens avaient leurs loisirs organisés par la maman. Les pères eux, avaient d’autres préoccupations. Ils se rencontraient dans les bars (chez Régnier, aujourd’hui café Zaâmoum) pour prendre l’anisette et disserter sur la situation. Dans la cours de mon école me parvenaient des bribes de leur conversation qui renseignaient sur leurs doutes quant à leur destin sur cette terre conquise. Pour chasser cette angoisse, ces Européens sortirent dans la rue pendant le printemps de 1958. C’était le mois de mai, ils manifestèrent en foule leur joie dans les rues à la nouvelle de la venue d’un ‘Mehdi’’. Très vite la rumeur se répandit sur la ville. Ce ‘’Mehdi’’ qui était une figure de l’histoire de France est venu disait-on pour sauver leur Algérie de papa. Les indigènes comme on nous appelait, observaient le spectacle avec une ironie non dissimulée. Comme tous les gosses j’observais cette ‘’fête de la fraternité’’ organisée par des bougres désarmant de naïveté. Ils croyaient que leur petit cirque allait mettre fin à la lutte d’un peuple. En bandes de chérubins que nous formions, nous mettions cette occasion à profit pour nous distraire en reluquant les jeunes filles devenues moins farouches le temps de cette ‘’fête de la fraternité’’. Cette mascarade dura le temps de vie d’un papillon. Ce général arrivé au pouvoir dans des conditions pour le moins inhabituelles, était un politique qui bernait son monde. Des foules ignorantes de la réalité politique l’acclamèrent. Peu de temps après, ces mêmes foules de ‘’Pieds noirs’’ déchanteront et apprendront que l’on ne pouvait pas dévier le cours de l’histoire. Les autochtones retrouvèrent très vite la répression et comptaient toujours leurs morts. Car ce général (on a su par la suite qu’il s’appelait De Gaule) nous fit la guerre et durement… On connaît la fin de cette histoire. Aujourd’hui le pays est indépendant. J’aimerais tant que la phrase ‘’ En ce temps là, dans notre pays les ténèbres faisaient de l’ombre au soleil’’ ne s’appliquât pas à l’Algérie d’aujourd’hui.

Ali Akika cinéaste


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