La mémoire et le fleuve

Malgré le retour lent,hypocrite,farouchement imbécile,le retour des sables et des criquets,malgré le viol des verdures,la panique des forêts,malgré l’appréhension et la colère des rivières,malgré la longue collusion des requins et des chacals,je n’étais nullement si amer,si effrayant,si lointain. J’aimais toujours la mer et rien ne m’en détachait alors,ne m’acculer aux dunes,aux cavernes de l’oubli. La mer ! La sainte,la salutaire. O vagues,leçons de joie,foyers infinis de refus,immortalité du rythme,épopée sans crépuscule,peuples inépuisables.
Nul ne soupçonnait ma passion de l’azur égale à celle du luth des livres,des fruits et des silos. Nul n’y croît encore,sérieusement. J’adorais la mer. En secret.Sans témoignage aveuglant. Je l’adorais avant l’éclipse et le pullulement des chaînes et des chagrins ! Avant les nuages chargés de soufre et de barbelés,avant de rencontrer,de crouler sous le chœur strident des plus cruelles convoitises. Je chérissais les rivages. Pour leur amitié,chatoyante,m’attirait toujours,je les préférais à toute tentation,à toute autre vanité. Je les couronnais de guirlandes,quant à eux,ils me parlaient d’archipels plus jeunes,plus riches,plus étendus. Les rivages. De sel,de cristal,de saphir. Et sur leur profusion la profusion de l’aube et son épanouissement jusqu’aux golfes fabuleux où les feuillages,les colombes,les étoiles et les pianos s’étreingnent pour nous inonder d’une vertigineuse magie du rêve et de nostalgie. O, je me souviens. Les lacs immenses,fleurs géométriques hypnotisaient les villes,émerveillaient les hameaux,consolaient les travailleurs. Les enfants souriaient. Des oasis de pétales,de papillons les appelaient. Ils côtoyaient des opulences inouies. Vivaient-ils déjà l’avenir délivré ? O je me souviens. Légères, légères étaient nos têtes,corbeilles de jasmins,de glaïeuls,de pâquerettes,de mimosas,de myosotis. Elles mûrissaient lentement. Elles distillaient leur miel et le temps était prairie d’apparence. Que de sentiers de joie jetés au feu,perdus,cendres. O je me souviens et je vibre,je bondis et je tressaille et l’on m’assaille et je hôquete et je suffoque et je maudis et je sape et je dynamite l’automne et les filles bénies de la certitude me bercent, me forgent ! Les rivages. Je les élisais sans pourtant les habiter réellement car je n’avais pas encore achevé même de loin,hélas,l’embouchure,la condition fondamentale de l’authenticité de ma présence,d’une pérénité vraie,la seule valable. J’écoutais la rumeur d’une raison naissante,derrière l’horizon et qui fécondait sans la purifier,sans l’ennoblir,absolument une terre tantôt de soufre,tantôt de fraîcheur. J’écoutais vaguement comme un allégro,l’adolescence d’un triomphe,le crescendo,le meilleur,de la beauté libératrice.eut-être les ai-je salués ? Le flamboyant défi,au malheur en moi trouva un ami,un soutien sous-estimé à présent,ignoré. De cette tempête qui terrassa le monstre-monarchie et la légion étrangère,ramassis de rois,de valets à l’assaut d’une matinée-ivre de rajeunir et de comprendre,et bien,j’aurais pu,sincèrement,avec admiration,en héritier comme tous un rayon,une mélodie,n’était le flux répété de la nuit,retour qui rétrécit,déforme,désoriente et ternit enfin la grandeur d’un des chemins où les hommes s’accompagnent,amis,défense unanime de la joie,autre symphonie perdurable. Quelque temps après,quand les fantômes de fiel revinrent après le séisme et le crépuscule,tout un pays devint verger à surprendre et à saccager,un pays où aménager toute la ménagerie,un pays à perdre sous la jungle,au confins funèbres de l’absurde. Colonie,négation de la vie,désintégration des hommes.
Et c’est ainsi que,depuis,milles plaintes hantent les abîmes,
Que les oiseaux se répétent un chant mêlé de cris et de sanglots,
Que tous les animaux,quand la lune s’étiole et va s’évanouir,
Se souviennent des désatres d’un frêle printemps de fièrté,
Se souviennent de la démence d’enfants et de taureaux,
Tous enfermés pêle-mêle dans une forêt de fumée-fournaise,
Et c’est ainsi que l’univers sali,ulcéré,souvent,
Défend l’étrange plaisir d’exploser face,
Face aux sourires et féeries de la raison terrestre,
Face à ses pionniers ensanglantés mais resplendissants,
Et c’est ainsi que le poison de l’exil,
Que le venin vorace de l’hiver,
Violèrent notre cœur,décimèrent ses flûtes,
Ravagèrent ses oranges,
L’égarent encore, loin de tout pommier, de toute source,
Et que depuis,s’élèvent sans fin le long du jour,
Le long des soirs,
Les lugubres et les bénis,
Le fantôme des jardins indispensables,
L’immonde caricature du menteur et du dément,
Celle ridicule de l’impuissant,de l’idiot,
Et voilà que tout s’effondra,
Craqua,
Sous la cataracte des justes,des fraternels !
Et voilà qu’un effort sans fin,sans relâche,sans dégoût ni pitié,
Forêt d’intelligence,
Typhon de diligence,
Enfant de la modeste et du courage,
Lave tout,colore,apaise,rafraîchit,enthousiasme tout,
Il renouvelle la vie, il rénove le rêve,
Il rehausse l’hymne de revivre et réapprendre,
Et couronne la souffrance des justes,
Le soir,les gardiens,graves et tranquilles,descendent,
Les prairies rêvées les accueillent,
Ses rivières leur sourient,
Sous les étoiles d’un jeune enchantement,ils méditent,
Un charme enguirlande les rues,
Certains boulevards scintillent,d’autres songent,
Et dans l’émouvante merveille au seuil captivant de l’avenir,
Avant d’embrasser les enfants et de bénir les femmes,
Arbrisseaux bienheureux après l’éclipse,
Tonnelles mélodieuses,après les sécheresses,
Un chant parcourt leurs poitrines,
"Sacré le devoir de veiller à jamais,au-delà de l’éternité-même,
De défendre la joie,et de l’élargir toujours,
Partir pour la plénitude,
D’aboutir à cette saison où tous les vivants,
Libèrent,amicaux,colombes et ballets,le rire et la raison,
Entre un ciel de blés,
Et un autre de tournesols !
Demain,le matin sur les villes,fades ou sombres,refleurira,
Plus vivace et plus vital,
Ses rades,de bonheur,animeront toute existence,
Dans les quartiers,à travers les temps,les vivants,
Eliront l’innocence et l’allégresse,
Le fleuve formidable,obstiné de l’action,du rêve et du vouloir,
Débordera partout ; La terre sera son île et son livre,



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