L’émir Abd el-Kader, guerrier lucide, savant mélancolique

jeudi 16 juin 2011
par Benjamin Stora
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La vie mouvementée d’Abd el-Kader, l’homme qui a tenu tête aux armées françaises de 1832 à 1847, épouse l’histoire compliquée de l’Algérie et de la France, de l’Orient et de l’Occident. L’émir Abd el-Kader est né dans l’ouest algérien, près de Mascara, le 6 septembre 1808. Il est le troisième enfant de Mahieddine, chef de la confrérie de la Quadiriyya, qui a lui-même combattu les troupes françaises dès leurs premières incursions dans l’ouest algérien en 1831. Il apprend les sciences religieuses, la langue et la littérature arabes, les mathématiques, l’astronomie, l’histoire et la philosophie. Platon, Aristote, Al-Ghazali, Ibn Rushd et Ibn Khaldun lui sont familiers. Il est âgé de 24 ans lorsqu’il est présenté par son père aux tribus Hachem Beni-Amer. Proclamé « émir », il sera « le commandeur des croyants », titre qui lui confère un pouvoir temporel et une autorité spirituelle. Très vite convaincu de l’insuffisance de ses forces, il opte pour une stratégie astucieuse de harcèlement tout en se préparant, habilement, à un compromis pour pouvoir organiser son armée. En 1834, il signe son premier traité de paix avec le général Desmichels et obtient la souveraineté sur toute l’Oranie, excepté les grandes villes comme Oran. La trêve ne dure pas et la guerre reprend en 1835. Abd el-Kader alterne victoires et défaites, se montre lucide sur ses capacités à vaincre sur le seul plan militaire. Il est insoupçonnable de concession, de reniement de soi. Il se montre habile politique et ne cesse de rechercher des appuis dans toutes les couches de sa société, clans, tribus, familles. Le 14 mai 1843, le duc d’Aumale s’empare de la smala, véritable « capitale volante » de l’émir, siège d’une gigantesque bibliothèque qu’il ne voulait jamais abandonner. Massacres et atrocités se succèdent dans la phase cruelle de la conquête française (comme le montrent les lettres de l’officier Saint-Arnaud publiées par François Maspéro en 1994). Refoulé par ses anciens alliés marocains, Abd el-Kader se rend au général Lamoricière le 23 décembre 1847.

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Il est emprisonné à Toulon puis à Pau, libéré en 1852 et reçu à Paris par Louis-Napoléon. Le futur Napoléon III, dans l’optique de son projet de « royaume arabe », songe à en faire un vice-roi. Installé à Amboise jusqu’à la fin de l’année 1852, il obtient de pouvoir quitter la France pour la Turquie. C’est en Syrie qu’il finit sa vie en 1883, après s’être illustré à plusieurs reprises en défendant notamment des milliers de chrétiens lors d’émeutes confessionnelles à Damas. Témoignant d’un intérêt tout particulier pour les innovations techniques, il adhère au projet de construction du canal de Suez, initiative porteuse de modernisation pour cette région et trait d’union entre Orient et Occident. « Aucune personne intelligente ne peut mettre en doute que votre œuvre ne soit, en même temps, d’une utilité générale dont les avantages rejailliront sur la plupart des habitants de la terre » (lettre à Ferdinand de Lesseps). Durant les dernières années de sa vie, il poursuit la rédaction d’écrits mystiques inspirés du soufisme. Il est initié au Caire à la franc-maçonnerie, comme le montrent les archives révélées par l’historien Bruno Etienne dans sa monumentale biographie de l’émir. Il entretient plusieurs correspondances avec les réformateurs religieux et des chefs militaires musulmans du Caucase et de l’actuelle Tchétchénie. Dans son exil, il lit, se montre attentif à tous les savoirs, gardant une mélancolie sans amertume pour son passé combattant et sa défaite. Il adopte une démarche de réflexion critique en direction d’une « double France » (coloniale et siège des « Lumières »). Celui que l’on appellera désormais du seul prénom d’Abdelkader prit toujours soin de distinguer, plus même, de s’approprier le savoir de « l’autre ». En 1858, il jugeait ainsi les Français : « Les savants français et ceux qui les ont imités se sont occupés de mettre en œuvre cette force (celle de l’application pratique) et de lui faire produire des résultats. Ils en ont tiré les arts étonnants et les avantages extraordinaires qui leur ont permis de surpasser les Anciens dans ce domaine. » La renommée de ce commandeur des croyants qui avait réussi à créer une armée régulière et à jeter les bases d’un Etat algérien moderne restera longtemps vivace dans les esprits algériens, tout au long du temps de la colonisation française. Son petit-fils, Khaled, officier dans l’armée française dans les années 1920 devient une figure respectée des « indigènes » algériens, et le leader indépendantiste Messali Hadj, qui jette les bases d’un nationalisme moderne, fait référence à son action. Au moment de la guerre d’indépendance menée par les nationalistes algériens contre la France, la première partie de sa vie (conquête, insurrection, résistance) l’emporte alors largement sur son itinéraire spirituel. Après l’indépendance de 1962, Abdelkader allait être un des oubliés de l’histoire coloniale française. En Algérie, en l’absence d’un « père » issu de la guerre contre la France, sa présence historique sera survalorisée. Il occupe l’ensemble de l’espace dévolu traditionnellement aux figures du nationalisme, (reléguant dans l’ombre la quasi-totalité des autres personnages de l’indépendantisme politique algérien du XXe siècle). Il est vrai que la modestie de l’homme savant, les vibrations du guerrier, l’érudition du mystique ont de quoi le placer au centre du roman national algérien. Mais sa vie après sa capture - ses écrits, ses rencontres en Syrie et en Egypte - est minimisée. Seule compte sa détermination guerrière contre la présence française. Une autre dimension du personnage émerge progressivement. Grand mystique de l’islam moderne, Abd el-Kader réapparaît aujourd’hui comme l’homme de la synthèse entre Orient et Occident, entre résistance à l’Autre et acceptation des apports de « l’étranger ». Il est un homme de la méditation à la fois rationaliste et métaphysique, prônant un islam d’ouverture et de réformes. Ses écrits spirituels et le rôle singulier du politique par rapport au religieux restent à redécouvrir, annonçant les temps présents du XXIe siècle.

Libération


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Réactions

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vendredi 17 juin 2011 à 15h20, par  K Lethied

lui et une majorité de martyres de la révolution dont le dérnier en date etait MOHAMED BOUDIAF. gloire à nos martyres.

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jeudi 16 juin 2011 à 14h37, par  Sélim

Quel regard, il est peut etre temps qu’on le découvre en Algérie…. mais nul n’est Emir en son pays !!! …………

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jeudi 16 juin 2011 à 14h28, par  Abdi

L’une des rares personnes qui aimait l’Algerie, mais je pense qu’il se retourne dans ça tombe voyant l’algerie d’aujourd8 !!!

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jeudi 16 juin 2011 à 09h25, par  AA Foudili

من المومنين رجال
Homme d’état.. grands mystique et poète..ALLAH yarhmou..
a lire l’ouvrage de Bruno Étienne..Abdelkader, Paris, Hachette, 1994.
Il y a 27 minutes · J’aimeJe n’aime plus

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