La décolonisation ou du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de l’union sacrée à la redécouverte de soi

jeudi 2 septembre 2010
par BENKAM

Nous avons choisi ce long essai qui mêle avec talent et maîtrise du sujet abordé, éléments autobiographiques, souvenirs d’enfance, réflexion, introspection et analyse scientifique de la sociologue et intellectuelle tunisienne Hélé Béji, pour, comme elle le propose, tenter de faire le point sur ce qu’ont pu être toutes ces décennies de la deuxième moitié du siècle passé aux yeux de tous ceux qui, comme nous, sont nés colonisés et n’ont eu d’autre aspiration profonde, leur vie durant, que l’impératif et la nécessité de cesser de l’être. Grand et toujours pas suffisamment exploré thème de la décolonisation. Tout commence dans cette Tunisie natale qui vibre au rythme de ce nationalisme qui déjà a dépassé les limites étroites de ses propres frontières ; qui déjà a investi le champ familial le plus intime. Autant dire que s’en est bien plus qu’une simple revendication, d’ordre politique ou non ; c’est une respiration, autant collective qu’individuelle.

La décolonisation s’est, nous dit-elle, d’abord et avant tout, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Vaste programme qui, forcément va se découper en deux parties qui sans être totalement distinctes, sans être dans la continuité directe l’une de l’autre, n’en obligent pas moins celui ou celle qui veut comprendre ce qui se passe, ce qui s’est passé, en quoi le moment historique d’avant l’indépendance recherchée et revendiquée et différent de celui post indépendance. On connaît l’un des tout premiers ouvrages de Béji et l’attention qu’elle a porté et continue de porter à ce qu’elle appelle elle-même « le désenchantement national. »

C’est le point de départ de sa réflexion : à partir du moment où je peux constater autant ce qui a changé que ce qui n’a pas été atteint, ai-je le droit, sans me trahir, sans prendre le risque de redevenir, le plus souvent à mon insu, de remettre en question cette volonté de décolonisation ; de la considérer comme une chimère, un lointain idéal, de toutes façons inaccessible ? C’est la non réponse à ce genre de problématique tant politique qu’existentielle qui produit les travers faciles de l’antioccidentalisme, du radicalisme extrémisme, de la recherche des origines entendue comme supposée balise à même de (me) protéger de tous les pièges, tous les maux dans lesquels, justement, ma toute nouvelle condition de décolonisé me place. La recherche de la tradition n’est pas autre chose.

Donc, après s’être, du moins au plan formel et symbolique, libéré des entraves de ce qui était considéré comme le mur essentiel dressé face à ma volonté de libération, de me prendre en charge, de prendre en charge mon destin,(et celui des autres), et après avoir pris toute la pleine mesure des nouvelle entraves émergées, quel humanisme, quel regard vais-je forger face, autant aux miens, qu’à tous ces autres que je perçois et vis au plus profond de moi-même, comme des obstacles à mon propre épanouissement ? La difficulté est autant d’ordre intérieur qu’extérieur. Il faut réinventer, à la lumière de l’expérience de tous les jours, jusqu’au sens du mot démocratie. Il faut admettre le fait que c’est au moment de la chute du mur de Berlin que les occidentaux ont érigés un autre mur qui désormais m’interdit de voyager où je veux sur MA terre. D’apprendre et de m’enrichir, donc. Deux possibilités se présentent alors : soit un rejet encore plus profond de ce monde autre, soit le repli sur moi-même, tradition et mimétisme religieux à l’appui. On l’aura compris, dans les deux cas, le désenchantement mue en échec. C’est que de la façon la plus énergique possible notre sociologue réfute, refuse. Il ne saurait être question d’échec. Tout cela est parfaitement explicable, maîtrisable ; pourvu que, comme au temps de la quête pour la décolonisation, les mots encore une fois, puissent être partagés par le plus grand nombre. Se remettre au travail face tant au passé qu’au présent est la seule et véritable tache de tous ceux qui n’ont guère d’autre choix que de continuer à aller de l’avant. Le chemin est long, dur, chaotique, pas forcément linéaire ; il est imprévisible et continuera à réserver bien des surprises, mais cela en vaut la peine. Bref, l’enthousiasme et l’effusion collective du temps de la décolonisation ont cédé la place à celui du raisonnement, des bilans. De nouvelles projections sont à faire. Qu’à cela ne tienne !

Par malek Bellil

Les Débats


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