La grande souffrance des dirigeants algériens

lundi 15 décembre 2008
par BENKAM

Mohammed Chouieb

Encore une fois, c’est Chadli Bendjedid qui a joué à merveille le rôle du trublion politique auquel il nous avait naguère habitués ; celui du révélateur des lignes de fracture et des luttes qui secouent en permanence la société algérienne. Lui qui, sans qu’on ne lui en dise un seul mot, avait si bien compris que nous aspirions à une vie meilleure, que nous étouffions dans les limites de notre socialisme spécifique et de son parti inique, que la société était tendue à craquer et, surtout, que la génération des mosquées voulait sa place à côté ou contre celle de novembre.

Cette fois-ci, il nous a fait part, d’une manière détournée, certes, de la grande souffrance des dirigeants algériens. Ceux du plus haut niveau, s’entend. Dans sa bonne ville d’El-Tarf, qu’il a lui-même littéralement enfantée, la faisant passer d’un trait de plume de stade de gentille bourgade frontalière à celui de chef-lieu de département nanti de tous les attributs et organes y afférant. Chadli nous a fait part de tous ses regrets et ses frustrations d’avoir gâché sa sortie d’un règne de treize années. Et il en a profité pour coller la responsabilité de tout cela à ses successeurs qui auraient sciemment démoli son œuvre en faisant fi des recommandations de son prédécesseur. Ainsi, pendant plus de deux semaines, les feuilletons de ceux qui ont dirigé l’Algérie ont occupé le devant de la scène médiatique algérienne, la vraie, pas celle de l’Unique. Des mises-au-point ont ainsi succédé aux démentis qui ont eux-mêmes précédé les affirmations les plus péremptoires et les plus catégoriques. Et cela ne semble pas terminé… Une véritable tempête dans un verre d’eau ! Mais qui a eu le mérite d’offrir du spectacle au peuple qui, lui, n’en pense pas moins : la situation du pays n’est pas reluisante et il a son idée à lui sur l’identité des responsables. Au-delà de l’évènement, de l’agitation et de l’anecdote, ce que je retiens de tout cela, c’est que les dirigeants algériens vivent dans une grande souffrance : celle d’avoir, petit à petit, amené une nation soudée et un peuple d’acier, à l’état de démobilisation, de doute et d’échec dans lesquels ils se débattent aujourd’hui. N’ayant toujours écouté que leur ego et les louanges des thuriféraires, des saltimbanques, des flatteurs et des bonimenteurs les assurant du génie de leur démarche et de l’efficacité de leur politique, ils se retrouvent aujourd’hui face au constat implacable de leur échec sans qu’aucun reproche ne leur est fait de la part de ceux qu’ils ont, parfois si longtemps, guidés. Et nous constatons, ébahis, qu’en fait, ces dirigeants ne s’aiment pas entre eux, nous qui les croyions si forts et si soudés contre nous-mêmes, nos traditions, nos langues, nos caractères, nos réflexes et, par là, nos déviances. Comme ils se ressemblent tous et s’ils n’aiment pas celui dont la glace leur renvoie l’image, c’est que, probablement, ils ne s’aiment pas eux-mêmes. D’où la lancinante question que doivent se poser en permanence ces dirigeants passés, présents et, peut-être, futurs : celle de savoir ce que le peuple retiendra de leur passage sur cette terre. Serait-ce : Houbbel ? Les villages agricoles ? La gestion socialiste des entreprises ? L’allocation -devise ? La reddition de l’Etat face aux intégristes ? La très très grande mosquée d’Alger et d’ailleurs ? L’arabisation forcée ? La démocratisation de la corruption ? La banalisation des inégalités ? Le million de logements ? L’argent des hydrocarbures restitué aux Américains ? L’autoroute à 15 milliards de dollars sur laquelle ne circulent que des véhicules construits ailleurs ? L’explosion de la harga … ? Nul ne le sait pour l’instant car le peuple ne donne pas immédiatement sa réponse. Il se la réserve pour plus tard, pour la mémoire collective, pour la postérité, quand tous ces gens-là ne seront plus de ce monde. Certes, il n’ira pas jusqu’à douter du patriotisme de ces dirigeants et de la sincérité de leur envie de travailler pour son bien, mais le peuple ne veut pas se prononcer maintenant. Il regarde, écoute, se parle à lui-même mais pas à ceux qui l’ont pris de haut mais dont le bilan calamiteux est là sous ses yeux.

Je conviens que tout cela est angoissant et compliqué à souhait. Cela au point que je n’aimerais pas être à la place de ces gens. J’irais même jusqu’à les plaindre si je ne savais que ce sont eux-mêmes qui ont voulu, qui ont cherché, qui ont violemment désiré, qui se sont battus jusqu’aux extrêmes limites, jusqu’à s’entretuer, pour avoir ces postes et ce pouvoir.


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