L’Islam vu par Ferhat Abbas

L’islam est en l’an 1403 de son ère. Il est la dernière religion monothéiste. Il a été révélé en pleine lumière historique au VIIe siècle de l’ère chrétienne. Il ne s’entoure ni de miracles ni de mystères. Sa pensée est d’être l’héritier de la parole d’Abraham et le successeur du judaïsme et du christianisme, dépouillés des liturgies et des sacrements.
Le musulman est placé directement face à Dieu, dans la plénitude de sa conscience, de sa liberté et de ses responsabilités. Il est son propre « prêtre », pouvant accomplir tous les actes de la vie religieuse.
Point d’intermédiaire entre Dieu et lui. S’il fait le bien, il lui sera compté comme étant du bien, s’il fait le mal, il lui sera compté comme étant du mal.
Plus que le judaïsme et le christianisme, l’islam est une religion à ciel « ouvert ». Le croyant peut prier partout, même dans la solitude du désert. Il peut marier et enterrer ses coreligionnaires, sans autre obligation que celle d’être en état de pureté.
Les cinq obligations de l’islam : la profession de foi, la prière, le jeûne, la zakat et le pèlerinage aux lieux saints, subordonnées à l’hygiène du corps et à la propreté de l’environnement, constituent le lien spirituel de l’homme avec le Créateur.
L’islam ne force pas la croyance. La tolérance est sa première vertu. Il ne demande pas de croire pour croire. Il invite l’homme à la réflexion, à la méditation, à la recherche de la vérité. Il répète sans cesse : cherchez et raisonnez, même en matière de foi, même à propos du problème de l’au-delà et de la résurrection.
Mais l’islam est aussi une cité terrestre. Au seuil de la cité, le musulman est averti. A la pureté de l’âme et au respect du dogme, il doit associer l’amour du travail et de l’effort. « Travaille ici-bas comme si tu devais vivre éternellement et prépare-toi à la vie future comme un homme qui doit mourir demain. »
Le musulman doit donc rechercher un premier bonheur sur cette terre et l’obtenir par le travail et la production. Car il est dit : « La main qui donne est plus méritoire que celle qui reçoit », et aussi : « Allah aime celui qui fait son travail avec soin. »
Sa conception de l’économie est aussi éloignée de l’accumulation du capital que du collectivisme. L’islam est socialement la voie médiane. La communauté musulmane doit être une communauté unie, égalitaire : la concentration capitaliste et la thésaurisation en sont exclues. Le riche a plus de devoirs que de droits envers la communauté. C’est pourquoi l’islam- interdit l’usure et les spéculations boursières.
« La lutte de classes », fondement de la théorie marxiste, ne peut pas exister dans une société à caractère égalitaire. Les hommes sont solidaires les uns des autres comme le sont les pierres d’un même édifice. Ils sont ce que sont les cinq
objets de la main : le plus petit doigt a une importance égale à celle du plus grand. Aucune cloison ne sépare les riches des déshérités. Ce n’est pas la fortune qui compte, mais les qualités morales de l’homme. En Occident, les mariages entre personnes de classes sociales différentes sont des mésalliances. Dans une partie de l’Asie, les castes sociales sont cloisonnées. Ces phénomènes sociaux sont étrangers à l’islam. Tous les hommes se valent : Dieu seul est grand.
Mais l’incompatibilité majeure du marxisme et de l’islam, en dehors de l’athéisme de l’un et de la spiritualité de l’autre, réside tout spécialement dans le libéralisme et la tolérance de l’islam, et le totalitarisme et le sectarisme du socialisme marxiste-léniniste.
C’est pourquoi nos gouvernements, celui de Ben Bella aussi bien que celui de Boumediene, devaient faire un choix. Ou bien ils optaient pour le « matérialisme historique » qui se caractérise par la dictature et la force brutale, ou alors pour l’islam qui exclut toute contrainte. « Pas de contrainte en religion. » « L’homme est libre de croire et libre de ne pas croire’. » Si cette liberté existe en matière de foi, pourquoi n’existera-t- elle pas sur le plan politique ?
Sans doute, la suppression des classes sociales préconisée par le marxisme est-elle séduisante, mais est-elle réalisable ? En pays socialiste, les hommes ont-ils tous le même rang social ? L’islam est au plus près de la réalité sociale lorsqu’il admet cette hiérarchie, qu’il corrige et réduit, en condamnant le pouvoir de l’argent et l’excès de richesses. Il crée des devoirs supplémentaires aux croyants fortunés. La zakât, avec son caractère obligatoire, a la même importance que la prière .
Dans les circonstances exceptionnelles, comme la guerre ou la famine, l’islam, si respectueux, par ailleurs, de la propriété privée, ordonne impérativement : « Prends une partie de ce qu’ils possèdent pour sanctifier leurs biens et les purifier. »
C’est assurément un contrôle des fortunes et en quelque sorte aussi un prélèvement sur le capital, quand les circonstances l’exigent. Dans le même sens, le Prophète a dit : « Quand l’humanité a faim, personne n’a plus le droit de se réclamer de la propriété privée2. »
Et quand l’islam donne une image de l’incroyant, c’est encore à son attitude vis-à-vis des pauvres qu’il fait référence : « As-tu vu celui qui traite de mensonge la religion ? Or c’est celui qui repousse l’orphelin et qui n’incite point à nourrir le pauvre3. »
Ainsi la dimension sociale de l’islam a-t-elle existé bien avant l’avènement du marxisme. Cette dimension conduit à un socialisme à visage humain, et qui se pratique au stade de la distribution et non au stade des moyens de production.
C’est le revenu national qui doit être contrôlé et réparti équitablement dans la communauté, les moyens de production restant la propriété de ceux qui les possèdent. Pourquoi ? Parce que le droit à la propriété est la meilleure récompense du travail et de l’effort.
L’islam respecte le travail et le fruit du travail. La société musulmane a pour assises la liberté d’entreprise, l’initiative individuelle et le respect de la propriété privée, sources de prospérité générale. Et par voie de conséquence, l’islam recommande l’épargne et condamne le gaspillage.
Il protège l’héritage qui est la sécurité de l’enfant. Dans la cité, personne n’a le droit de se désintéresser du sort de son prochain. La solidarité n’est pas seulement un acte de portée morale laissé à l’appréciation de chacun, mais un devoir strict pour tous les membres de la communauté. « Celui qui s’endort rassasié, sachant que son voisin a faim, n’est pas des nôtres]. »
Dans l’islam, la personne humaine est respectée pour elle-même. Aux premiers jours de l’islam, lors du passage d’un corbillard, l’Apôtre de Dieu s’arrêta par respect. « C’est celui d’un juif », lui dit-on. « N’est-ce pas une âme ? », répondit le Prophète2.
Quand la menace de subversion se dessine, quand les marxistes manœuvrent pour déposer leurs œufs dans notre nid, que faire ? L’islam se pose cette question depuis qu’il a été soumis à la domination de l’Occident et elle s’est posée à nous, Algériens, d’une façon précise pendant notre guerre de libération, alors que nous étions contraints de former nos cadres dans les pays communistes. Nous étions donc en contact direct et prolongé avec leurs concepts moraux et sociaux, avec leur mode de pensée, avec leur idéologie.
J’ai posé la question au président du Conseil des ministres Kossyguine, alors que nous étions en délégation à Moscou, en octobre 1960, et lui ai demandé quel devait être notre comportement si la menace marxiste se précisait pour nous. Il m’a répondu : « Les gouvernants canadiens nous ont posé la même question. Je leur ai répondu : si les communistes vous posent des problèmes, mettez-les en prison. »
j’ai posé la même question, à Pékin, au Premier ministre Chou En-lai : « Personnellement, je crois que le ciel est vide et que Dieu n’existe pas, me dit-il. Mais il n’est pas nécessaire que vous adoptiez notre socialisme. L’essentiel est que vous gouverniez en direction des masses. L’islam a été d’un grand apport social. Il est respectable. »
je rapporte ces témoignages d’hommes d’État éminents pour démontrer que nous pouvons entretenir les meilleures relations avec les pays socialistes, et notamment avec ceux qui nous ont aidés durant notre lutte de libération, sans pour autant épouser leur idéologie et adopter leur type de société et de gouvernement. Ils ne l’ont pas demandé et ils ne le demandent pas. Ne commettons donc pas le crime de brûler de notre propre main ce qui donne un sens à notre vie.
On ne piétine pas facilement ce qui fut grand ! En 1967, sous le règne de Boumediene, dans son numéro du 9 avril, le journal Algérie actualité publiait un dessin de Kateb Yacine où l’ironie sarcastique frisait l’indécence. Ce dessin représentait deux fusées, une américaine et une soviétique ; à leur côté figurait le minaret’ d’une mosquée avec cette légende : La fusée qui ne démarre pas. Pour Kateb Yacine, l’islam serait-il donc condamné à croupir dans l’ignorance ?
À cette époque, Yacine était chargé de diriger le Théâtre national algérien d’expression française. Kateb Yacine est un écrivain de talent. Boumediene lui avait confié cette mission, parce qu’il le savait marxiste ; c’est encore son droit. Mais prendre l’islam pour un sujet de dérision, dans un pays musulman, n’est ni intelligent, ni élégant, ni charitable. J’ai ressenti cette légende comme une gifle et une injure. C’est aussi une injustice car il fut un temps où la science, qui a présidé à la naissance des fusées, était enseignée à l’Europe barbare par les musulmans. Qui nous dit que l’islam ne reviendra pas à sa gloire scientifique des premiers temps ?
Mais mon propos n’est pas là. Toute civilisation est périssable. Lorsque la civilisation moderne arrivera à son terme, elle entraînera du même coup la disparition des fusées, orgueil présent des grandes nations, à moins que ces fusées ne soient la cause de sa mort. Alors, la « fusée qui ne démarre pas », parce que sa vocation est sur terre, accomplira son destin : apprendre à l’homme à survivre à lui-même par la prière et l’espérance. Quant à la dictature stalinienne de notre temps et à l’athéisme des révolutionnaires, ils auront rejoint dans le cimetière des civilisations la mythologie grecque, l’idolâtrie de l’Arabie païenne et les dieux romains.
Dieu seul est éternel. Et son éternité appelle au respect de l’homme et à l’amour du prochain.
Ferhat Abbas/ L’indépendance confisquée 1962-1978
assala-dz.net




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