La prostitution coloniale : des filles mineurs "indigènes" dans les BMC : l’affaire de turenne en 1961

Ce traitement, banalement et quotidiennement répété dans de nombreuses régions d’Afrique du Nord, provoque cependant des remous dans la société civile métropoliataine. Au sein du mouvement abolitionnistes français, on exige des explications sur le sujet et on provoque l’ouverture d’enquêtes. Le 4 janvier 1961, une lettre de Jean Scelles, alors président des équipes d’action contre la traite des femmes et des enfants, adressée au ministre de la défense nationale, Pierre Messmer, met en lumière, grâce à une affaire concernant le camp de Turenne en Algérie, les dysfonctionnement les plus graves que connaissent, selon lui, les BMC nord-africains : « détournement de mineurs » pour pallier les difficultés du recrutement ;
collusion entre les tenancières et l’armée (« la responsabilité du BMC incombe à une dame Josiane, belle sœur d’un sous-officier ») ; exploitation des filles au profit d’un proxénétisme l égal (« le mari de la tenancière conduit une voiture grand luxe DS, la plus belle de Turenne ») ; existence de caisses noires alimentes, en partie, par les bénéfices des bordels ;et, enfin, cadences infernales qui ont ocassionné, le 15 septembre 1960, un « accident » très grave : la perforation de la matrice d’une jeune prostituée « indigène » de quinze ans et demi, soignée quelques jours à l’infermerie et « qui a dû reprendre, sans convalescence, son service ». Face à ces attaques ciblées émanant du milieu abolitionniste, l’état-major de l’armée parâit bien embrassé. La réponse que fait, le 14 mars 1961, le lieutenant-colonel Montal au ministre de la Guerre sur les informations « partillement » erronées fournies par jean Scelles à propos du BMC de Turenne le montre assez clairement. A l’exception de la collusion entre la tenacière et l’armée, dont il se charge de régler sommairement la question, et de « l’accident », qu’il refute, après avoir mené son enquete dans lees hôpitaux civils et militaires de Tlemcen, au prétexte qu’un incident d’une telle « gravité » ne peut etre réglé par « quelques jours d’infirmerie », le lieutenant-colonel Montal se dissimule avantageusement, notamment en ce qui concerne la présence de filles mineurs, derrière la réglementation en matière de prostitution. Ainsi, selon lui, ce n’est pas au commandant d’armes du camps de Turenne d’intervenir dans le recrutement du personnel féminin du BMC, car son rôle se borne exclusivement, « conformément à la réglementation prévue, à surveiller sa discipline et son fonctionnement et à faire contrôler soigneusement son hygiène sanitaire ». Au demeurant, même si ce dernier souhaitaient réellement respecter la « condition de majorité », il lui serait impossible de le faire dans ce « pays de rite malékite » où la notion de « minorité » n’est pas prise en compte par une population qui « ignore », en outre, l’état civil.
A ces arguments de choc, le général de corps d’armée Pouilly, commandant la région territoriale et le corps d’armée d’Oran, ajoute encore, dans une lettre du 2 mars 1961 au commandant en chef des forces armées en Algérie, pour justifier la présence de mineurs dans le BMC de Turenne, que les Algériens pratiquent couramment les mariages précoces sans que la questions de l’âge soit un problème et que, par ailleurs, la prostitution des jeunes filles « indigènes n’est pas considérée, dans ces sociétés, comme un tare sociale. En somme, à écouter le lieutenant-colonel Montal et le général de corps d’armée Pouilly, l’armée s’est simplement « adaptée » à une situation nord-africaine et n’est en aucune manière responsable des dysfonctionnements pointés du doigt par Jean Scelles. Elle n’est pas responsable de la présence des filles mineurs dans des établissements qui sont pourtant organisés par elle ; elle n’est pas responsable des conditions de travail et de l’état physique et psychologique des prostituiées qui travaillent pour elle, non plus que des prélèvements financiers, pratiqués par certaines de ses unités, sur les bénéfices des BMC. De toute les structures prostitutionnelles mises en place par la colonisation française en Afrique du Nord, les bordels militaires de campagne sont de loin, parce qu’ils représentant à un degré extrême le droit du conquérant, sa supériorité et son impunité, celles qui reflètent le mieux la nature profonde de la domination masculine et coloniale : abjectement déshumanisante pour celles qui subissent (les filles soumises « indigènes »), pour ceux qui utilisent (les militaires français, mais aussi les soldats nord-africains) et pour l’ensemble de la population maghrébine qui assiste, muette, humiliée et révoltée, à cette entreprise de dégradation de la personne humaine. « Ni les uns ni les autres, pour l’ordinaire, ne sont beaux à contempler quand leurs démons secrets les dominent », écrivait pierre mac Orlan en 1930. C’est sans doute pour cette raison que, depuis l’avènement des indépendances, des deux côtés de la Méditerranée, on se tait sur cet aspect peu reluisant de la rencontre coloniale.
Source : Christelle Taraud, La prostitution coloniale : Algérie, Tunisie, Maroc, 1830-1962, pp 349 et s.



Réactions