LERARI Mohamed dit ARSLAN

LERARI Mohamed dit ARSLAN né le 14 Decembre 1948 à Ziama Monsouria. Peintre et Comedien.
Oeuvre majuscule, celle de Mohamed Arslane Lerari n’en est pa moins confidentielle. Pronant la primauté du concept, revètant un triple caractère - rétroprospectif, chaotique, interrogatif - cette oeuvre s’impose à contre courant des modes et pratiques picturaux jusque là connus. Sur un contre-collé posé à mème le sol, émerge, telle une protubérance, un oeil dénudé. Regard humain, animal, anthropomorphe ? Toujours est-il que la texture de l’oeuvre, énigmatique, allègue des pulsions bien singulières : tonalités palpitantes, ondulations vibratiles, densités saccadées. D’apparence éminemment cinétique. Sommes-nous face à cette quète d’aura intemporelle dont Arslane nous a si souvent entretenus ?
Signaux dressés et néanmoins "votifs" -à la nature-, ses toiles distillent, avec humeur constante, la mème réalité hypothétique : prises d’espaces condamnées, en de mystérieuses sinuosités, à ne rester qu’à l’état d’"ébauche", de forme impuissante face à l’épaisseur irréductible de l’absolu.
C’est peut-ètre aussi parce qu’ils paraissent désigner un lieu, une étape, que les travaux d’Arslane Lerari ont une fonction faussement déictique : "Par où est la sortie ?", une de ses œuvres les plus récentes, fait croire, en l’occurrence, à une possible perception de l’endroit où est accroché le contre-collé. Pourtant, il n’en est rien. Car celui-ci (le contre-collé), inséré dans le contexte factice et éphémère d’une galerie d’art, n’indexe aucunement le lieu supposé. Bien au contraire, il désarticule sa propre référence.
Dès lors, on aura grand peine à imaginer qu’après avoir été découpées, voire éclatées en de nombreux morceaux, des toiles exécutées en 1982 ou en 1988 puissent - alors qu’elles étaient censées ètre achevées - avoir été intégrées, en des fragments épars, dans des travaux ultérieurs bien plus récents. Datés de 1993 ou 1995 par exemple.
La texture mutilée mais néanmoins lumineuse de l’œuvre initiale, en mème temps qu’elle amorce sa propre "renaissance", induit ainsi la subversion de la spatialité et de la temporalité des signes en les déphasant entre réel et imaginaire, passé et présent, moi et surmoi.
"Je travaille dans une sorte de chaos intérieur…Avec les doigts. Si je puis me faire comprendre plus simplement, je ne cherche, dans ma conceptualisation du travail, ni à projeter mon égo dans la toile, ni mème mon état d’àme de manière consciente. Et c’est difficile…". Mais cela donne, indubitablement, des jaillissements tourmentés tels que "Vague à l’àme" ou "Le corps en désaccord".
En fait, la pratique picturale d’Arslane Lerari se revendique d’un perpétuel accomplissement. Dans le temps, mais aussi dans l’espace…Dans un monde où rien n’est à sa place, on décèle volontiers un questionnement essentiel, fondamental. Tout comme on peut y voir - sont-ce les réponses ? - une contestation aussi virulente qu’inquiète de toute forme d’ambiguité. C’est, pour ainsi dire, comme si l’artiste explorait la réalité sociale ambiante avec le scalpel de son ironie critique et conceptuelle.
Chaque œuvre dans le présent porte alors l’empreinte indélébile du passé. Et, même si elle dégage quelque fragment de légende décryptable, elle n’est déjà plus que projection rétro-prospective d’un souvenir. Dans sa virtualité.
C’est donc parce qu’ils ne sont déjà plus qu’une réminiscence, une fabulation du passé, que les « sèmes » anonymes d’Arslane Lerari, tels des effluves electriques, acquièrent une toute autre dimension dans les textures nouvelles.
Elément dominant de cette symbiose mystique, la trame qui simule la description d’un état de fait : Intervenant comme une sorte d’« embrayeur de l’imaginaire », ou plus justement peut-ètre, d’« arpenteur du temps », elle suscite des images exploratoires où la ramification des hypothèses rejoint le caractère opiniàtre du souvenir, pour s’y fondre en une partition d’éclats qui irradient d’un magnétisme silencieux, indicible, déroutant.
Performative, la texture détermine certes la configuration formelle de l’œuvre. Mais tout en remodelant l’espace de telle sorte que l’assignation fictif / réel soit inopérante.
Prise dans le tramage du dessin, la perception du spectateur bifurque. Et, parce que le probable y devient l’insoutenable, il est encore préférable que celui-ci (le dessin) se laisse percevoir lui_mème comme une « charpente » destinée à la construction d’un hypothétique refuge imaginaire. Donc, l’indicible organise sa tactique également et permet les interprétations, les lectures plurielles tellement essentielles.
En somme, tout le travail d’Arslane Lerari participe d’une même et poignante démarche plastique : celle d’un artiste qui, du haut de ses 47ans, n’a de cesse d’arpenter le temps. Sa technique mixte - pastel, huile, acrylique, encres…- oscille subtilement entre une forme artistique toujours « potentielle », parce qu’elle y est encore énergétique, et un fond sur la « remembrance » : « C’est comme si je voulais ramener le passé à mon présent, mais ce dernier, invariablement, me désole de sa désespérante fugacité ».
Au-delà de toute redite, de tout gonflement intellectualiste, Arslane Lerari allie la rationalité à la dérive arbitraire. Car l’artiste, qui enseigne le design graphique à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger, interpelle, avec une intensité des plus pertinentes, notre entendement. Ses travaux sont à apprécier donc non comme un aboutissement, mais plutôt comme une nouvelle étape, prometteuse, de la peinture de création en Algérie.
K.B Algérie Ferries Magazine n° 2 – Juillet 1996



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