L’alibi féminin du colonialisme

lundi 31 octobre 2011
par Youssef Girard
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Suite aux élections à l’Assemblée constituante tunisienne, le ministre des affaires étrangères français, Alain Juppé, déclarait à propos de la Tunisie nouvelle : « La France va rester vigilante. La France va dire : attention, il y a une ligne rouge qu’il ne faut pas franchir et pour nous la ligne rouge ce sont un certain nombre de valeurs et de principes démocratiques comme l’alternance démocratique, les droits de l’homme ou encore l’égalité homme-femme. Nous allons être très vigilants et nous avons les moyens d’exprimer cette vigilance (…) Nous allons mettre en place une aide (…) c’est dans notre intérêt. Cette aide, nous l’apporterons dans la mesure où la ligne rouge ne sera pas franchie » [1] .

commentaire. Pour qui se prend Alain Juppé pour donner des leçons à un peuple libre ayant renversé une dictature soutenue activement par les gouvernements français successifs ? Pour qui se prend-il pour tracer des « lignes rouges » au futur gouvernement tunisien démocratiquement élu ? Alain Juppé n’aurait-il pas compris que nous ne sommes plus en 1881 et qu’il n’est pas Jules Ferry [2] ? Aurait-il oublié que la Tunisie n’est plus une colonie française depuis 1956 ?

Alain Juppé était bien moins regardant sur le respect des « droits de l’homme » lorsqu’il était ministre des affaires étrangères, entre 1993 et 1995, au moment du génocide des Tutsis du Rwanda alors que le gouvernement français appuyait les génocidaires. Partant de là, il est vrai que les nouvelles autorités tunisiennes n’auront pas ce certificat de « démocratie occidentale » que représente le fait d’être mêlé, de près ou de loin, à un génocide.

Nous ne nous arrêterons pas d’avantage sur la morgue néocoloniale du ministre des affaires étrangères français. Nous reviendrons uniquement sur l’utilisation de l’alibi féminin exploité par Alain Juppé afin de justifier la politique coloniale française dans le monde arabo-musulman. Cet argument a des racines lointaines dans la politique de l’Occident impérialiste et il est profondément hypocrite lorsque l’on analyse les résultats des dernières élections tunisiennes.

L’un des premiers responsables politiques occidentaux à avoir utilisé l’alibi féminin pour promouvoir la politique coloniale de son pays n’est autre que Lord Cromer, représentant du trône britannique en Egypte de 1883 à 1907. Lord Cromer s’attacha à mettre en exergue la question du voile pour en faire le symbole du mépris dans lequel les sociétés musulmanes tenaient les femmes. Il se présentait lui-même comme le défenseur des femmes « orientales » opprimées. Dans le même temps, en Grande-Bretagne, Lord Cromer était membre d’une société luttant contre les mouvements féministes qui se battaient pour l’amélioration de la condition des femmes britanniques [3].

Durant la Révolution algérienne, les autorités françaises développèrent le même type de politique pour lutter contre le FLN. Les autorités coloniales organisèrent des cérémonies de dévoilement de femmes aux cris de « vive l’Algérie française ». L’alibi féminin devait servir la politique coloniale de la France et les femmes étaient perçues par les stratèges de la colonisation comme l’un des moyens les plus efficaces pour conquérir durablement la société algérienne. Cette cérémonie s’inscrivait dans la continuité d’une politique plus ancienne visant à la « destruction de l’originalité du peuple », à sa dépersonnalisation, par l’occidentalisation systématique de la femme algérienne, prélude à l’acculturation complète de l’Algérie. Pour les autorités françaises, il s’agissait de poursuivre leur « classique campagne d’occidentalisation de la femme algérienne  » [4].

Cette utilisation de l’alibi féminin exploité afin de justifier la politique coloniale de l’Occident est profondément hypocrite lorsque l’on analyse précisément les résultats des élections à l’Assemblée constituante tunisienne. Incriminé par Alain Juppé, le mouvement Ennahdha est sorti largement en tête des dernières élections avec 90 sièges sur les 217 à pourvoir au sein de la nouvelle assemblée - soit un total 41,47%.

Cette nouvelle assemblée compte 49 femmes sur 217 élus ce qui représente une part féminine de 22,58%. Actuellement, en France, le parlement compte seulement 18,54 % d’élues. Cette faible proportion d’élues place la France au 18e rang des 27 Etats de l’Union européenne pour le pourcentage de femmes siégeant dans les parlements nationaux.

De plus, sur les 49 femmes élues à l’Assemblée constituante tunisienne, 42 ont été élues sur les listes du mouvement Ennahdha attaqué par le ministre des affaires étrangères français. Cela signifie que 85,71% des femmes élues dans cette assemblée ont été élues sur les listes d’Ennahdha. Ces chiffres révélateurs remettent en question bien des préjugés savamment entretenus par l’Occident impérialiste et ses relais occidentalophiles « locaux » sur la question féminine dans le monde arabo-musulman.

Avec 42 femmes sur un total de 90 élus, le mouvement Ennahdha arrive presque à respecter la parité puisque ses élus sont à 46,66% des femmes. Avec un tel pourcentage, Ennahdha se placerait au niveau de la Suède c’est-à-dire au premier rang des Etats de l’Union européenne - étalon « universel » faisant autorité concernant le respect des droits de la femme ! - pour ce qui relève du pourcentage de femmes siégeant au parlement. Ainsi, Ennahdha se classerait très loin devant la France en matière de participation des femmes à la vie politique. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, Alain Juppé ferait bien de s’occuper de son pays avant de donner des leçons de respect des droits de la femme aux Tunisiens et au mouvement Ennahdha.

En réalité, les propos d’Alain Juppé s’inscrivent dans le cadre de la « classique campagne d’occidentalisation de la femme » arabo-musulmane menée par la France coloniale depuis plus d’un siècle. Dans ce cadre, il ne s’agit nullement, pour les autorités coloniales françaises, de défendre les droits de la femme mais uniquement de dominer les sociétés arabo-musulmanes en utilisant l’alibi féminin afin de servir les intérêts impériaux de la France. Ici, la question féminine n’est qu’une diversion servant à défendre une vieille politique colonialiste.

Youssef Girard


[1]http://www.wat.tv/video/juppe-franc…

[2]Partisan actif de l’expansion coloniale française, Jules Ferry poussa à la colonisation de la Tunisie en 1881

[3]Cf. Al-Sadda Hoda, « Le discours arabe sur l’émancipation féminine au 20e siècle », URL : http://www.cairn.info/revue-vingtie…

[4]Fanon Frantz, « L’Algérie se dévoile », L’an V de la révolution algérienne, Paris, La Découverte, 2011, pages 17-46


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Réactions

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mardi 1er novembre 2011 à 13h28, par  AB

Certains charlatans plumistes et politiciens pensent toujours avec la mentalité des colonialistes. La Tunisie n’est plus protectorat, les peuples maghrébins ne sont plus ces "indigènes" de la Républiques. Ils sont libres et conscients de ce qu’ils font. Le maghrébin est libre de son choix, il s’inspire de ses vrais valeurs. ça doit etre une leçon pour certains de nos "élites" qui s’attachent aux faux valeurs importées de l’étranger.

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lundi 31 octobre 2011 à 19h23

Pourquoi la France n’a-t-elle pas félicité le vainqueur incontesté des élections tunisiennes, en l’occurence le mouvement islamiste Ennahdha ? C’est la question posée par le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, fin observateur du Maghreb pour El Pais, relayant des critiques entendues à Tunis.

Le journaliste écrit sur son blog, en français s’il vous plait :

« La France a été mesquine vis à vis de la Tunisie qui accouche d’une démocratie. Son ministre des Affaires Étrangères, Alain Juppé, a certes salué “le bon déroulement des premières élections libres en Tunisie”, mais il n’est pas allé au delà.

Pas un mot pour féliciter les vainqueurs à commencer par les islamistes d’Ennahdha. Pas un mot non plus pour souligner la volonté de Paris de travailler avec le nouveau gouvernement issu des urnes.

Au contraire, les messages émis à Paris sont parsemés de remontrances. »

Ignacio Cembrero rappelle, non moins méchamment, que « la France était bien moins vigilante du temps de la dictature du président Zine el Abidine Ben Ali dont le système politique était considéré comme un modèle par nombre de dirigeants français. »

Le journaliste espagnol fait la comparaison avec les autres pays occidentaux :

« La réaction de l’ancienne puissance coloniale en Tunisie contraste aussi avec celle des ses partenaires européens.

Tous, à commencer par Berlin ou Rome, se sont empressés de se réjouir de la tenue d’élections libres. Madrid, de son coté, “ félicite les partis ” tunisiens représentés à l’Assemblée Constituante et offre ses bons services pour rédiger une Constitution démocratique. Londres ne demande qu’à “ travailler étroitement avec le nouveau gouvernement ”.

En Europe c’est, sans nul doute, Catherine Ashton, la Haute Représentante de l’Union pour les Affaires Étrangères, qui est allé le plus loin en félicitant “ le parti Ennahdha qui a recueilli le plus grand nombre de voix ”.

Les américains, eux, ont devancé tout le monde en matière de louanges et d’encouragements à la nouvelle Tunisie.

Et sa conclusion est sans appel :

“La France qui a été la dernière puissance occidentale à lâcher Ben Ali est à nouveau la dernière quand il s’agit de fêter avec les tunisiens la démocratie naissante.” RUE89

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