L’argent sans le bonheur

2010 a été une année faste pour les importateurs algériens. Pour la première fois dans l’histoire du pays, les importations de biens et services ont dépassé le cap des cinquante milliards de dollars. La part des services a littéralement explosé, pour dépasser les dix milliards de dollars, alors que les biens importés ont atteint le chiffre faramineux de 40.21 milliards de dollars..
2010 a été une année faste pour les importateurs algériens. Pour la première fois dans l’histoire du pays, les importations de biens et services ont dépassé le cap des cinquante milliards de dollars. La part des services a littéralement explosé, pour dépasser les dix milliards de dollars, alors que les biens importés ont atteint le chiffre faramineux de 40.21 milliards de dollars.
Même avec des gaspillages énormes, des pratiques commerciales défaillantes et des déperditions très élevées, les importations ont donc atteint près de 1.000 dollars par habitant. Un chiffre impressionnant, qui confirme la hausse importante de la consommation en Algérie. Comme l’atteste le montant consacré par exemple aux biens de consommation non alimentaires, qui atteint le chiffre vertigineux de 5.98 milliards de dollars, ou celui des biens de consommations alimentaires, légèrement supérieur (6.02 milliards).
Ces sommes immenses consacrées à la consommation ont eu un effet direct sur le niveau de vie des Algériens. Ceux-ci consomment plus, car ils ont un revenu plus élevé. Mais consommer plus ne signifie pas forcément consommer mieux, ni vivre mieux.
En fait, la consommation des Algériens se trouve contrariée par deux obstacles. Certes, ils consomment beaucoup, mais mal. Et le fait de consommer plus ne signifie pas forcément une amélioration de la qualité de la vie. Ce qui donne, au bout du compte, un résultat assez curieux : en Algérie, il est difficile d’être heureux quand on n’a pas d’argent, mais avoir de l’argent n’est pas une garantie de bonheur, ni même de bien être.
Comment expliquer ce paradoxe, entre des revenus qui augmentent, et une qualité de vie qui stagne, quand elle ne se détériore pas ? Comment expliquer cette insatisfaction chronique, cette mal vie, dans une société où le revenu a connu une hausse réelle ? Pourquoi des gens, surtout les jeunes, refusent-ils ce qui leur est offert, alors que le chômage baisse et que la vie offre théoriquement plus d’opportunités ?
En fait, c’est tout le malaise algérien qui se trouve concentré dans ce paradoxe. Et les raisons ne sont pas seulement économiques, mais plutôt politiques, au sens d’organisation de la vie sociale. Les méthodes de gestion en vigueur dans le pays ne sont pas bonnes. La jungle institutionnelle, l’absence de règles et l’utilisation irrationnelle des richesses débouchent inévitablement sur ce sentiment de rejet qu’on retrouve dans toutes les catégories sociales.
En Algérie, un riche n’est pas forcément heureux. Le seul lieu qu’il maitrise, c’est chez lui. Ailleurs, il ne trouve ni le cadre de vie, ni les loisirs, ni les activités culturelles qui permettent l’épanouissement. On a beau habiter une belle maison et rouler en 4x4, une fois pris dans les embouteillages et dans le stress du stationnement d’Alger, on se trouve presque au même niveau que le citoyen qui prend le bus. La dégradation de l’espace public, et l’incapacité des autorités à y remédier, est devenu un label algérien. C’est d’ailleurs ce qui pousse les Algériens à aller massivement en Tunisie pour leurs vacances. Ils y trouvent ce qui n’existe pas chez eux : un cadre organisé, un espace public homogène, des rues propres, des lieux de loisirs (restaurants, lieux de sortie, etc.) alliant hygiène et confort, sans que cela ne soit excessivement cher.
« Dans les autres pays, le bonheur coûte cher. En Algérie, on ne le trouve pas, même avec beaucoup d’argent, », dit un cadre supérieur à la retraite, qui avoue ne pas pouvoir passer ses vacances, ni sortir en Algérie. « On a longtemps pensé que c’était lié au terrorisme. Mais on s’y est habitué, et on a l’impression de plus avoir envie de changer », note-t-il.
C’est peut-être cela qui a changé durant la décennie écoulée en Algérie. Les moyens du bonheur sont disponibles, mais la société algérienne ne sait pas les utiliser pour créer un peu de bonheur. Ni même de bien être collectif.
La Nation



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