La quête éclairée du « pays réel »

Mohamed-Seddik Benyahia
jeudi 13 octobre 2011
par Ammar Berlhimer

L’homme aura marqué ceux qui l’ont connu pour sa modestie, sa discrétion, sa modération, son érudition et de nombreuses autres qualités intellectuelles. « Le petit Benyahia », comme aimaient à l’appeler ses compagnons, en raison de sa corpulence fragile, suit une scolarité qui le conduit du collège de Sétif, où il passera quatre ans, au lycée Bugeaud (l’actuel Emir-Abdelkader) à Alger. « Sujet remarquable » pour ses maîtres, il enchaînera avec des études de droit à l’université d’Alger, avant de s’inscrire en 1953 au barreau d’Alger pour assurer deux ans plus tard la défense de Rabah Bitat, écroué à la prison de Barberousse. Il en profitera pour assurer les liaisons avec Abane Ramdane qui venait d’être élargi. En 1955, il participa à la création de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) avec Ahmed Taleb El Ibrahimi et Lamine Khène et fut parmi les organisateurs de la grève des étudiants algériens qui rejoignirent les rangs du Front de libération nationale le 19 mai 1956. Il sera désigné, en août 1956, au congrès de la Soummam, membre suppléant du CNRA. Avec la mise sur pied du GPRA, celui qui a secondé Ahmed Francis un temps, sera coopté au poste de directeur du cabinet du Président Ferhat Abbas lors du 2e GPRA. Depuis, le parcours de Benyahia – né le 30 janvier 1932 à Jijel – croisera à plusieurs endroits celui de Ferhat Abbas, lui aussi natif de Jijel (Taher). Son empreinte dans la formation du jeune Benyahia ne peut être éludée puisque, en fin de parcours, il en fit son directeur de cabinet lorsqu’il présidera le second GPRA à partir de janvier 1960, avant de l’envoyer à Melun en juin 1960 comme porte-parole du « groupe de Tunis » chargé de coordonner les positions avec les « pensionnaires d’Aulnay ». Dépourvu d’administration propre à la tête du GPRA, Abbas ne réunit autour de lui qu’un cabinet d’une demi-douzaine de collaborateurs parmi lesquels se distingue le jeune avocat de vingt-huit ans qui a déjà fait le tour du monde pour assurer la représentation du FLN au Caire, aux Nations unies (en 1957), à Accra (1958), à Monrovia (1959), en Indonésie, à Londres et ailleurs. Le 21 juin 1960, le GPRA envoie trois émissaires, Mohamed Benyahia, Hakimi Ben Amar, Ahmed Boumendjel pour rencontrer à Melun le général Robert de Gastines (officier de cavalerie), le colonel Mathon (cabinet militaire de Michel Debré) et Roger Moris (ancien contrôleur civil au Maroc) qui doivent préparer de futurs entretiens de Gaulle-Ferhat Abbas. Mais la délégation réclame des rencontres au niveau le plus officiel, un entretien avec les prisonniers d’Aix, notamment Ahmed Ben Bella, une liberté de manœuvre vis-à-vis de la presse et les ambassades étrangères, une plate-forme officialisant les contacts (1). Les deux hommes avaient, et garderont, plus d’un trait commun : une intégrité à toute épreuve, un esprit libéral et pondéré. Il y eut Melun, puis le premier et le second Evian. Benyahia est toujours là. Albert-Paul Lentin, qui a suivi de près les négociations d’Evian, le décrit ainsi : « Ce jeune renard aux traits aigus et à l’œil futé se distingue non seulement par une astucieuse subtilité, mais par une volonté de fer. Efficace et avisé, il va de l’avant, en dépit de sa santé chancelante et il se fraie son chemin coûte que coûte, à force de prudente ténacité et de dynamisme contrôlé. » Avant que notre pays ne recouvre sa souveraineté, il fut encore chargé de présider la réunion du CNRA à Tripoli (Libye) en 1962. Il y présidera la commission de sondages, avant de déplorer l’incurie des congressistes et de déposer sa démission et celle de ses deux collègues. Benyahia qui connaissait par cœur les poèmes de Jacques Prévert souffrait du mépris qu’affichaient les nouveaux maîtres de l’Algérie à l’endroit des « diplômés » et de la « chasse aux sorcières » qui leur était faite – le bureau politique du FLN ne comprenait aucun diplômé et leurs candidatures à l’assemblée constituante désignée par le bureau politique écartées. Il prendra du recul en occupant le poste d’ambassadeur à Moscou et à Londres.

Un ministre d’exception

Il occupera son premier poste ministériel de l’Algérie indépendante à la tête de l’information et de la culture. A ce poste, de 1967 à 1971, l’Algérie lui doit, notamment, le succès éclatant du premier Festival panafricain de la culture et de la jeunesse qui vit les rues d’Alger vibrer aux rythmes de Myriam Makeba chantant Africa et Manu Dibango glorifiant Moretti en 1969. A l’enseignement supérieur, poste qu’il occupe de 1971 à 1977, il est notamment l’artisan de la réforme et de la démocratisation du secteur, avant d’œuvrer à fédérer les organisations estudiantines dans le cadre commun de l’UNJA, unies dans l’action commune (même si les visions et les desseins des uns et des autres demeuraient divergents). Le 12 juillet 1973, à l’adresse des étudiants volontaires, en présence du chef de l’Etat, les propos sont empreints de gramscisme : « Votre présence prouve que vous refusez l‘université bourgeoise, l’université citadelle, que vous rejetez l’extraterritorialité culturelle pour rentrer dans le pays réel. » L’avocat, issu des couches aisées citadines de Jijel, a bien rompu avec ses intérêts originels pour se mettre au seul service de ceux des couches les plus défavorisées et qui, au demeurant, ont le plus donné pour la Révolution. Plus tard, son nom sera étroitement associé à la rédaction de la sacro-sainte Charte nationale et de l’ordonnance mythique portant révolution agraire, deux textes fondateurs d’un « socialisme spécifique » soucieux de concilier la dimension sociale de l’Etat projetée par le Congrès de la Soummam (elle se réduira vite à une forme rentière et distributive du pouvoir) et une identité nationale construite autour de l’Islam, religion du peuple et de l’Etat. Quelques-uns de ses proches collaborateurs encore en vie rapportent sa réaction à la traduction arabe usuelle des rapports sociaux par : « L’exploitation de l’homme par son frère l’homme. » Il réfutait la fraternité qui pouvait lier l’exploité à l’exploiteur ! Aux Finances (1977-1979), et aux Affaires étrangères (1979 à sa mort), il s’illustrera dans le dénouement de l’affaire des otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1981 avant de reprendre son bâton de pèlerin de la paix en qualité de chargé d’une mission de bons offices entre l’Irak et l’Iran. Mohammed Seddik Benyahia a été l’artisan de la libération en janvier 1981 des otages américains détenus en Iran après la révolution iranienne en 1979. Il est mort au-dessus de la frontière entre l’Iran et la Turquie le 3 mai 1982 et avec lui une délégation du MAE composée de 15 cadres, son avion ayant été abattu par un tir de missile dont l’Irak est, sans l’ombre d’un doute, responsable. D’année en année, les conditions de sa disparition livrent, en effet, de plus en plus leurs mystères, et l’accumulation des faits autorise à privilégier

La piste irakienne

dans la responsabilité de l’attentat. Peu de temps avant l’incident, le 17 avril 1982, Saddam Hussein avait reçu le chef de la diplomatie algérienne mais aucun compte rendu ne rend compte de la teneur de leurs entretiens. On sait, par contre, que le leader irakien avait déchiré, en direct à la télévision, le texte des accords de paix conclus avec le Shah d’Iran à Alger en 1975. Outre qu’ils devaient souder le front des pays producteurs et exportateurs de pétrole, ces accords avaient mis fin au conflit opposant Baghdad et Téhéran à propos de Chott El Arab, à l’endroit où le Tigre et l’Euphrate se jettent dans le golfe Persique. Tactiquement, Saddam en tira grand profit ; il pouvait museler la rébellion kurde soutenue par l’Iran au Nord et provoquer la fuite de Barzani contre si peu : astreindre Khomeiny, alors réfugié chez lui, à se taire. Le panarabisme du Baâth irakien et ses prétentions au leadership arabe ne devaient par ailleurs souffrir aucune contestation, ni concurrence. Or, la médiation algérienne avait toutes les chances de réussir : elle était assise sur un bon dossier et conduite d’une main de maître. De plus, Saddam ne pouvait sincèrement et durablement se départir de sa conviction qu’un Arabe ne peut pas arbitrer un conflit entre un Arabe et un non-Arabe, convaincu qu’il était que « l’ennemi d’un pays Arabe est l’ennemi de tous les Arabes ». La piste irakienne L’attitude des responsables irakiens de l’époque ne concourt donc pas à les disculper. Loin de là. Ils se contentèrent de rejeter les accusations iraniennes dans un communiqué des plus sommaires. Même feu Bachir Boumaza, ex-président du Conseil de la nation, dont on ne peut douter de l’amitié sincère qu’il portait au régime de Saddam et de l’aversion qu’il ressentait pour les mollahs, avoue « trouble » et « soupçon ». Un détail l’intrigue au point d’en faire part ouvertement à Tarek Aziz, le puissant chef de la diplomatie irakienne : son absence aux funérailles de Benyahia ! « Je comprends à vos questions que mes propos ne vous ont pas totalement convaincu », lui avait alors déclaré Tarek Aziz. Boumaza conclut son compte rendu de l’entretien avec le responsable irakien par des propos quelque peu amers : « Même si Baghdad arrivait à convaincre de sa bonne foi le gouvernement algérien, il lui resterait à dissiper le malaise ressenti dans le public, même en Irak, à la suite du double drame, la disparition de toute une équipe de médiateurs et, avec eux, celle des espoirs de paix que leur voyage avait soulevés. » (2) Ahmed Taleb El Ibrahimi, successeur de Benyahia aux Affaires étrangères, et qui avait pris le relais de l’enquête sur les conditions de l’accident, est aujourd’hui encore frappé par la froideur des réactions de Saddam au faisceau de preuves réunies par les enquêteurs algériens. Le leader irakien ne lui opposa que distance et silence. Or, qui ne dit rien consent. La piste iranienne est enfin suggérée par Tarek Aziz lui-même. C’est ce qui fait d’ailleurs sa faiblesse. Elle repose sur l’affirmation que le missile soviétique dont on a retrouvé des morceaux avec l’épave de l’avion détruit était également fourni aux Iraniens par les Libyens, les Syriens et les Coréens. L’accusation ne semble pas tenir. Quel intérêt ont ces trois Etats à assassiner un médiateur que Khomeiny, habituellement réfractaire, avait pourtant consenti à recevoir et à entretenir longuement ? Ceux qui évoquent la piste syrienne indiquent que Damas avait intérêt à nourrir la guerre et à voir son encombrant voisin s’y empêtrer, mais aucun fait matériel ne vient asseoir leurs assertions. Il reste la piste israélienne. Elle repose sur trois indices : primo, l’assistance logistique et technique d’Israël à l’Iran, plus particulièrement dans les secteurs sophistiqués de l’aviation et des missiles ; secundo, l’assassinat en 1948 d’un autre médiateur, le comte Bernadotte et, tertio, l’opposition foncière de Tel-Aviv à toute paix qui permettrait à l’Irak de reconstruire son potentiel économique et militaire et assoirait le pouvoir clérical de Téhéran. En attendant que l’Histoire livre ses secrets, il revient à notre pays de rendre à Benyahia toute la place qu’il mérite dans la glorieuse Histoire de la construction de l’Etat (et non des pouvoirs étroits qui l’ont par moments pris en otage, comme au moment du coup d’Etat). « On a englouti l’Histoire pour effacer le nom des acteurs (…). Chez nous, l’hommage n’est rendu qu’aux morts… Et pourtant, il est des morts qui dérangent et dont on craint l’ombre », écrivait feu M’hammed Yazid, le 4 mai 1993, dans une évocation du souvenir de Mohamed Seddik Benyahia. Il ne pouvait pas si bien dire ■


1) Benjamin Stora, Zakya Daoud : Ferhat Abbas, une autre Algérie, Casbah Editions, 1995, pp. 330-331. 2) On retrouvera un exposé détaillé de la version de Tarek Aziz dans le livre de Bachir Boumaza, Ni émir ni ayatollah, pp. 276-277.

El-Djazair.com


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Réactions

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jeudi 13 octobre 2011 à 23h00, par  Mourad D.

Malgré ses obédiences politiques qui ne sont pas les miennes,Monsieur "virgule" a su montré aux Français que l’Algerienne etait capable de mettre au monde d’un petit grand homme ,qui,du haut de ses 22 ans,a pu négocier l’avenir d’un peuple ,malmené les Gaulois sur le plan orthographe et grammaire et esquissé pour sa personne la carrière d’un grand politicien.Cette exception nationale,ce genie rare a été sacrifié d’une façon déliberée pour qu’il ne representrait aucun danger qui aurait mis en péril le KOURSI d’EL MOURADIA.Il a été envoyé en pleine gueule du requin pour faire une médiation hasardeuse dans un des cruels comflits de la guerre froide…Il ne croyait pas pourtant en son oeuvre,lui qui s’etait forgé une experience de monstre en diplomatie moderne(Paul BALTA)….ALLAH YARHAM" LES MOUSTACHES" DE NOTRE ALGERIE

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