L’émigration algérienne en France, Chapitre d’un ouvrage

(Par Chérif BOUDELAL Al-Boukhdachi)
Rafraîchissons un peu la mémoire et parlons des oubliés de l’histoire, autrement dit les colonisés que la France utilisait comme une main-d’œuvre à bon marché pour son industrie, mais aussi comme chair à canon en temps de guerre. Après leurs bons et loyaux services, elle renvoyait chez eux en temps de paix les soldats rescapés et les ouvriers lors des récessions économiques, les jetant ainsi comme des machines obsolètes. L’immigration française extra européenne a commencé par l’émigration algérienne dans les années 1890.
On note la présence de 1.500 Algériens dans le Nord de la France en 1898 dont 1.000 d’entre eux travaillaient dans les mines du Nord-Pas-de-Calais. Au cours des années 1906 - 1907, on notait la présence de 5.000 travailleurs algériens qui ont été amenés pour les utiliser à casser les grèves des travailleurs italiens dans les raffineries phocéennes, au Sud-est de la France (voir le livre de M. Amar et P. Milza) . L’Algérie était alors une colonie française et le gouvernement français se servait à volonté de la main-d’œuvre algérienne lorsqu’il en avait besoin. Les employeurs qui se trouvaient face à des ouvriers organisés et déterminés à continuer la grève aussi longtemps que leurs revendications n’étaient pas satisfaites, se sont servis de cette main-d’œuvre, en puisant dans la réserve coloniale. Une fois les grèves terminées, ces ouvriers algériens ont été orientés vers la région parisienne où le patronat avait besoin d’eux. Ces Algériens, qui étaient souvent des mêmes villages, voire des mêmes familles, ont été recrutés en majorité dans les montagnes de la Kabylie, d’où la présence d’une communauté algérienne nombreuse d’origine kabyle en Île-de-France.
Vu la misère dont les Algériens faisaient l’objet chez eux, cette première vague d’émigration vers la France avait incité d’autres ouvriers à venir rejoindre leurs compatriotes dans la métropole. Au début de la guerre de 1914-1918, les Algériens étaient environ 12.000 personnes en France. Ils avaient été d’abord rapatriés de force au début de la guerre, mais ramenés lorsque celle-ci s’est avérée prolongée et les besoins de la main-d’œuvre se faisaient fortement ressentir. A partir de 1915, on avait fait venir des Algériens (entassés dans les bateaux à bétail) avec les méthodes martiales, mais cette fois-ci par vague de dizaine de milliers.
Les colonisés étaient les premiers sur les fronts Au fur et à mesure que la guerre prenait de l’ampleur, les besoins de l’industrie étaient encore plus grands pour tourner les usines d’armements. Le service militaire obligatoire avait été instauré en 1912 pour les Algériens, auquel il a été ajouté un décret en 1917 permettant à l’administration militaire de mobiliser tous les Algériens âgés de 20 à 40 ans pour servir la guerre ; ce décret s’appliquait aux militaires et aux ouvriers de la même façon. Les Algériens n’avaient pas d’autre choix que d’obéir aux ordres des maîtres ; ceux qui essayaient d’échapper à la réquisition étaient traduits devant le tribunal militaire et sanctionnés sévèrement. Le nombre d’Algériens qui avaient participé à l’effort de guerre, avancé par différents historiens et écrivains, diverge d’un auteur à l’autre. Ainsi, Marianne Amar et Pierre Milza donnent le nombre de 240.000 Algériens qui avaient participé à l’effort de guerre lors du premier conflit mondial. Ils donnent par ailleurs le nombre de 25.000 soldats Algériens tombés sur les champs de bataille. Mahfoud Kaddache, quant à lui, avance le nombre de 300.000 Algériens qui avaient participé à l’effort de la même guerre. Paul Muzard, quant à lui, avance le nombre de 52.000 morts. Tous ces nombres nous paraissent très en deçà de la réalité. Quand on sait que les Algérienne étaient environ 6 millions de citoyens à cette époque-là, on peut facilement en déduire que le nombre d’Algériens qui avait participé à la guerre avec la France est largement supérieur aux nombres donnés par ces auteurs. Il convient de rappeler que tous les hommes de 20 ans et 40 ans étaient appelés ou rappelés par l’armée. Si on estime que les hommes et les femmes constituaient 50% pour chaque sexe, c’est-à-dire 3 millions de personnes de sexe masculin. Maintenant, si on estime que la moitié de cette population masculine avait entre 20 et 40 ans, on trouve 1.500.000 hommes qui étaient concernés par cette mobilisation. Même si on suppose que 50% d’Algériens de cette tranche d’âge avaient échappé à cette mobilisation (ce qui paraît improbable), il reste 750.000 hommes qui n’en avaient pas échappé. Tous ces hommes auraient donc servi dans l’armée comme soldats, dans les mines ou dans les usines comme ouvriers pour alimenter la guerre. Et si on estime que ce nombre est partagé entre soldats et ouvriers, on trouve 375.000 personnes pour chacun des deux sexes.
Ceci nous amène à dire que les nombres donnés par les auteurs susmentionnés sont très en deçà de la vérité, aussi bien pour les soldats que pour les ouvriers. Quant au nombre de morts on peut les évaluer, approximativement, en fonction des données globales de morts au sein de l’armée française. On sait déjà que la France avait laissé sur les champs de batailles pendant la première guerre mondiale 1.400.000 morts. Et on sait également que les soldats ressortissants des pays colonisés étaient les premiers sur les lignes de fronts. Ces deux informations nous permettent de déduire que les nombres donnés par les auteurs cités plus haut ne sont qu’une infime partie du nombre réel. D’autres chiffres aussi aléatoires ont été donnés pour évaluer les nombres de combattants des autres pays colonisés ou sous protectorat français, alors que des dizaines de milliers de leurs ressortissants (de chaque pays) ont participé à la guerre. Le nombre de soldats coloniaux morts pendant la première guerre mondiale pourrait facilement atteindre la moitié du nombre global annoncé plus haut, c’est-à-dire 750.000, si ce n’est plus. Quant aux blessés, on imagine qu’ils se compteraient par dizaines de milliers, et que des milliers parmi eux seraient restés mutilés à vie. L’expression « la tombe des soldats inconnus » est aussi valable pour les rescapés de la guerre. Le même scénario s’est répété pendant la seconde guerre mondiale. Le grand historien Algérien, Mostafa Lacheraf, estime, quant à lui, le nombre de morts algériens durant les 132 ans de l’occupation de l’Algérie, à 7,5 millions. Même si ceci n’est qu’une estimation, ce nombre peut être facilement atteint si on y associe les résistants, les massacres des civils et les soldats qui ont participé aux côtés de la France et morts sur les champs de batailles pendant toutes les guerres qu’elle a menées à travers le monde pendant la période mentionnée (les Algériens ont participé à 8 guerres aux côté de la France).
L’Émir Khaled, le 1er Zaïm algérien L’initiateur de la prise de conscience des Algériens en France était un Saint-cyrien algérien nommé

- L’Emir Khaled
l’Émir Khaled (1875-1936). Il est le petit-fils de l’Émir Abdel Kader qui a conduit la Résistance contre l’occupation française pendant dix-sept ans avant de négocier sa reddition en 1847. L’Émir Khaled a été élève à l’École de Saint-Cyr. Après avoir refusé de prendre la nationalité française, il a été promu au grade de « Sous-lieutenant Indigène » en 1897. Une fois en fonction dans l’armée, il a découvert la discrimination vis-à-vis des soldats algériens qui avaient un traitement spécifique, celui de « l’indigénat », c’est-à-dire la loi qui considère les Algériens comme des sous-hommes. En tant qu’officier « indigène », l’Émir Khaled revendiquait l’égalité de traitement entre les soldats français et algériens au sein de l’armée. Sa façon de commencer sa carrière dans l’armée, réputée pour sa discipline rigoureusement colonialiste, ne plaisait pas à ses supérieurs car il pouvait « contaminer » les soldats « indigènes. » Leur prise de conscience pouvait les emmener ensuite à revendiquer leurs droits, voire à aller plus loin dans leurs revendications, et cela pourrait devenir dangereux pour l’existence même des colonisateurs sur le sol algérien. Rappelons-le, les soldats algériens étaient juste bons pour faire la guerre, comme chair à canon, sans jouir des droits civils et civiques comme leurs compagnons d’arme français. Ils ne pouvaient pas voter, par exemple. Avoir conscience de leurs droits est un sacrilège qui ne peut pas être toléré par une armée d’occupation qui veut maintenir les colonisés dans l’ignorance et la peur éternelle des maîtres. En étant officier il avait un contact permanent avec ses compatriotes soldats ; cela lui était facile de les inciter à revendiquer les mêmes droits que leurs camarades français ; mais aussi pour les préparer politiquement à s’émanciper en tant que colonisés. Comme l’administration militaire ne pouvait pas l’éloigner de ses compatriotes algériens, du fait qu’ils étaient très nombreux dans l’armée, elle a préféré le renvoyer définitivement de l’armée. Il a été renvoyé de l’armée en pleine guerre, en 1916. Et comment peut-on tolérer un engagement politique à un officier de l’armée, de surcroît « indigène », alors qu’il n’était pas toléré pour les militaires tout court ? Contrairement aux prévisions de l’Administration coloniale de l’armée, son renvoi lui a permis d’agir plus librement au sein de la classe ouvrière franco-algérienne. Du coup, il pouvait continuer son travail de conscientisation envers les soldats et les nombreux ouvriers algériens puisque les soldats eux-mêmes étaient en contact permanent avec leurs compatriotes émigrés. C’est pendant cette période de liberté (dans le civil) que l’Émir Khaled avait préparé une élite militante au sein de la hédjra (émigration) algérienne. Ce travail de prise de conscience de l’Émir a commencé dans les casernes et continué plus largement en civil. C’est pendant sa présence en France que plusieurs revues ont été créées, et notamment l’« Ikdam » en mars 1919 dont il est devenu le rédacteur en chef en 1920, ou « la Fraternité Algérienne », créée en janvier 1922, ou encore « Le paria en avril 1922. Au cours de son séjour en France, l’Émir Khaled avait sensibilisé la gauche française, et notamment le P.C.F. (Parti Communiste Français), sur les revendications concernant l’égalité des droits qu’il réclamait pour les Algériens. Même s’il n’avait pas les mêmes analyses politiques que les militants de ce parti concernant la lutte de classe - car les communistes ne faisaient pas la différence entre les travailleurs de la métropole et ceux des colonies -, il les considérait comme des alliés dans le combat contre l’injustice qu’il menait. Ayant connu déjà la discrimination que faisaient les autorités coloniales entre colonisés et colonisateurs, l’Émir Khaled avait une autre vision de la lutte du peuple algérien contre l’occupation française. Il était conscient aussi de l’intérêt que représentait le PCF pour la classe ouvrière française, et donc pour les migrants algériens. Par conséquent, le combat commun qu’ils menaient contre l’injustice les unissait et renforçait leur lien, et ceci a contribué à la prise de conscience des migrants algériens qui aspiraient à leur émancipation et à la libération de leur pays. Dr Chemyl Boutaleb El-Hassani, arrière petit-fils de l’Émir Khaled, cite dans la biographie de son grand-père quelques compagnons de celui-ci, militant pour la cause algérienne à

- Messali Hadj
Paris, en l’occurrence Belghoul, Messali, Si Djillali, Hadj Ali Abdelkader. Cependant, sa combativité au sein des travailleurs algériens et de la gauche française lui avait attiré beaucoup d’ennuis, car cela ne plaisait pas non plus aux autorités françaises. Après la guerre, sa persécution a redoublé puisqu’il a été déporté en 1923 une première fois vers l’Algérie, puis autorisé à revenir en France après la victoire du cartel de gauche en 1924 avant d’être déporté définitivement en 1926 vers l’Algérie, ensuite vers l’Égypte avant d’être transféré à Damas, à sa demande, où il mourut. Un siècle après l’occupation de l’Algérie, l’Émir Khaled continuait à défier le colonisateur, non pas par les armes à feu comme le faisait son grand-père, mais par la plume et l’action politique. Il a continué le combat jusqu’à sa mort à Damas, le 09/01/1936 où est mort son grand-père, Abdel Kader, en 1883. L’Émir Khaled était donc la cheville ouvrière, la conscience même des futurs dirigeants algériens lesquels ont mis en place plus tard des organisations et partis politiques qui ont conduit l’Algérie à l’indépendance. C’est grâce à sa détermination, à son talent de rassembleur qu’une élite de militants algériens a été formée en France, puis en Algérie. Sa ténacité n’avait jamais affaiblie malgré la pression politique et la répression policière qu’il subissait sans cesse jusqu’à sa déportation finale. Comme l’avait bien détecté Charles André Julien, qui a tracé le portrait de l’Emir Khaled , le mouvement de libération du Maghreb était bien en marche, et rien ne pouvait l’arrêter.
C’est dans la même année de sa déportation en Algérie que « L’Étoile Nord Africaine » est fondée à Paris dont l’Émir Khaled a été nommé président d’honneur. C’est Messali Hadj qui prendra la direction de cette organisation qui jouera un rôle important auprès des travailleurs algériens en France. Ce mouvement deviendra l’éclaireur d’une longue marche pour l’émancipation du peuple algérien, et qui a abouti à l’indépendance de l’Algérie. Toutes les élites des pays anciennement occupés par la France, qui ont joué un rôle déterminant auprès de leurs peuples, sont passées par Paris. Parmi eux, on peut citer, outre l’Émir Khaled et Messali Hadj chez les Algériens, Hô Chi Minh chez les Vietnamiens ; Ben Barka et Allal El-Fassi chez les Marocains, Ferhat Hachad et Habib Bourguiba chez les Tunisiens. On peut ajouter à cette liste Franz Fanon, le Martiniquais,
qui avait incarné l’universalité de la lutte anticolonialiste par ses œuvres, telles « Les damnés de la terre », « peau noire masque blanc », « pour la révolution africaine » ou « « Sociologie d’une révolution - L’an V de la révolution algérienne », etc. Franz Fanon avait pris le parti pour l’indépendance de l’Algérie dès le début de la guerre de libération en 1954. Ayant été recherché par la police française, comme beaucoup de ses camarades communistes d’Algérie, il avait troqué son cabinet de psychiatre à Blida contre le maquis. Il a joué un rôle important au sein de la Révolution algérienne, en tant qu’idéologue et en tant que diplomate. Il a contribué, en grande partie, à la prise de conscience des peuples occupés et des opprimés à travers le monde, et notamment en Afrique.
L’Eldorado métropolitain Au lendemain de la fin de la première guerre mondiale, comme nous l’avions signalé plus haut, les Algériens ont été renvoyés dans leurs « gourbis » (bidonvilles) en Algérie : il ne restait que quelques milliers d’entre eux en France. Comme ils avaient découvert l’écart existant entre les salaires des Algériens dans l’Algérie colonisée et ceux des travailleurs français en métropole, ils revenaient dès qu’ils le pouvaient. L’Italie, qui fournissait l’essentiel de la main-d’œuvre à la France, avait besoin aussi de ses ressortissants pour reconstruire le pays dévasté par la guerre. En 1919, au même moment où elle renvoyait les Algériens chez eux, la France avait signé une convention avec la Pologne pour importer sa main-d’œuvre. En 1921, elle commença à faire venir des réfugiés arméniens de Syrie et du Liban - pays qu’elle occupait à l’époque -, car les Polonais ne suffisaient pas à combler le vide provoqué par la guerre. Puis, faute d’avoir suffisamment de main-d’œuvre européenne, la France avait fermé les yeux sur le retour des Algériens qui venaient chercher du travail en France quand ils le pouvaient, car ils baignaient dans la misère chez eux. En effet, pendant que l’Algérie servait de grenier à l’Empire colonial et de paradis sur terre aux colons, les Algériens étaient plongés dans une misère noire, souffrant de la famine et des épidémies qui en découlaient. Alors tous ceux qui pouvaient émigrer n’hésitaient pas à le faire. Ceux qui avaient connu « l’Eldorado » de la métropole revenaient et faisaient venir d’autres hommes de leur entourage. Désormais l’émigration algérienne atteint toutes les régions du pays et augmente le nombre de candidats à l’exil volontaire. Ainsi, le nombre des travailleurs algériens était de 45.000 en 1922 ; de 70.000 en 1924 et de 100.000 en 1931. Les Algériens s’installaient notamment autour des villes industrielles, et travaillaient essentiellement dans l’industrie, le bâtiment et les travaux publics. Ils s’installaient autour, et non dans les villes parce que les bidonvilles des immigrés se trouvaient à l’extérieur des villes. L’exception ne fait pas la règle, puisqu’ un immense bidonville se trouvait au cœur de Nanterre où étaient cantonnés des milliers d’algériens. Le sociologue algérien, Abdel Malek Sayad , avait fait une étude sur la sociologie urbaine de la ville de Paris et alentours. Il y décrit la situation des ouvriers algériens et les bidonvilles où ils habitaient, « qui n’ont pas besoin de fil de barbelés pour être repérés ». Il explique que dans Paris on trouve deux mondes « qui se côtoient mais ne se voient pas réellement », et où le contraste entre la richesse des uns et la pauvreté des autres est flagrant.
Ils étaient déjà rejetés En 1931, la communauté algérienne en France n’était qu’au sixième rang par rapport aux autres immigrés -3,2% de la masse des travailleurs étrangers séjournant sur le sol français. « Pourtant l’opinion les rejetait déjà, on disait que les Algériens étaient de piètres travailleurs, paresseux, incapables de se plier à la discipline… » ! On attribuait ces qualificatifs aux Algériens parce qu’ils étaient en majorité moins malléables et plus rebelles que d’autres travailleurs étrangers. La crise économique des années trente a renforcé ces préjugés envers les Algériens et fait découvrir, à nouveau, à l’opinion ces « piètres travailleurs » en les renvoyant chez eux par dizaines de milliers ; ainsi, de 100.000 ressortissants algériens en 1931, ils sont passés à 65.000 en 1932, et à 31.000 en 1936. En 1939, à l’instar de la première guerre mondiale, les Algériens ont été aussi les premiers à être réquisitionnés et envoyés au front, dans les usines et au fond des mines pour faire face à la machine de guerre de l’Allemagne nazie d’Hitler. En plus de soldats d’avant-garde, la France est allée puiser dans son réservoir de main-d’œuvre en Algérie. A l’instar de la première guerre, les algériens ont été recrutés par l’armée sur place au même titre que les soldats. En 1918, après l’armistice, ces Algériens ont été renvoyés manu militari chez eux ! Un drôle de remerciement que l’État français adressait à l’égard de ceux qui l’avaient servie et se s’étaient sacrifiés pour elle. A la fin de l’année 1945, il ne restait que 22.000 Algériens, parmi les rescapés de la guerre, en France.
Les soldats et ouvriers « jetables » Des centaines de milliers de travailleurs algériens qui ont servi la France lors des deux guerres mondiales ont été renvoyés chez eux, comme des ingrats, juste après l’Armistice. Pourquoi les gouvernements français les avaient-ils renvoyés, alors qu’ils avaient besoin de main-d’œuvre pour reconstruire le pays ? C’est un « secret défense » de la puissance coloniale qui est resté bien gardé pendant plus d’un demi-siècle, avant que des « fuites » ne commencent à sortir des archives de l’État ! Des centaines de livres ont été écrits par des historiens et des « spécialistes de l’immigration », mais aucune recherche n’a été entreprise pour essayer de connaître le motif des renvois de ces travailleurs algériens, après avoir servi la France pendant les deux guerres mondiales. Il est difficile de savoir le pourquoi de cet « oubli ». Peut-être l’ont-ils fait pour ne pas trahir « leur mère », à l’instar l’écrivain philosophe, Albert Camus (algérien « de souche coloniale ») qui a préféré l’injustice de sa « mère » à la justice pour le peuple algérien ? En 1946, alors que la France avait un besoin urgent de main-d’œuvre pour reconstruire le pays dévasté par la guerre, le gouvernement français refusait de faire appel aux Algériens. Ce n’est que plusieurs dizaines d’années plus tard qu’on a pu connaître une partie de la vérité sur les renvois massifs de ces travailleurs algériens après leurs « bons et loyaux services », en 1919 et en 1945, pendant les deux guerres mondiales. C’est seulement un demi-siècle après que des chercheurs ont découvert dans les archives du gouvernorat d’Alger de 1946 les traces qui ont motivé ces renvois et refus. En effet, le gouverneur d’Alger avait proposé au gouvernement de De Gaule 100.000 travailleurs « indigènes » pour aider à reconstruire le pays, mais son offre a été rejetée. Le général ne voulait pas que les Arabo-musulmans s’installent en France pour éviter le « mélange des cultures ». A partir de cette affirmation, on peut en déduire, à juste titre, que le renvoi des Algériens de 1919 ordonné par Clemenceau (alors chef du gouvernement) était motivé par la même politique. Cependant, cette affirmation archivée n’a pas donné toute la clarté sur la vraie motivation du refus d’accueillir les Algériens en France. De Gaulle (comme son homologue Clemenceau) ne voulait surtout pas que les Algériens prennent conscience de la lutte des classes en France, car, celle-ci pourrait déboucher à des revendications politiques qui compromettraient son administration coloniale en Algérie. Les dirigeants français savent que la prise de conscience d’un peuple finit toujours par revendiquer ses droits légitimes, bouleverser l’ordre colonial et mettre en cause le privilège de ses oppresseurs. C’est le risque que les dirigeants français de l’époque voulaient éviter. En 1946, le gouvernement est allé d’abord chercher des ouvriers au Maroc (à l’époque sous protectorat français), le sultan Mohammed V lui avait livré 16.000 ouvriers, destinés aux mines du Nord de la France. Et c’est
seulement lorsqu’il n’a pas trouvé suffisamment de main-d’œuvre ailleurs qu’il s’est tourné de nouveau vers les Algériens. Les gouvernants français obéissaient aux ordres des colons qui ne voulaient pas que les algériens relèvent la tête. Eux qui vivaient dans le « paradis terrestre », alors que les « indigènes » se contentaient des miettes qu’ils leur jetaient comme « récompense pour leur bons et loyaux services ». Il ne fallait pas laisser ces « sous-hommes » prendre conscience au sein des classes politiques et syndicales françaises pour ne rien revendiquer ensuite. Les autorités françaises voulaient rester fidèles à « l’œuvre » de Charles Martel qui a « chassé les Arabes de Poitiers ». Ils ont même fait mieux que lui puisqu’ils les ont occupés chez eux ! L’Administration coloniale a visé juste, car l’histoire lui donnera raison : c’est grâce à l’élite politique des militants algériens formés en France au milieu de la classe ouvrière française, des syndicats et partis politiques de gauche, que les colons ont perdu à jamais leur paradis algérien. Après le massacre gratuit du 8 mai 1945 qui a fait 45.000 morts (selon le chiffre donné par les Algériens) dans l’Est algérien, le fossé s’est encore élargi entre les colonisateurs et les colonisés. Après le déclenchement de la Révolution algérienne du 1er Novembre 1954, la France a ouvert ses portes plus grandes aux algériens pour ne pas les laisser à la portée du FLN. Une fois de plus la France coloniale a mal fait son calcul puisque le FLN s’est installé et renforcé au cœur même de la métropole. C’est au sein de la communauté algérienne de France qu’il a trouvé un soutien efficace. A la veille du déclenchement de la Révolution algérienne, les Algériens étaient environ 22.000 en Métropole, mais en 1962 ils avaient atteint le nombre de 300.000 . La majorité écrasante d’entre eux habitait les bidonvilles, « les foyers nord-africains » ou encore dans les dortoirs insalubres des marchands de sommeil, souvent gérés par leurs propres compatriotes qui se sont enrichis de leur misère. En Algérie comme en France, les Algériens étaient considérés comme des sous hommes, qu’il convenait de maintenir en vie juste pour produire et servir leurs maîtres. Constatant la situation de leur peuple, qui se dégradait sans cesse, et l’arrogance des colons, les dirigeants politiques algériens qui revendiquaient initialement seulement l’égalité des droits entre Français et Algériens, avaient opté pour la révolution armée. Ils avaient compris que seule la révolution armée pouvait garantir à leur peuple la délivrance de l’esclavage qui ne disait pas son nom. Comme le mentionne Frantz Fanon, le peuple se pose la question suivante : « Que suis-je ? » . Et en se posant cette question, il se recherche. Il finira par retrouver ses racines, sa dignité et s’affirmer en tant que peuple libre, quitte à affronter d’autres difficultés internes. Et c’est ce qui s’est passé pour les Algériens.
L’aveuglement des hommes La guerre d’Algérie dont on ne voulait pas prononcer le nom, rendait davantage la vie difficile aux travailleurs algériens de France. Ils étaient surveillés en permanence à la fois par la police française et par le F.L.N. (Front de Libération Nationale). Ce dernier avait pour mission de les organiser en vue de faire des collectes de fonds pour alimenter la révolution armée à l’intérieur du pays. Mais il y avait aussi une autre organisation opposée au FLN : le MNA (Mouvement National Algérien dirigé par Messali Hadj). Ces deux organisations rivales s’étaient livrées à une guerre fratricide sans merci sur le sol français, qui se terminait par 4.000 morts en trois ans. Les travailleurs algériens de France, qui ne comprenaient pas le fondement de cette querelle meurtrière entre les belligérants, ne savaient pas sur quel pied danser ; ils se trouvaient entre trois feux : les deux mouvements opposés et la police française qui leur rendaient la vie difficile. Le F.L.N. a fini par s’imposer en 1957 malgré la popularité que Messali Hadj avait acquise dans la métropole où il avait commencé sa carrière politique. Pour contrecarrer le F.L.N., le gouvernement français avait mis sur pied des milices en métropole, composées essentiellement d’agents d’origine algérienne, pour noyauter l’organisation. Les agents s’infiltraient dans la masse des travailleurs et au sein du FLN pour avoir des renseignements sur ses membres et ses actions ; et les groupes de choc de ces mêmes milices, qui avaient pour mission de « terroriser les terroristes », enlevaient, tuaient et torturaient les militants du FLN ou tout simplement des suspects. Mais le FLN algérien est déterminé à en finir avec le colonialisme, et ses militants obéissent fidèlement à l’appel de leurs chefs selon lequel : « La Révolution algérienne a la mission de détruire de façon définitive le régime colonial odieux et décadent, obstacle au progrès et à la paix. »
Encore un massacre gratuit L’armée française s’enfonçait de plus en plus dans une guerre sans fin en Algérie, et les responsables militaires sur le terrain donnaient l’ordre de réprimer les populations et/ou fermaient les yeux sur les atrocités commises par leurs soldats. Même les autorités de la métropole cédaient aux ordres des colons qui voulaient réprimer dans le sang « les indigènes » pour couper court à leurs aspirations de recouvrer leur indépendance. Le préfet de Paris de l’époque, Maurice Papon, s’était livré à un carnage contre des manifestants pacifiques. Encore un massacre gratuit, en métropole cette fois-ci, sur lequel un mutisme lâche a été observé par beaucoup de ceux qui se présentent comme des défenseurs des droits de l’Homme. En effet, le 17 octobre 1961, le F.L.N. organise une manifestation pacifique, en appelant les Algériens et les sympathisants de leur cause à manifester dans le calme à Paris, pour revendiquer l’arrêt de la guerre, l’autodétermination du peuple algérien et la levée de « l’état d’urgence », ou le couvre-feu imposé aux Algériens. Les manifestants étaient environs 50.000 dans les rues de Paris lorsque la répression s’est abattue sur eux. Les milices de choc, créées par le ministère de l’Intérieur, étaient au rendez-vous, les coups de gourdins pleuvaient sur les têtes des manifestants et les tirs à la mitraillette fauchaient la foule, sans raison apparente. L’institut médico-légal faisait état de 200 morts, alors que les autorités préfectorales annonçaient trois morts et soixante blessés ! Mais le nombre peut facilement dépasser le double puisque beaucoup de personnes ont été précipitées dans la Seine après avoir été torturées dans les commissariats. Plusieurs dizaines d’Algériens ont été jetés dans la Seine pendant les jours qui ont suivi ce massacre. C’est seulement dans les années 1970 que l’on a commencé à en parler à peine. Et seulement en 1998 que les médias en ont parlé lorsque l’historien, Jean-Luc Einaudi, avait écrit dans le journal « Le Monde » un article qui pointe du doigt le préfet Maurice Papon, en écrivant : « en octobre 1961 il y eut un massacre à Paris… ». Papon porte plainte pour diffamation » contre l’historien. Ce dernier demande de consulter les archives pour donner les preuves de ses arguments, mais le procureur de la République refuse de lui donner l’autorisation ! Ceci s’est passé dans le pays qui a été, aux yeux de l’humanité, le précurseur des valeurs universelles, et à leur tête la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Cependant, Papon a été débouté par le tribunal, qui a relaxé par ailleurs Jean-Luc Einaudi au bénéfice « de sa bonne foi ».
On spécule sur les morts Après avoir observé un silence assourdissant sur le massacre des Algériens du 17 octobre 1961, on s’en est souvenu près de quarante ans après pour justifier les accusations qui criminalisent Maurice Papon, car poursuivi pour une autre affaire aussi criminelle. Le fait de vouloir associer les crimes que Papon a commis contre les Algériens, après son inculpation dans l’affaire de la déportation des enfants juifs, relève d’une manipulation de l’opinion. C’est à la fois malhonnête et une façon de montrer (volontairement ou involontairement) au monde que la mort n’a pas la même considération d’une catégorie d’êtres humains à l’autre, en fonction de leurs rangs sociaux et/ou de leurs rapports de force au sein de la société. Ceux qui ont été utilisés comme chair à canon pour la libération de la France, puis assassinés par ordre de certains de ses dirigeants servent encore de matière à faire monter les enchères à des fins politiques et idéologiques. Après une amnésie qui a duré près de quarante ans, comme par enchantement, cette affaire a fait surface lors du procès de Papon concernant son implication avec le nazisme. Le fait de mêler les crimes de Papon contre les Algériens à ses activités avec les nazis n’était qu’une mascarade pour charger davantage l’accusé. Autrement comment peut-on expliquer le silence sur cette affaire ? Où était la mémoire de ces gens-là depuis 1961 jusqu’à 1998 ? Une hypocrisie historique de « l’intelligentsia française » qui a observé le mutisme presque total sur tous les massacres perpétrés par l’armée coloniale durant 132 ans de la colonisation de l’Algérie. Ce mutisme a persisté en son sein même après le massacre de 1945 qui avait fait 45.000 morts contre une population désarmée, dont les victimes ont été froidement massacrées, et ce pour la simple raison d’avoir manifesté leur désir d’être libres et indépendants ! Nous disons presque, car il y avait quelques voix françaises d’hommes et de femmes libres qui s’étaient élevées pour dire non à la barbarie que leurs gouvernements commettaient contre le peuple algérien en leur nom. Comme ils ont observé le mutisme sur le massacre de 1945 des Tirailleurs sénégalais. En effet, pendant la seconde guerre mondiale, des soldats sénégalais avaient été fait prisonniers par les Allemands sur les fronts. Après la victoire des alliés ils ont été libérés, et rassemblés dans un camp militaire à Thiaroye, dans la banlieue de Dakar. Alors, ils avaient réclamé le retard de leur solde portant sur la durée de leur détention. L’administration militaire refusait de les payer, les soldats avaient séquestré un général pour exiger d’être payés. Par ruse, le général leur avait promis de leur régler le solde réclamé s’ils le libéraient, alors ils l’ont libéré. Mais après sa libération, il leur avait envoyé l’armée qui avait massacré plusieurs dizaines d’entre eux, alors qu’ils étaient sans armes. En mars 1956, la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière - actuel parti socialiste) était au pouvoir, sous la présidence de Guy Mollet (Président du Conseil sous la quatrième République) avait proposé le projet de donner des « pouvoirs spéciaux » à l’armée d’Algérie. Le PCF qui avait failli à ses responsabilités en votant ces pouvoirs spéciaux, s’est vu désavoué par beaucoup de ses militants . Comme il y avait des militants de gauche (Marxistes Léninistes, Trotskistes et de la SFIO), d’origine européenne, qui soutenaient le FLN, et d’autres encore qui avaient payé de leur vie leur indépendance intellectuelle et leur bravoure. D’autres encore avaient pris le maquis aux côtés de l’ALN (Armée de Libération Nationale) pour combattre l’armée coloniale. Nous pouvons citer certains de ces valeureux communistes qui ont choisi la voix de la liberté en défiant les gouvernements de leur pays, tels Franz Fanon (psychiatre et théoricien de la révolution anti-impérialiste), Henri Alleg (journaliste) - qui a été emprisonné lui-même et torturé à Alger . Moins chanceux que lui, son ami Maurice Audin, comme tant d’autres, a péri sous la torture le 21 juin 1957 : il est mort étranglé par l’un des paras, le lieutenant Charbonnier, assisté de lieutenant Erulin. Ces deux tueurs font partie de ceux que l’armée coloniale dressait pour les rendre féroces comme des fauves affamés. Les tortionnaires et assassins de Maurice Audin ont été récompensés pour leurs « bons et loyaux service ». Ainsi, le lieutenant Charbonnier a été promu capitaine et officier de la légion d’honneur ; quant à son assistant, le lieutenant Erulin, il a été promu au grade de colonel en mai 1978, et a reçu en septembre de la même année des mains du Président de la République (Valéry Giscard d’Estain) l’insigne de commandant de la légion d’honneur. Parmi les Français métropolitains qui avaient défié leurs gouvernements, on peut citer Francis Jeanson (l’organisateur du réseau des « porteurs de valises », ou Germaine Tillon (ethnologue, ancienne résistante et déportée lors de la seconde guerre mondiale) qui avait œuvré pour l’indépendance de l’Algérie « sans faire de la politique ». Beaucoup d’autres Français ont œuvré pour que leur pays puisse reconnaître le droit à l’indépendance du peuple algérien. La protestation contre la guerre et le soutien au peuple algérien étaient relativement forts dans les milieux intellectuels et universitaires en métropole. Voici ci-après la liste des signataires du Manifeste intitulé « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », signé par 121 intellectuels, universitaires, artistes et autres, publié le 6 septembre 1960 dans le magazine « Vérité Liberté ». Cette liste est un peu longue mais elle a toute sa place dans ce chapitre car les signataires méritent d’être cités dans cet ouvrage pour rendre hommage aux vivants parmi eux, honorer les morts et saluer leur courage. Il faut surtout les citer nommément comme exemple pour les générations présentes et futures pour leur dire de ne jamais se taire devant l’injustice, car le silence est une forme de complicité.
Ces « insurgés » sont : Arthur Adamov, Robert Antelme, Georges Auclair, Jean Baby, Hélène Balfet, Marc Barbut, Robert Barrat, Simone de Beauvoi, Jean-Louis Bedouin, Marc Beigbeder, Robert Benayoun, Maurice Blanchot, Roger Blin, Arsène Bonnefous-Mura, Geneviève Bonnefoi, Raymond Borde, Jean-Louis Bory, Jacques-Laurent Bost, Pierre Boulez, Vincent Bounoure, André Breton, Guy Cabanel, Georges Condominas, Alain Cuny, Jean Dalsace, Jean Czarnecki, Adrien Dax, Hubert Damisch, Bernard Dort, Jean Douassot, Simone Dreyfus, Marguerite Duras, Yves Ellouet, Dominique Eluard, Charles Estienne, Louis-René des Forêts, Théodore Fraenkel, André Frénaud, Jacques Gernet, Louis Gernet, Edouard Glissant, Anne Guérin, Daniel Guérin, Jacques Howlett, Édouard Jaguer, Pierre Jaouen, Gérard Jarlot, Robert Jaulin, Alain Joubert, Henri Krea, Monique Lange, Claude Lanzmann, Robert Lapoujade, Henri Lefebvre, Gérard Legrand, Michel Leiris, Paul Lévy, Jérôme Lindon, Eric Losfeld, Robert Louzon, Olivier de Magny, Florence Malraux, André Mandouze, Maud Mannoni, Jean Martin, Marcel-Martinet, Jean-Daniel Martine, Andrée Marty-Capgras, Dionys Mascolo, François Maspero, André Masson, Pierre de Massot, Jean-Jacques Mayoux, Jehan Mayoux, Théodore Monod, Marie Moscovici, Georges Mounin, Maurice Nadeau, Georges Navel, Claude Ollier, Anne Parmelin, José Pierre, Marcel Péj, André Pieyre de Mandiargues, Edouard Pignon, Bernard Pingaud, Maurice Pons, Jean-Bertrand Pontalis, Jean Pouillon, Madeleine Rebérioux, Denise René, Alain Resnais, Jean-François Revel, Paul Revel, Alain Robbe-Grille, Christiane Rochefort, Jacques-Francis Rolland, Alfred Rosmer, Gilbert Rouget, Claude Roy, Françoise Sagan, Marc Saint-Saëns, Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre, Renée Saurel, Claude Sautet, Catherine Sauvage, Laurent Schwartz, Jean Schuster, Robert Scipion, Louis Seguin, Geneviève Serreau, Simone Signoret, Jean-Claude Silbermann, Claude Simon, René de Solier, D. de la Souchère, Jean Thiercelin, René Tzanck, Vercors (écrivain), Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, J.-P. Vielfaure, Claude Viseux, Ylipe, René Zazzo. Ce sont « ces traîtres qui sauvèrent l’honneur de la France » - ironise Dominique Vidal du Monde diplomatique dans son éditorial de septembre 2000, qui s’engagèrent contre la guerre d’Algérie (même si cet engagement vint un peu tard !) pour sauver l’honneur des Fiançais au nom desquels mépris et barbaries ont été commis contre le peuple algérien durant 132 ans. Le même jour de la publication du manifeste des 121, il y avait eu lieu à Paris le procès des militants algériens de la métropole et du « réseau Jeanson » qui soutenait ces militants par divers moyens (hébergement et acheminement des fonds collectés par le F.L.N. auprès des travailleurs algériens, destinés aux financements de la Résistance à l’intérieur et à l’extérieur de l’Algérie.)
L’absence des « lumières » Nous remarquons que le philosophe Albert Camus n’a pas pris de position pour le droit du peuple algérien, en se contentant de parler et vivre de sa misère. Interpellé par un étudiant algérien (qui s’étonnait de son mutisme sur les horreurs que faisait l’armée française contre les Algériens) en 1957 à Stockholm - où il alla chercher son prix Nobel de littérature - Camus lui rétorqua en disant ceci : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la question, je préfère ma mère à la justice ». Bien sûr, en tant que philosophe Camus utilise bien les métaphores ; le sens de sa réponse est double et peut vouloir dire qu’il préférait la mère patrie aux droits du peuple algérien. Aujourd’hui on parle de Camus comme le philosophe qui incarnait l’humanisme universaliste !
Edward W. Saïd (le grand intellectuel et écrivain Palestino américain), critiquant les intellectuels occidentaux qui ont failli à leur devoir dans la défense des droits de l’Homme, écrivait dans ceci à propos de Camus : « On fait de sa fidélité à l’Algérie française une parabole de la condition humaine » … « Camus joue un rôle particulièrement important dans les sinistres sursauts colonialistes qui accompagnent l’enfantement douloureux de la décolonisation française du XXe siècle. C’est une figure impérialiste très tardive : non seulement il a survécu à l’apogée de l’empire, mais il survit comme auteur ‘‘universaliste »’’ qui plonge ses racines dans un colonialisme à présent oublié. » Mais Camus n’était pas le seul parmi les grands intellectuels Français à avoir cet esprit colonialiste. Victor Hugo, avant lui, exprima de façon cynique son profond attachement à la colonisation de l’Algérie par son pays. Voici l’extrait d’une de ses conversations sur l’Algérie : « Je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission s’accomplit, je ne chante qu’Hosanna. Vous pensez autrement que moi c’est tout simple. Vous parlez en soldat, en homme d’action. Moi je parle en philosophe et en penseur. »
Rendre au peuple ce qui est au peuple Il convient de rappeler que le peuple français, dans sa majorité, n’était pas d’accord avec la politique meurtrière de son gouvernement qui faisait assassiner, torturer et humilier un peuple en son nom. Les Français se sont exprimés à travers les urnes le 8 janvier 1961, reconnaissant par voie de référendum aux Algériens le droit de choisir leur destinée. Et, effectivement, le peuple algérien, qui a choisi d’être libre, a vu l’indépendance de son pays se concrétiser le 5 juillet 1962. Après 132 ans d’occupation et sept ans et demi d’une guerre génocidaire (1,5 million de morts), le gouvernement français avait compris qu’il n’avait aucune chance de vaincre un peuple qui a choisi de vivre libre et indépendant. C’est sous l’impulsion du général De Gaulle - alors premier Président de la cinquième République – que la France coloniale s’était rendue compte que sa supériorité militaire seule ne pouvait pas régler les problèmes. Il fallait donc négocier avec les représentants du peuple algérien pour trouver une issue honorable.
Les accords d’Evian Le cessez-le-feu est entré en vigueur le 18 mars 1962 à 12 h. après la signature de la « Déclaration générale des deux délégations » - connue sous le nom des « Accords d’Evian », accord conclu entre la délégation du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) et la délégation du gouvernement français » . Il a été convenu que deux grandes bases militaires françaises devaient rester en Algérie : l’une pour quinze ans et l’autre pour vingt-cinq ans. Mais, dès la prise du pouvoir par Houari Boumediene en juin 1965, le gouvernement algérien avait souhaité rouvrir le dossier de ces accords pour en modifier le contenu. Il avait proposé à la France de retirer ses bases militaires, et en échange l’Algérie lui offrait le bénéfice d’être le partenaire privilégié sur le plan de la coopération dans divers domaines. L’exploitation des gisements de pétrole et de gaz était un marché important pour la France, et celle-ci ne pouvait pas faire autrement que d’accepter cette offre alléchante. Le chef de l’État algérien avait songé, semble-t-il, à la nationalisation des sociétés étrangères qui exploitaient les richesses du pays avant même son arrivée au pouvoir. Boumediene savait que s’il nationalisait les sociétés pétrolières en ayant les bases militaires françaises sur le sol algérien, la France pourrait être tentée dé réoccuper son pays, ou dans le meilleur des cas elle lui ferait du chantage pour le dissuader de mettre à exécution son projet.
Tout en étant sincère dans ses engagements concernant sa coopération avec la France, le président algérien avait pris ses précautions pour éviter que son pays ne subisse le même sort que la Chine, en 1960, en ouvrant le marché des adjudications aux sociétés des autres pays développés . Avant de nationaliser les richesses nationales il fallait d’abord se débarrasser des bases militaires. Ainsi, le gouvernement algérien avait envoyé ses jeunes lettrés dans les pays amis de l’Est pour être formés dans le domaine de la pétrochimie. Lorsque ses techniciens furent prêts à remplacer les techniciens français au cas où la France les retirerait après la nationalisation, le gouvernement algérien est passé à l’acte. En 1971, Boumediene a mis son programme à exécution et annoncé la nouvelle à la nation et à la France ; celle-ci a pris très mal « ce coup bas » de l’Algérie. Les prévisions de Boumediene s’étaient avérées justes. Effectivement, le gouvernement français avait menacé de retirer ses techniciens pour dissuader le gouvernement algérien de nationaliser ses sociétés. L’Algérie persiste et signe, en laissant le libre choix au gouvernement français de laisser ses techniciens travailler en Algérie ou de les retirer. Les dirigeants français ont considéré cette décision comme une humiliation à leur égard, encore plus grave que le « coup de l’éventail » du Dey d’Alger au consul français en 1827. Rappelons qu’en 1967 l’Algérie avait déjà nationalisé quelques sociétés américaines par réaction contre les USA qui avaient soutenu Israël pendant la « guerre de six jours », qui s’est terminée par l’occupation du Sinaï, de la bande de Gaza, de la Cisjordanie et du Golan. Du modèle de développement à la décadence Après la nationalisation de ses richesses naturelles, l’Algérie est devenue un pays en voie de développement modèle, et sur tous les plans. Car ses dirigeants de l’époque avaient su mettre les rentes pétrolières et du gaz au service du développement de leur pays. Dans les années 1970, l’Algérie était le cœur et le cerveau des organisations des pays du Tiers-monde, telles l’organisation des pays non-alignés et l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Le régime algérien de l’époque était le soutien indéfectible des peuples en lutte pour leur libération à travers le monde, et de ce fait il était considéré par les puissances impérialistes comme « hors la loi ». Après avoir réussi dans l’organisation des conférences des pays non-alignés et de l’OPEP en 1973 (à Alger), puis celle de l’ONU en 1974 sur les matières premières (à New York), sous sa présidence, l’Algérie avait lancé en 1975 lors d’un colloque des pays non-alignés, l’idée de laisser la porte ouverte aux pays développés et ouvrir le dialogue entre le Nord et le Sud. Ce dialogue consistait à convaincre les dirigeants des pays développés de traiter avec les pays du Tiers-monde sur le même pied d’égalité, notamment sur le plan commercial. C’est grâce à la nationalisation de ses richesses naturelles et à ses efforts au sein de l’OPEP que l’Algérie a pu développer ses infrastructures et son économie, en utilisant les rentes des hydrocarbures dont les prix avaient considérablement augmentés. A
titre d’exemple, le prix du baril du pétrole est passé de 2,67 dollars en 1972 à 9,82 dollars en 1973, puis à 17 dollars en 1974 avait atteint 32 dollars en 1980. Au début des années 1980 le prix du baril du pétrole est arrivé à 39 dollars. Entre 1983 et 1988 le baril est passé de 39 à 12 dollars ! Ceci prouve que lorsque les hommes changent tout peut changer (sources publiées sur Google). La mort de Boumediene a laissé un grand vide aussi bien pour son peuple que pour les peuples du tiers-monde.
La campagne anti-algérienne
Les Algériens étaient environ 800.000 au début des années 1970. Les nostalgiques de l’Algérie française qui avaient tout, avant de tout perdre, ravivent les hostilités anti-algériennes. Les algériens n’ont pas été seulement utilisés comme chair à canon sur les champs de bataille en temps de guerre, mais aussi les premiers à être désignés comme boucs émissaires en temps de paix. Cette nationalisation a donc réveillé les rancunes de la guerre d’Algérie - qui n’a pas réellement cessé pour beaucoup depuis l’occupation de l’Algérie de 1830 à ce jour. Les travailleurs algériens sont devenus la cible des nostalgiques de l’Algérie française. Ces nostalgiques de l’Algérie française, rassemblés au sein des organisations terroristes comme « Ordre nouveau » et « Charles Martel » composées essentiellement, entre autres, d’anciens de l’O.A.S. (Organisation de l’Armée Secrète) qui s’est opposée à l’arrêt des hostilités avec le FLN et à l’indépendance de l’Algérie. Cet acharnement contre des innocents avait pour seul but d’assouvir leur haine contre les « indigènes » de France, estimant que ce sont eux qui leur ont fait perdre à jamais le « paradis terrestre » qu’ils avaient en Algérie. Le privilège dont ils jouissaient pendant que les autochtones vivaient dans l’enfer de la misère, en plus de l’humiliation quotidienne, ne les a pas gênés, mais sa perte les a rendus féroces contre les paisibles travailleurs, innocents et désarmés ! Après la vague d’attentats anti-algériens qui a duré près de trois ans (entre 1971 et 1973), le gouvernement algérien avait suspendu son émigration vers la France après l’attentat meurtrier du 14 décembre 1973 contre le consulat d’Algérie à Marseille, en décembre 1973. Il avait fait 4 morts et 22 blessés dont 15 grièvement atteints. Après cet attentat, le MTA (Mouvement des Travailleurs Arabes) avait appelé à manifester dans toutes les villes de France pour protester contre l’impunité dont jouissaient les auteurs.
A Grenoble, contrairement aux autres villes de France où les manifestations se sont dirigées vers les préfectures, les organisateurs ont appelé à une grève générale et dirigé la manifestation vers le consulat d’Algérie : 4.000 manifestants étaient massés devant le consulat et scandaient « à bas le racisme, nous voulons rentrer chez-nous ». Une lettre adressée au président algérien, Haouari Boumediene, lui demandant de rapatrier tous les citoyens, avait été remise au consul par une délégation. Le lendemain, le journal « Le Dauphiné libéré » avait rapporté que l’industrie grenobloise était paralysée par la grève. Ce sont les premières et les dernières manifestations de cette ampleur qui avaient rassemblé tant de manifestants contre le racisme qui avait frappé la communauté arabo-musulmanes en général et la communauté algérienne et de France en particulier. Si ces organisations terroristes ont été interdites en 1973 après trois ans de terreur contre les Algériens de France, leurs membres continuent toujours d’agir de l’intérieur même des institutions de l’État et des partis politiques. Ils agissent, secrètement ou publiquement, contre les Algériens d’abord, et contre les Arabes et les musulmans ensuite pour les acculer à vivre en marge de la société afin de faire d’eux le bouc émissaire éternel.
L’immigration de peuplement
Un an après la suspension par l’Algérie de son émigration, vu l’enlisement de la crise économique, la France avait suspendu l’immigration avant de la supprimer définitivement. Ensuite, le gouvernement avait proposé aux immigrés qui souhaitaient rentrer définitivement chez eux 10.000 FF contre la carte de séjour. Cette offre était faite certes à tous les étrangers, mais ce sont les Algériens qui étaient visés en premier lieu. Vu la crise économique des 1970 qui a touché de plein fouet la France, vu la mutation technologique qui exigeait un bagage scolaire assez important, les travailleurs algériens étaient les premières victimes. Les licenciements économiques s’étaient multipliés au sein des entreprises en mutation ou en difficulté. Au lieu de leur verser les indemnités du chômage, le gouvernement les incitait à rentrer chez eux en leur proposant 1.000 F contre la remise de leurs titres de séjour. D’une pierre deux coups : par le biais de cette offre, le gouvernement voit le chômage baisser et les indemnités de chômage de longue durée aller dans la caisse de l’Etat. Le patronat paniquait de voir les immigrés partir, car il ne voulait pas que les employeurs soient à la merci des travailleurs français, mieux organisés autour des syndicats et plus exigeants pour revendiquer leurs droits. Il exige du gouvernement de trouver une solution pour avoir une réserve de main-d’œuvre à sa disposition au cas où une relance économique voit le jour. Pour répondre aux préoccupations du patronat, le gouvernement entrouvre la porte au regroupement familial afin d’inciter ceux parmi les immigrés qui souhaitent vivre avec leurs familles de s’installer définitivement en France. Le 29 avril 1976 un décret sera signé par le gouvernement de Raymond Barre, officialisant le regroupement familial. Ainsi, l’immigration de peuplement s’installe peu à peu et produit une main-d’eouvre sur place, plus jeune et mieux qualifiée que les immigrés « de souche » en majorité analphabètes. Vu les relations glaciales qui existaient entre les gouvernements français et algérien, les gouvernements de Jacques Chirac, puis celui de Raymond Barre (sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing) souhaitaient se débarrasser au plus vite des travailleurs algériens. Ce sont les Portugais et les Espagnols qui avaient bénéficié le plus de cette offre de 1.000 F. En effet, car les régimes militaires de leurs pays venaient de basculer dans la démocratie (en 1974 pour les Portugais et en 1975 pour les Espagnols). Et ce sont les Maghrébins, notamment les Marocains, qui avaient bénéficié le plus du regroupement familial, et ceci est resté en travers de la gorge de ceux qui souhaitaient voir les Maghrébins disparaître du sol français.
La société française en mutation
Ce que les politiques doivent comprendre, c’est que la société française a évolué, et que rien ne peut la faire revenir en arrière. Les immigrés, et notamment leurs descendants sont là et ils y resteront. Les politiques doivent s’adapter à la nouvelle société multiculturelle, multiraciale et multi couleur. Ils doivent savoir que les immigrés ont une longue histoire qui les lie à la France, et que leurs enfants sont chez eux dans ce pays. Ce que toute personne qui veut s’engager dans la politique devrait faire, c’est d’avoir un minimum de connaissance de la diversité culturelle de ses citoyens. Un minimum de connaissance de l’histoire et de la culture de chacune des communautés qui composent la société française peut servir de leçon pédagogique aux uns et aux autres et dissiper les préjugés qui pourraient polluer certains esprits. La meilleure façon de transmettre ces valeurs, à notre avis, reste l’école de la République qui est le passage obligé pour chaque citoyen. C’est à ce niveau que les citoyens - ou futurs citoyens - peuvent avoir les premières connaissances sur la composition de la société. C’est à l’école qu’ils sont censés apprendre les principes civiques, le respect des lois, celui de l’Autre et d’eux-mêmes. C’est à l’école que les uns devraient découvrir les différentes cultures de leurs camarades et les autres leurs propres repères qui les valorisent.
C’est en mettant en valeur les identités culturelles des populations diverses que l’on puisse former des citoyens respectueux des valeurs de la République et fiers de leur citoyenneté française. Cependant, la transmission de ces valeurs ne peut être efficace que si les matières étudiées sont enseignées dans un esprit de réconciliation et de façon objective, sans tabou ni complexe.
















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