L’accent comme moyen de résistance

C’est souvent qu’on m’a demandé en France pourquoi je parlais le français avec cet accent qui me faisait rouler les « r » d’une façon particulière. Des demandes polies, parfois un peu narquoises, mais le plus souvent empreintes d’une curiosité teintée d’un zeste d’admiration. Les plus interloqués sont les Français d’origine maghrébine, qui prennent un air entre deux airs, comme en dit, et qui m’écoutent avec un petit sourire lorsque je fais des interventions devant des groupes, ne sachant quoi en penser.
Il y a même eu un jour un collègue de travail qui m’a franchement demandé : « Ce petit accent que tu as, Mohamed, tu le fais exprès, hein ? Tu le cultives ? » Et c’est souvent qu’il m’est arrivé d’expliquer aux gens l’histoire de mon accent.Eh bien, ce petit accent, je ne fais pas exprès de l’avoir et je le cultive encore moins. Ce petit accent n’est qu’un vestige de ma contribution à la lutte de libération nationale.
Cela se passait pendant l’année scolaire 1957/1958. J’étais en classe de cours élémentaire 2èmeannée (3e année primaire) au groupe scolaire Jean Jaurès. La guerre battait son plein, les combats se durcissaient sur le terrain, la ville était une prison cernée d’un triple ceinture de barbelés, il y a avait autant de soldats que d’habitants, avec des attentats, des rafles de jour comme de nuit, personne ne se sentait en sécurité. Sur le plan diplomatique, le F.L.N. marquait des points à l’O.N.U. mais la France s’accrochait à sa thèse de l’Algérie française et des Algériens français à part entière. C’est dans ce contexte que la nouvelle se répandit comme une trainée de poudre dans les cours des écoles : el khawa nous demandent de rouler le « r » en parlant le français, pour montrer aux Français et aux yeux du monde que nous ne sommes pas des Français. C’était un ordre que nous devions à tout prix exécuter. Il nous parvint au cours de la récréation de 10 heures.
C’est mon ami Mokhtar Zine qui me l’a murmuré, comme lorsqu’il m’apprenait les chants patriotiques, lui, le réfugié qui a gardé ses sources d’informations privilégiées de son Duquesne (Kaous) natal. Rentrés en classe, Mme Chaïb l’institutrice, une dame très compétente et très humaine, épouse du directeur du groupe scolaire, interrogea un premier élève sur un sujet banal. Je me souviens encore de la scène et du nom de l’élève, Nibouche Ammar, qui lui répondit en roulant le « r ». L’institutrice interloquée lui demanda qu’est-ce qui lui arrivait. Comme il ne répondait pas, elle interrogea un autre élève, mon ami Abdelhamid Boubendir qui était un très bon élève : même scénario. Ce fut ensuite mon tour avec le même résultat.
Comme j’étais aussi un bon élève qui n’a jamais posé de problème, elle me regarda et me dit : « Toi aussi ! ». J’ai vu qu’elle avait des larmes aux yeux, j’ai baissé la tête, j’avais de la peine pour elle mais c’était la guerre. Depuis ce jour, tout le groupe scolaire Jean Jaurès s’était mis à rouler l e « r ». Tout le groupe scolaire puisque c’était une école pour indigènes, on était entre nous, c’était comme ça. Il ne risquait pas d’y avoir un Français, un pied-noir ou un algérien de confession israélite qui risquait de casser l’unanimité puisque, eux, ils étaient scolarisés entre eux selon les lois de l’apartheid colonial français. A partir de là, l’accent était devenu la ligne de démarcation entre les patriotes algériens et les autres.
Inutile de dire que le manquement à cette règle était considéré entre nous comme une trahison. C’est pour ça que je dis aussi parfois que mon accent, c’est l’accent du F.L.N. quand le F.L.N. était le F.L.N. des patriotes, des combattants et des martyrs.
Par Mohamed Chouieb



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