La caricature d’une aversion

dimanche 25 décembre 2011
par Abdelmadjid Kaouah

Les savants de Baghdad furent les précurseurs lointains de Copernic et de Kepler. C’est sous le règne du calife alMa’mûn, (813/833) que de remarquables institutions scientifiques ont vu le jour, telles que la « Maison de la Sagesse » (Bayt alHikma), des hôpitaux, des observatoires nécessaires à la recherche scientifique.

B ayt al-Hikma, c’était à la fois une bibliothèque, une sorte d’académie et un centre de recherche. Elle devint rapidement le centre international des traductions en arabe. Les théories antiques furent révisées, plusieurs erreurs de Ptolémée furent relevées et les tables grecques corrigées. L’Ecole de Baghdad procéda à l’estimation très précise de la durée de l’année. En un mot, les études astronomiques ne furent pas en reste en Andalousie, favorisées par l’intérêt particulier de l’émir de Cordoue, Abd arRahman- et attestées par les observatoires de Cordoue et de Tolède qui jouissaient à l’époque d’une grande renommée. Les noms de plusieurs savants de l’Andalousie sont passés à la postérité : Ibn Khaldoun que l’on considère comme le père de la sociologie et le savant et philosophe Abû alWalìd ibn Rûchd, plus connu sous le nom d’Averroès (1126-1198), qui s’employa à concilier foi et raison - et dont l’influence posthume fut rendue possible par les lettrés juifs et chrétiens qui conservèrent et traduisirent son œuvre.

Ce bref tableau donne la mesure des apports scientifiques, techniques et philosophiques du monde arabomusulman. On remarquera qu’il tire sa vitalité et son ampleur de la diversité qu’il a su accueillir et faire épanouir.

Ainsi dans un premier temps, c’est dans leur langue maternelle que les savants ont fait leurs recherches. La langue arabe comme vecteur de base s’est enrichie d’un nouveau vocabulaire scientifique élaboré, notamment, grâce au mouvement de la traduction encouragé par les califes surtout à l’ère abbasside.

Grâce à la traduction de chefs-d’œuvre grecs, dans diverses disciplines scientifiques, les savants arabes ont pu développer tout d’abord leurs connaissances avant de passer à l’étape de la recherche et de l’invention dans la langue de la Révélation coranique. En raccourci, disons que les Arabes, avec l’invention du zéro, ont non seulement débloqué l’arithmétique mais également frayé la voie à la modernité à venir. C’est vers l’étude de la langue arabe que s’orientera la Renaissance française, tournée vers la philologie biblique. La capitale du royaume de France au début du XVIe siècle frémira pour la connaissance de la « langue arabique ». C’est un familier du philosophe et humaniste italien, Pic de la Mirandole (1463-1494), Agostino Giustiniani (1470-1536), auquel fit appel François-1er, pour assurer la transmission de ses connaissances linguistiques en la matière aux cénacles parisiens. On considère donc que ce dernier est à l’origine du lancement des premières études arabes en France. Mais cet intérêt linguistique - adossé à l’humanisme français en plein essor - reste fragile. François-1er fondera ainsi en 1530 le Collège des lecteurs royaux sur la Montagne Sainte-Geneviève à Paris. En 1538, il accordera à Guillaume Postel le titre de « lecteur », notamment d’arabe, dénommée alors « langue arabique ». Postel publie alors entre 1538 et 1543 un alphabet de la langue arabe ainsi que la première grammaire arabe en Occident. Il assurera en 1543 la traduction de la première sourate destinée à l’édition d’un Coran à Bâle. Il eut également le dessein d’un christianisme ouvert aux apports des autres religions et fit le rêve d’une concorde religieuse. On peut dire qu’il a été l’un des tout premiers à souligner les apports grecs et arabes en médecine, en astronomie et en astrologie… Par la suite, l’intérêt pour l’Orient se focalisera sur l’Empire ottoman par le biais d’ambassades.

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Diverses missions permirent aux humanistes de s’enquérir de la « Connaissance des choses turquesques » en collectant des manuscrits. Parmi la première (1535-1537) se trouvait Jean de la Forest. Des voyageurs français livrent des relations et des tableaux de l’Empire ottoman : Christophe Richier, Bertrand de la Borderie et Antoine Geoffroy dans les années 1540. A titre d’exemple, Catherine de Médicis était personnellement en possession de neuf manuscrits orientaux. Le monde ottoman sera en France au cœur de la Renaissance ; il est à la fois un objet de connaissance et un thème culturel bien en cours. Le lectorat français se montre friand des descriptions de la cour du Grand Turc d’Istanbul. On ne compte plus les divertissements français à bases d’engouements et de fantaisies turcs. Ils préfigurent les « Turqueries » de la période classique de la Renaissance. Guy Le Thiec dans son étude : La Renaissance et l’Orientalisme « turquesque », indique qu’en « « 1541, c’est François-1er qui apparut peut-être sous un masque à la turque parmi les danseurs du bal de noces de Jeanne d’Albret à Châtellerault…(…) En 1548 encore, lors des noces de François le Balafré d’Aumale, avec Anne d’Este, ce fut un nouvel hommage (euphémisé, car là aussi dansé) qui fut rendu à la puissance ottomane ». Et notre auteur de conclure : « Quand le souverain Henri II prit part le 20 janvier 1558 à une course de dague à cheval rue SaintAntoine à Paris, déguisé en guerrier turc n’était-ce pas une reconnaissance indirecte (…) ? ». Selon « l’histoire écoutée à la porte de la légende » (V.Hugo), il arrive qu’on évoque encore aujourd’hui avec respect la figure de Salâh-Dîn Al-Ayoubi, « Saladin le Magnanime ». L’historien Jean Mouttapa dans « Saladin, mythe positif » écrit : « En Occident, c’est surtout l’attitude chevaleresque de celui que les chrétiens nomment Saladin qui a marqué les esprits. Après la bataille de Hattin, il a rendu sa liberté au roi de Jérusalem, Guy de Lusignan ; et après la prise de Jérusalem, il a fait libérer des milliers de prisonniers chrétiens, en payant même leur rachat, pour certains, sur ses propres deniers. Cette générosité et son respect des chrétiens orientaux lui valent d’être comparé par Dante à l’empereur Alexandre et au roi de Castille, Alphonse X le Sage, et surtout d’être le seul musulman à échapper, dans la Divine Comédie, au châtiment éternel : il a le privilège, bien qu’ayant vécu à l’ère chrétienne, de demeurer dans les limbes, aux côtés des héros de l’Antiquité qui ne pouvaient connaître le Christ… ». On voit que Dante-dont « La divine comédie » doit irrécusablement beaucoup à Risiàlat al-ghûfràn d’Abul Alà al-Ma’ari et à l’eschatologie musulmane en général- est d’une magnanimité très restrictive sinon sectaire et peu charitable selon les canons de son époque. Il partageait sans nuance le dogme de « l’hérésie sarrasine ». D’où le recours à la caricature de la prétendue « hérésie sarrasine » et du Prophète de l’Islam - rencontré par Dante dans son parcours des différents cercles de son Enfer fantasmatique qui donnera lieu à une miniature caricaturale au XIVe siè- cle ! Suivie plus tard par Botticelli, W.Blake et plus proche de nous, Salvador Dali …

« Face à la menace que semblent faire peser les Sarrasins (tout comme les vaudois, les cathares, les juifs et les autres) maints auteurs du XIIe siècle répondent par la calomnie haineuse, choisissant non pas de réfuter leurs adversaires, mais de les salir, de les dénigrer afin que leurs lecteurs ne puissent les prendre au sérieux », observe John Tolan dans « Récits de vie de Mahomet ( In Histoire de l’islam…Albin Michel, 2006, sous la direction de Mohammed Arkoun) De telles arrière-pensées sont décelables dans la première traduction en latin du Coran (1142-1143) commandée par Pierre le Vénérable à Robert Ketton. A la traduction proprement dite furent adjoints d’autres textes (des Fables des Sarrasins) formant ledit « Corpus toletanum », composé à Tolède. En résonance avec les temps présents, on peut signaler qu’elle comporte en marge une « caricature de Mahomet »… L’architecture romane portera dans la pierre l’expression de l’esprit d’aversion entretenu à l’égard de l’Islam. L’image du sarrasin abhorré est sculptée sur les édifices religieux. A l ’ e x e m p l e d e l a c a t h é d r a l e d’Angoulême du XIIe siècle et du vitrail de la cathédrale de Chartres du XIIIe siècle… On a l’impression, ajoute John Tolan que « les mêmes informations (ou déformations) circulent en France sur la vie de Mahomet depuis le XIIe siècle : les mêmes ragots sur la vie de Mahomet, la même présentation hostile des rites et des doctrines des musulmans ». John Tolan évoque en fait le discours en vogue encore au XVe siè- cle en vue de galvaniser une improbable nouvelle croisade qui fit long feu…Or, au XXIe siècle, récemment, le Pape en titre surprit de Ratisbonne urbi et orbi, en donnant l’impression que l’horloge de la théologie chrétienne s’était arrêtée au XIVe siècle en reprenant à son actif un souverain byzantin de cette époque, Manuel II Paléologue, qui, s’adressant à un « Persan cultivé » accusait le Prophète de l’Islam d’avoir semé le mal et l’inhumanité pour avoir prôné la diffusion de son enseignement par les armes. On sait ce que cette citation « malencontreuse » a suscité comme indignation et réprobation dans le monde musulman et ailleurs. Ce Pape apprenait son métier, tâche si lourde en succédant au charismatique Jean-Paul II. Lui avait pourfendi le communisme. Ce dernier écroulé, il fallait peut-être au nouveau Vicaire de Dieu un autre spectre avec lequel ferrailler en philosophant sur « la foi et la raison » selon une règle, somme toute byzantine. Les contempteurs contemporains de l’Islam, à lire leur littérature haineuse et grotesque, ne s’embarrassent pas de philosophie. Ils ont assuré- ment moins de finesse et de subtilité eschatologique sur Internet. On a parfois l’impression d’entendre surtout le bruit de leurs godasses que le travail de leur raison. Il faut avouer qu’ils ont bien aidé en retour par les scories et les outrances d’exégèses intégristes qui ont fait le lit des dérives mortifères qui ont meurtri en premier lieu les musulmans eux-mêmes. Aux antipodes de cet Islam de tolérance et d’ouverture scandé par un Ibn Arabî : « Celui qui voit l’éclair surgir à l’Orient qu’il admire l’Orient, celui qui voit surgir l’éclair à l’Occident qu’il admire l’Occident. Quant à moi, j’admire l’éclair dans sa fulgurance et non dans les lieux où il se trouve ». A.K.

Algérie News


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