La montagne des cimes

Par Abdelmadjid Kaouah
Toute porte à croire qu’après le débat tronqué sur l’identité nationale, la France s’interrogera sur une problématique sensible qui risque d’attiser les feux de la polémique : laïcité et Islam. Faut-il pour autant avoir l’esprit chagrin et mettre ce débat annoncé au plus haut sommet de l’Etat sur des échéances électorales ? Tout dépendra de l’art et de la manière dont il sera conduit et en vue de quels buts. Une meilleure connaissance de l’histoire de la présence de l’Islam sur le sol de l’Hexagone contribuerait à éviter des procès en sorcellerie idéologiques.
L’histoire réserverait même des surprises édifiantes à ceux qu’aveuglent les préjugés en la matière. C’est la visée de la présente chronique et de celles qui la suivront. Si on jette un regard en arrière, on peut dire que le Moyen-Âge fut certes une période de confrontation entre les Francs et les Arabes musulmans, néanmoins il se distingua par moments, par l’établissement de divers rapports diplomatiques plus sereins ; des alliances militaires furent même nouées. Entre le VIIe et les IXe siècles - période carolingienne - la France était encore une entité en élaboration tant comme État que comme nation, et les rapports entretenus se déroulaient de souverain à souverain. De façon générale, en territoire français, la présence arabomusulmane se limitait à celle des marchands et des diplomates. On ne peut guère parler de contacts entre populations. Cependant, on pouvait observer qu’en Afrique du Nord et dans la péninsule ibérique, christianisées depuis l’Empire romain, des liens plus larges étaient noués avec le monde arabo-musulman. Après la conquête de l’Espagne (par Tarik Ibn Ziad à partir de 711 et dont les troupes étaient en grande partie des Berbères) des Arabes franchiront les Pyrénées et s’installeront dans le Languedoc. Ils développeront ensuite des incursions jusqu’aux environs de Tours. Ces expéditions auront de multiples conséquences ; mettant en évidence la faiblesse de l’empire carolingien, elles conduiront à l’émergence de royaumes et de principautés plus circonscrites et marquées. De là prend forme cette « Europe féodale » dont la France est issue. Ainsi, les avancées arabes conduisent l’Europe à prendre conscience de ses spécificités et, par-delà ses particularités, à forger et décliner son identité chrétienne. Les raids des Arabes à partir de l’Andalousie eurent surtout pour conséquence la prise de Narbonne et l’établissement d’une province arabe en Septimanie. En 720, le gouverneur al-Samah enlève Narbonne, puis Agde, Béziers, Carcassonne, Nîmes, mais une année plus tard sa tentative de prendre Toulouse se solde par un échec. Il y perdra même la vie. D’autres raids suivront qui aboutiront au contrôle du couloir rhodanien. Selon une relation incertaine, Eudes, duc d’Aquitaine, vaincu devra accorder la main de sa fille à un chef berbère… Finalement, la progression arabe est bloquée à Poitiers par Charles Martel. La mort de leur chef poussera les troupes arabes à battre en retraite pour rejoindre Cordoue. Désormais l’effort des Arabes portera sur la consolidation de leur présence dans la province de Narbonne, le gouverneur d’Espagne, Oqba ibn al-Haddjadj, s’y rendra en personne. Davantage enclin à la persuasion, il finit par obtenir des milliers de conversions… trente-neuf ans après sa prise, Na r b o n n e e s t reconquise. Les historiens s’interrogent encore sur le statut de cette enclave arabe dans le Sud- Ouest. Les Arabes avaient-ils un projet de peuplement ? Selon Paul Diacre (viIIe siècle), les « Sarrasins ont pénétré dans la province de Gaule accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants comme pour l’habiter ». L’écrivain andalou Ibn Hazem (XIe siècle) notera dans son Répertoire des lignages arabes que le clan des Bajîla s’était fixé « du côté de Narbonne ». Selon l’historien François Clément, on peut poser l’hypothèse que « l’éventuel peuplement musulman fut composé de Berbères qui repartirent lors de l’exode du début des années 750 » et que « les conversions furent de “circonstance”, n’ayant pas laissé de trace dans la population locale ». Il faut ajouter que peu de vestiges attestent vraiment de cette présence. Ni le « mihrâb » de la cour de la Madeline à Narbonne ni les arcs des églises audoises ou roussillonnaises ne peuvent être attribués à cette époque. Par contre des monnaies recueillies dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales, et dix-sept sceaux en plomb découverts récemment sur le site de Ruscino (Perpignan) constituent autant d’éléments d’authentification. Les innombrables vestiges « sarrasins » n’ont de tel que le nom, selon François Clément (In Histoire de l’Islam et des Musulmans en France du Moyen-Age à nos jours »,Albin Michel , 2006). Il les renvoie à « un imaginaire populaire qui s’est plu à attribuer à quelques grands ancêtres mythiques tout objet dont l’origine s’est perdue dans la nuit des temps. À cet égard, les Sarrasins sont les cousins de Charlemagne, Roland, Gargantua, Mélusine et autres fadas et mitounes du Midi »… Mais il existe par ailleurs des témoignages de géographes arabes ; Zuhrû (XIe siècle) livre une description de Narbonne de cette époque : « Cette ville est traversée en son milieu par un grand fleuve, c’est le plus grand fleuve du pays des Francs [une exagération]. Un grand pont l’enjambe. Sur le dos de l’arche, il y a des marchés et des maisons. Les gens l’utilisent pour aller d’une partie de la ville à l’autre… Les navires venant de la mer remontent le fleuve jusqu’en aval de ce pont. Au centre de la ville, il y a des quais et des moulins construits par les Anciens, personne ne pourrait plus en bâtir de semblables. » D’autres peuplements d’Arabomusulmans venant d’Andalousie se produisirent, attestés par des annales. En raison de la faiblesse des données archéologiques, la présence arabe en Provence au Xe siècle a été minimisée. Selon Lieutprand de Crémone, le lieu où se fixèrent les musulmans était un territoire « d’un côté, entouré par la mer, et de l’autre par une épaisse forêt ». Ce qui correspond actuellement aux hauteurs de Saint-Tropez, à la fois un pagus (pays) et un castrum (habitat fortifié). À la suite d’une tempête, vingt et un Sarrasins partis d’Espagne furent obligés d’accoster sur les côtes du Fraxinet et se rendirent maîtres des lieux. Des renforts d’une centaine d’hommes les rejoignirent d’Andalousie. Les historiens contemporains plaident pour une révision du regard qui conclut à un simple repaire de brigands. Cette présence est plutôt à restituer dans le mouvement de consolidation du pouvoir omeyyade dans les Baléares. Audibert, le prétendant à la couronne de Lombardie, chassé par l’empereur germain Otton Ier trouva refuge chez ces musulmans du Fraxinet durant deux ans, jusqu’à son rappel à Rome par le Pape. Dans les sources arabes, un établissement du littoral provençal est mentionné sous la dénomination Jabal al-Qilal, (la montagne des cimes). Dans un extrait du Mouqtabas (Le Condensé), Ibn Hayyân donne une transcription arabe : Farakshinit du terme latin Fraxinetum. La cartographie arabe accorde par ailleurs une importance particulière au Jabal al-Qilâl en Méditerranée et confirme son lien de dépendance avec Al-Andalous, sous le calife Abd al-Rahman-III. Autre indice de cette présence, fournie par des stèles funéraires musulmanes date du XIIe siècle retrouvées à Montpellier et Aniane (Hérault). Les stèles retrouvées portent les noms de juristes musulmans, (un tâlib,un certain Ayyûb, et un faqîh). Ces découvertes accréditeraient l’existence d’une communauté structurée. Et selon Benjamin de Tudèle, en visite dans le sud de la France en 1160. Le pape Alexandre III en visite à Montpellier le 11 avril 1162, un mercredi de Pâques, fut dit-on harangué en arabe par un prince sarrasin au nom de son roi. Dès le XIIe siècle, la cité de Montpellier accueillait des musulmans, en particulier des négociants en provenance d’Orient et de l’Andalousie « pays des Algarbes ». A. K.



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