La remarquable découverte paléontologique d’Abderrazak El Albani

Abderrazak El Albani est géologue, chercheur au CNRS à l’université de Poitiers. En 2008, alors qu’il récoltait des échantillons dans une carrière de grés au Gabon, il découvrit de nombreuses traces d’organismes fossiles de 1 à 12 cm. Or les roches en question étaient vieilles de 2,1 milliards d’années. Pour bien comprendre ce que signifie une telle découverte, il convient de revenir sur les grandes étapes de la vie sur Terre.
La Terre s’est formée il y a 4,6 milliards d’années, mais au cours des premières centaines de millions d’années, elle n’était qu’une boule en fusion.
Par Jean Staune
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On estime qu’il a fallu attendre que la Terre soit âgée de 500 millions d’années, afin que les conditions soient suffisamment clémentes pour permettre le développement de la vie. Or, les premiers êtres vivants, des êtres unicellulaires très simples, comme des bactéries, sont apparues « très vite », il y a 3,8 milliard d’années.
Cette apparition rapide de la vie est en soi intéressante. Elle laisse à penser que la vie n’apparaît pas uniquement par hasard, car cela prendrait en effet beaucoup plus de temps.
Aujourd’hui, un certain nombre de chercheurs estiment que l’apparition de la vie est d’une certaine façon inscrite dans les lois de la nature. Mais, hormis des êtres unicellulaires simples et sans noyau, comme les bactéries, appelées des procaryotes, rien de nouveau n’avait été trouvé dans les roches correspondant aux 2,2 milliards d’années suivantes. Il y a 1,6 milliard d’années apparaissent les eucaryotes, des êtres toujours unicellulaires, mais cette fois-ci, plus complexes car pourvus d’un noyau.
Les traces des premiers êtres vivants complexes seraient apparues il y a seulement 600 millions d’années. Des êtres multicellulaires d’une taille suffisante pour que leur fossile soit visible à l’oeil nu. Ainsi durant 3,2 milliards d’années, la vie sur Terre n’avait produit que des êtres unicellulaires, avec ou sans noyau. Cela pouvait sembler être un argument en faveur du fait que l’évolution de la vie était un processus se déroulant au hasard.
Si, au contraire la vie était dirigée, comme le pensait le paléontologue Teilhard de Chardin, et avec lui de nombreux évolutionnistes croyants, pour lesquels, le développement de la vie vers plus de complexité est inscrit dans les lois de la nature, une question mérite d’être posée : pourquoi une telle immobilité sur une si longue période ?
C’est là justement, que l’on peut mesurer la portée de la découverte d’ Abderrazak El Albani qui démontre que des êtres multicellulaire, composés de cellules à noyaux, d’une taille macroscopique, existaient il y a déjà 2,1 millions d’années, c’est-à-dire 1, 5 milliard d’années avant les premiers organismes pluricellulaires connus, et même 500 millions d’années avant les premiers organismes unicellulaires à noyau connu. Cette découverte nous prouve que la vie n’est pas demeurée inactive au cours de toute celle longue période.
Il est encore trop tôt pour savoir si ces êtres ont eu des descendants ou s’il s’agit d’une branche éteinte de l’histoire de la vie. Toujours est-il que cette découverte d’Abderrazak El Albani nous informe que la vie détient probablement plus de potentialités d’évolution que ce que l’on croyait jusqu’ici. Même s’il convient encore de rester très prudent sur les déductions qui peuvent être effectuées sur une découverte si récente.
Il est très intéressant qu’un tel « coup de tonnerre » dans l’histoire de la vie, comparable à celui que représenterait la découverte d’un moteur de voiture au cœur d’une pyramide égyptienne (si on voulait faire une comparaison avec l’histoire humaine) ait été effectuée par un chercheur issu de la « diversité ». Sans vouloir « ethniciser » cette découverte, ce qui est loin de mon propos, à ma connaissance, c’est, au niveau mondial, la plus grande découverte paléontologique jamais effectué par un chercheur « d’origine » arabe.
Alors que de nombreuses personnalités dans les domaines de la chimie, de la physique, de l’astronomie, des mathématiques, de la médecine sont issues de pays musulmans ou arabes, force est de constater, que dans une discipline comme la paléontologie, les talents se font plutôt rares. Peut-être faut-il y voir la difficulté qu’a eu au XXe siècle le monde arabo-musulman, au passée scientifique pourtant prestigieux, à intégrer la théorie de l’évolution, ainsi que l’évoque l’excellent ouvrage de Nidhal Guessoum, « Réconcilier l’Islam et la science moderne. L’esprit d’Averroès ».
C’est pourquoi, nous ne pouvons qu’espérer que cette découverte d’Abderrazak El Albani suscite de nombreuses vocations paléontologiques auprès des jeunes étudiants arabes ou musulmans dans le monde.
Il important de préciser que faire valider cette découverte ne fut pas facile pour son auteur. Ainsi qu’il le raconte dans « Le monde » du 3 juillet qui fit sa couverture sur cette découverte :« Cela n’a pas été toujours facile. Par moments, nous avons été quelque peu maltraités. Certains m’ont vraisemblablement pris pour un fou. Un autre m’a demandé où j’avais « acheté les fossiles »… Nous avons eu face à nous des paléontologues et des paléobiologistes qui étaient totalement hermétiques et fermés. » Il a fallu 2 ans de vérification afin que l’article annonçant cette remarquable découverte soit publié dans la prestigieuse revue scientifique « Nature » du 1er juillet 2010.
On ne peut que féliciter Abderrazak El Albani de sa persévérance et surtout de son ouverture d’esprit. Le plus extraordinaire en effet, réside dans le fait que de nombreux spécialistes avant lui ont procédé à des fouilles de cette même carrière de grès, à la recherche de roches très anciennes à analyser. Il est donc extrêmement probable que certains d’eux aient aperçu ces fossiles, mais sans trop y croire, pensant qu’il s’agissait d’une illusion. Car selon ces chercheurs, il est impossible qu’ une roche de 2,1 milliards d’années contienne des formes de vie macroscopique.
Cette belle aventure est donc une incitation à lutter contre les idées préconçues et les dogmes établis car comme le précise Abderrazak El Albani dans le quotidien Le Monde : « Nous autres scientifiques sommes parfois trop formatés par les livres. Nous avons malheureusement tous tendance à trop faire confiance à ce que nous ont appris nos professeurs. Il faut bien sûr de la connaissance, mais il faut aussi de la curiosité. Les fossiles étaient là, il fallait vouloir les voir. Si on n’arrive pas quelque part avec la volonté de dépasser le dogme, on peut piétiner des dizaines de spécimens sans s’en rendre compte et sans rien en faire.
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Abderrazak El Albani, chercheur au laboratoire Hydrasa, "Nous autres scientifiques avons tendance à faire trop confiance à nos professeurs"
Abderrazak El Albani est le coauteur de la découverte de fossiles d’organismes vieux de 2,1 milliards d’années, qu’il interprète comme les premières formes de vie complexes.
Comment se fait-il que, sur une zone aussi étudiée que le bassin de Franceville (sud-est du Gabon), une telle découverte ne soit pas intervenue plus tôt ?
Ce n’est pas le fait d’un manque d’observations, mais c’est, à mon sens, le fait que nous autres scientifiques sommes parfois trop formatés par les livres. Nous avons malheureusement tous tendance à trop faire confiance à ce que nous ont appris nos professeurs. Il faut bien sûr de la connaissance, mais il faut aussi de la curiosité. Les fossiles étaient là, il fallait vouloir les voir.
Depuis la publication de nos travaux, un géologue du Bureau de recherche géologique et minière (BRGM) à la retraite m’a appelé pour me raconter qu’il avait un jour trouvé dans cette formation un spécimen - quelque chose en tout cas -, mais qu’il avait malheureusement fini par s’en débarrasser parce qu’un tel fossile à 2,1 milliards d’années lui semblait tout simplement impossible. C’est le cas pour de nombreux chercheurs. Si on n’arrive pas quelque part avec la volonté de dépasser le dogme, on peut piétiner des dizaines de spécimens sans s’en rendre compte et sans rien en faire.
Vous êtes géologue, sédimentologue de formation : est-ce à dire qu’il vous était plus facile de "voir" ces fossiles qu’à un spécialiste des faunes précambriennes ?
Non, pas nécessairement. Les géologues, comme les paléontologues, travaillent d’abord avec leur oeil et leur marteau. La seule chose qui compte réellement est la curiosité et la volonté de dépasser des idées qui semblent arrêtées. D’ailleurs, plusieurs paléontologues, spécialistes des fossiles les plus anciens, ont participé à l’analyse de ces fossiles gabonais.
Comment s’est passée votre approche de cette autre communauté scientifique ? Quelles ont été les premières réactions lorsque vous avez montré les fossiles ?
Cela n’a pas été toujours facile. Par moments, nous avons été quelque peu maltraités. Certains m’ont vraisemblablement pris pour un fou. Un autre m’a demandé où j’avais "acheté les fossiles"… Nous avons eu face à nous des paléontologues et des paléobiologistes qui étaient totalement hermétiques et fermés. Mais nous avons réussi à rassembler une équipe de chercheurs ouverts d’esprit issus de diverses communautés.
La publication de ces travaux va à l’évidence soulever des discussions houleuses et certains affirment déjà que les fossiles gabonais pourraient n’être que des agrégats microbiens, auquel cas la découverte de ces fossiles ne changerait pas fondamentalement le corpus actuel de connaissances. Que leur répondez-vous ?
Je réponds avec des arguments, non des croyances. Si des chercheurs ont déjà identifié des fossiles clairement issus d’assemblages pluricellulaires de bactéries, où s’ils ont déjà pu observer dans la nature de tels assemblages, semblables ou analogues à ce que nous avons trouvé, alors nous discuterons, argument contre argument.
Mais de telles colonies bactériennes, nous en connaissons qui sont étudiées en laboratoire et on a de bonnes idées sur le genre de structures qu’elles forment. Or, ces structures ne ressemblent en rien aux formes fossiles que nous avons découvertes. De plus, les colonies bactériennes ne sont jamais conservées dans le "registre sédimentaire" (c’est-à-dire dans la roche). Les discussions que nous avons eues avec des microbiologistes nous inclinent à penser que les formes fossiles que nous avons ne peuvent pas être des colonies bactériennes, sinon elles ne seraient pas conservées. Ce n’est simplement pas possible.
Pour l’heure, nous avons étudié les fossiles gabonais en long, en large et en travers, au terme d’un minutieux travail pluridisciplinaire et nous retombons toujours sur cette conclusion : il s’agit d’organismes eucaryotes pluricellulaires.
Propos recueillis par Stéphane Foucart



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