La présence musulmane en France, La province arabe de Narbonne au 8e siècle (1)

samedi 26 juillet 2008
par BENKAM

Le 19 juillet 711, un corps expéditionnaire commandé par Târiq ibn Ziyâd, gouverneur de Tanger, battait l’armée d’Espagne commandée par le roi Roéric : la péninsule Ibérique (al-Andalus par les arabophones) entamait alors une nouvelle page de son histoire, celle de son intégration à un vaste espace civilisationnel construit autour du fait islamique, la langue arabe et de structures sociales « orientales ». Pendant près de quatre décennies, les territoires situés entre Pyrénées et Rhône firent partie de cet espace. Les musulmans s’y implantèrent et cherchèrent à s’y maintenir car la Narbonnaise (ou Septimanie) fut considérée comme incluse dans les limites d’al-Andalus. Au-delà, ils se sont contentés de lancer des raids estivaux, mais sans réelle visée territoriale.

Conquête et raids : Narbonne, Autun, Poitiers

On prête à Mûsa ibn Nusayr (640-717), le conquérant du Maghreb et de l’Espagne, le projet de ramener ces armées à Damas par la rive nord de la Méditerranée. Mais les premières incursions musulmanes au-delà des Pyrénées datent en fait des années 714-715. C’est en 720 que Narbonne est enlevée de vive force par le troisième gouverneur d’Espagne, al-Samh. L’année suivante, celui-ci pousse vers Toulouse, mais avec moins de réussite : il est tué dès le début du siège (9 juin 721), ses soldats rompent l’engagement et se retirent, la succession de leur chef prenant le pas sur toute autre considération. L’Aquitaine va rester ainsi en dehors du périmètre Andalous. ‘Anbasa, le successeur d’al-Samh, reprend l’expansion en 725. Il obtient la reddition de Carcassonne et soumet, sans coup férir, toute la région jusqu’à Nîmes. Puis il remonte les vallées du Rhône et de la Saône. Le 22 août, Autun est mise à sac. Si ‘Anbassa trouve la mort sur le chemin du retour, l’expédition est un succès. Des garnisons sont laissées à Lyon et sur le rocher d’Avignon : les musulmans contrôlent le couloir rhodanien. Un autre grand raid, en 732, est organisé sur le flanc atlantique. Le gouverneur ‘Abd al-Rahmân al-Ghâfîqî, qui avait organisé le repli des troupes après l’échec devant Toulouse onze ans auparavant, rassemble son armée à Pampelune puis, par Ronceveaux, se porte sur Bordeaux. Eudes, duc d’Aquitaine, est battu et doit même, rapporte une tradition invérifiable, accorder la main de sa faille Lampégie à un chef berbère du nom de Manûsa. Les musulmans ont en vue l’abbaye Saint-Martin de Tours, supposée receler d’importantes richesses. Mais leur progression vers la Loire est bloquée par Charles Martel entre Poitiers et Châtellerault, non loin de l’ancienne voie romaine, et le scénario du siège de Toulouse se répète : la mort du chef au soir d’une journée de combats particulièrement meurtriers donne le signal de la retraite, officiers et soldats se hâtant de regagner Cordoue.

La consolidation du contrôle de la Narbonnaise

Les musulmans concentrent désormais leurs efforts sur la nouvelle province. En 734, Yûsuf ibn ‘Abd al-Rahmân al-Fihrî arrive en poste à Narbonne. Il consolide l’autorité du pouvoir califal sur la région puis, en 753, annexe Arles grâce au ralliement de Mauronte, duc de Marseille. De là, les colonnes musulmanes vont butiner entre Rhône et Durance. La riposte franque s’organise en 737. Charles martel charge son frère Childebrand de dégager la vallée du Rhône et de mettre le siège devant Avignon, tandis que son allié Liutprand, roi des Lombards, attaque à partir de l’Italie. Puis il s’avance lui-même avec son armée. Avignon est prise d’assaut, Nîmes, Agde, Béziers et Maguelonne se soumettent, Narbonne et investie, mais résiste. Bien qu’une armée de secours musulmane soit écrasée sur les bords de la Berre, probablement au gué de Portel, près de Sigean, Charles doit se retirer. C’est à la suite de cet épisode que ‘Uqba, quatorzième gouverneur d’Espagne, vient sur place diriger le Jihâd. Partisan de la persuasion plutôt que de la force, il obtient, a-t-on dit, des milliers de conversions. Suivent plusieurs années de tranquillité, au point qu’en 742 le gouverneur de Narbonne, ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Alqama, n’hésite pas à dégarnir militairement la province en engageant ses troupes dans les luttes pour le pouvoir à Cordoue.

La chute de Narbonne (759)

La situation de dégrade brutalement au milieu du VIIIe siècle quand la Narbonnaise subit de plein fouet la conjonction d’une série d’événements qui affectent en quelques années le Maghreb, al-Andalus et le Califat : insurrection berbère de 740-758, exacerbation des conflits politiques à Cordoue, famine de 750-755 qui entraine l’exode d’une partie des Berbères installés dans le nord de la Péninsule, renversement des Omeyyades par les Abbassides (750). L’Islam andalou baisse la garde sur ses confins, la petite province d’outre Pyrénées ne peut compter que sur ses maigres forces à un moment où les Francs, eux, sont en pleine expansion. Lorsque Pépin le Bref met le siège devant Narbonne en 752, la ville est encore capable de résister. Mais elle n’a plus la force de rompre le blocus imposé par les Francs qui contrôlent le reste de la Septimanie. L’émir omeyyade ‘Abd al-Rahmaân al-Dâkhil (756-788) tente bien de réagir en envoyant des renforts : ils sont écrasés dans les Pyrénées avant d’avoir pu atteindre la ville. Narbonne finit par tomber d’elle-même en 759, quand la population gothe, retournée par les agents de Pépin, massacre la garnison musulmane et livre la cité aux Francs. Trente-neuf ans se sont écoulés depuis sa conquête par al-Samh. La Narbonnaise s’éloigne alors rapidement de l’ordre andalou. La prise de Barcelone par louis d’Aquitaine en 801 et la constitution de la marche hispanique rejettent au loin a proximité avec le monde musulman. Quand celui-ci se rappelle physiquement aux habitants de la région, c’est sous la forme de raids d’été. Encore sont-ils espacés : 793 (bataille de l’Orbieu ou de l’Orbiel, entre Narbonne et Carcassonne), 841 (pillage de la Cerdagne et des faubourgs de Narbonne). Quant à la piraterie, qui se développe à partir du milieu du IXe siècle, elle touche surtout la Camargue et la Provence.

L’organisation de la province arabe de Narbonne

La Narbonnaise musulmane est parfois qualifiée de marche (thaghr) (Province frontière d’un Etat, jouant le rôle de zone de protection militaire), mais il est difficile de déterminer si ce terme doit s’entendre dans signification administrative ou simplement géographique. Il est difficile de savoir, également, si la région fut dotée d’une compétence administrative propre. Fiscalement, elle relevait de ce qui allait devenir la marche supérieure, puisque la dîme (‘ushr) était collectée par le responsable de la terre (sâhib al-ard) de Tarazona. Cependant, elle disposait d’un gouverneur (wâlî) nommé par celui de Cordoue. On sait que ce poste était important puisque plusieurs gouverneurs de Cordoue y ont débuté leur carrière. L’étendue de la province arabe correspondait à peu près à celle des anciens diocèses d’Elne, Narbonne, Carcassonne, Béziers, Maguelonne ; Nîmes et peut-être Lodève ; c’est-à-dire aux actuels départements des Pyrénées-Orientales, de l’Aude, de l’Hérault et du Gard. Par François Clément.


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