La révolte de 1871 à Jijel (3e partie et fin)

Le 17 août, la colonne était à El-Aroussa, autre point stratégique non moins bon ; les eni-Khettab, les Ouled-Ali, les Beni-Aïcha et les Beni-Habibi, se rendaient à merci et étaient désarmés. Au camp d’El-Aroussa, le général Delacroix apprit que la Dryade avait débarqué le 11, à Collo, 2,300 hommes de renfort et 170 chevaux. Il donna aussitôt l’ordre au lieutenant-colonel de La Martinière de marcher avec 1,300 hommes et les sagas reconstituées vers le Djebel-Goufi , où étaient concentrés les derniers rebelles de ’Oued-Zhour.
Le 18 au matin, le colonel était attaqué par les Qbaïls embusqués sur les crêtes du Djebel-Goufi . Un bataillon du 80e de ligne et les goums du capitaine Pont enlevèrent les positions, après un engagement très vif dans lequel un capitaine et trois soldats furent blessés. L’ennemi, qui avait laissé 30 cadavres sur le terrain, continua à tirailler inutilement jusque vers le milieu du jour ; ce fut là le dernier acte de résistance dans la région de Collo.
La nouvelle en arriva le 19 au général Delacroix, qui descendait dans la vallée de l’Oued-el-Kébir par Meharka, endroit où il reçut les soumissions des Ouled-Aouat, Taïlman et Ledjenah. Le 21, Moulaï-Chekfa et Ben-Fiala, abandonnés de tous leurs contingents, venaient, à ce même camp, se constituer prisonniers. De Collo au Babor, où était encore El-Koreïchi-ben-Sidi-Sadoun, l’insurrection n’avait plus de chef, et, depuis le beau combat du 15 à Sidi-Marouf jusqu’à son arrivée au Babor, la colonne n’allait plus rencontrer d’ennemis.
Le 22 août, le général était à El-Milia ; il signifi ait aux tribus de la rive droite venues à son camp d’avoir à apporter dans les vingt-quatre heures des sommes à valoir sur la contribution de guerre, des armes et des mulets ; le 23, il était obéi, et il rendait compte au gouverneur général qu’en dix jours, du 13 au 23, il avait fait verser 112,000 francs dans la caisse du payeur, reçu 840 fusils, arrêté 146 otages, et assuré, sans bourse délier, les transports de la colonne avec les mulets des vaincus.
Le 24, la colonne quittait El-Milia et se dirigeait sur l’Oued-Zhour ; en route, elle brûlait les villages des Mchate, qui, contrairement aux ordres donnés, avaient abandonné leurs habitations à la vue deszouaves ; c’était de la peur, et non de l’insoumission, mais le général n’admettait aucune désobéissance. Le même jour, au Khemis de l’Oued-Zhour, où l’attendait le colonel de La Martinière, il trouva des députations des tribus du cercle de Collo qui déjà avaient fait leur soumission. Il resta quatre jours sur ce point, réorganisa le pays, fi t commencer des enquêtes sur les incendies des forêts, et remania les éléments constitutifs de sa colonne, dont il détacha le colonel Flogny pour l’envoyer à Batna. Passant alors sur la rive gauche de l’Oued-el-Kébir, le général Delacroix alla camper, le 4 et le 5 septembre, au marché du mercredi (Souq-el-Khemis) des Beni-Habibi. Là, il imposa aux Qbaïls l’humiliante corvée de démolir eux-mêmes, sous la surveillance de piquets de zouaves en armes, la zaouïa de Moulaï-Chekfa et celle de Sidi-Ouaretz appartenant à Ben-Fiala.
Le 7 septembre, le général était à Djidjeli, où, depuis le milieu du mois d’août, tout était soumis, sauf les tribus touchant le Babor, qui étaient encore groupées en armes autour d’El-Koreïchi-ben-Sidi- Sadoun et d’Amor-ben-Bouaraour. A Djidjeli, le général apprit qu’il y avait eu encore deux combats livrés sous les murs de la ville au moment où lui-même sortait de Constantine. Le 1er août, en effet, la tribu des Beni-Caïd, qui avait été la dernière à s’insurger, avait fait spontanément sa soumission, croyant que l’arrivée de renforts à Djidjeli allait lui assurer une protection efficace. Il n’en avait rien été le lendemain même de leur soumission, le 2 août, ils avaient été attaqués par les rebelles, avaient dû évacuer précipitamment leurs villages et se réfugier à Djidjeli. Encore n’avaient-ils pu le faire que grâce à la sortie d’une section de tirailleurs envoyés à leur secours et à l’action combinée de l’artillerie de la place, qui avait dissipé à coups d’obus les groupes de pillards, commandés par Salah-ben-Chateur et par le frère de Moulaï-Chekfa, Belgacem-ben-Si-Ahmed. Ce dernier, qui était venu pour demander des renforts à El-Koreïchi et à Ben-Bouaraour, les avait aidés, le soir même, à brûler les trois villages des Beni-Caïd. La garnison avait fait, le 3 août, une nouvelle sortie contre les rebelles, qui avaient encore laissé 15 des leurs sur le terrain et avaient emporté de nombreux blessés. Ce combat avait été le dernier livré sous les murs de Djidjeli, car on avait alors appris la mise en marche de la colonne Delacroix ; Belgacem-ben-Moulaï-Chekfa avait été rappelé par son frère, et El-Koreïchiétait parti avec Amor-Bouaraour pour le Babor, laissant ainsi toute liberté aux indigènes d’aller faire leur soumission. Ce qui n’avait pas tardé à avoir lieu. Les caïds, les mokhaznya et les Beni-Foughal réfugiés à Djidjeli étaient dans la joie ; ils allaient enfi n, avec l’aide de la colonne, pouvoir se venger des gens du Tababort, des khouans et des deux moqaddems cause de leur ruine et de leurs humiliations. Le 10 septembre, la colonne campait au col d’El-Aouana, et, aussitôt, le malheureux caïd Mohammed-Bouaraour se présentait en suppliant, suivi des délégués de presque toutes les tribus du Tababort ; seuls les Beni-Khezeur, les Beni-Maad et les Beni-Marmi, n’étaient pas représentés. On ne tint aucun compte à l’ancien caïd de sa démarche, non plus que de ses anciens services, et on l’envoya en prison.
Le 11 septembre, les caïds, leur makhzène et les goums, sous la conduite de Belgacem-Benhabilès, firent une sortie vers le col de Selma, sur le territoire des Beni-Ourzeddine et Beni-Yadjés ; ils tuèrent quelques insurgés et ramenèrent prisonniers Si-Brahim-Bousoufa, Rabah-ben-Djebar, Si-Ahmed-ben-Ali-nen-Chekirou, tous trois investis chioukh par Aziz. Le général Delacroix les fi t passer par les armes dès leur arrivée au camp.
Le 13 septembre, le général campait à Dar-el-Oued, et, aussitôt, il lâchait sur les trois tribus récalcitrantes les goums des Benbabilès, qui les mirent à sac, avec l’acharnement d’indigènes ayant à venger leurs morts. Les rebelles eurent 10 hommes tués, et on ne leur laissa ni un gourbi ni un mouton. Cependant, comme dans le goum il y avait des caïds qui n’avaient pas eu de griefs personnels contre les gens du Tababort, on ramena 16 prisonniers. Quand les goums furent rentrés au camp, les trois tribus vinrent faire leur soumission.
Le 14, le général était à Ziama ; là, il envoya les Beni-Foughal et le makhzène razzer les Beni-Segoual, chez lesquels s’étaient réfugiés El-Koreïchi-ben-Sidi-Sadoun et Amor-Bouaraour. Le premier de ces deux moqaddems appartenait à une vieille famille maraboutique qui avait longtemps mis son infl uence religieuse au service des Ben-Achour, seigneurs du Ferdjioua ; il n’avait aucun partisan personnel dans ce milieu kabyle, où sa qualité de moqaddem lui avait donné une autorité passagère ; il fut forcé le jour même de venir se constituer prisonnier.
Quant à Amor-Bouaraour, qui était du pays, sinon de la tribu, il alla se réfugier dans les parages tourmentés et mal connus des Alemdu Tababort, où il savait trouver des amis personnels et un abri assuré. Sa présence ayant empêché les Alem de se présenter eu général Delacroix et de faire acte de soumission, Belgacem-Benhabilès et les goums furent lancés sur eux, le 20 septembre ; ils les muèrent si bien qu’ils furent ruinés pour plusieurs années ; mais Amor-Bouaraour ne fut pas pris. La colonne resta pendant deux jours campée à Bine-el-Djebel, entre les deux sommets du Babor et du Tababort.
Le 22 septembre, soutenu par nos troupes, qui, d’ailleurs, ne furent pas engagées, Belgacem-Benhabilès exécuta encore une razzia sur les Ouled-Salem, tribu qui, la première de son commandement, avait fait, défection et qui avait voulu livrer à Aziz sa personne et son Bordj. Cette razzia fut le dernier combat dans la région ; toutes les tribus du Babor avaient fait leur soumission et fourni des otages ; un seul chef avait échappé à la répression : c’était Amor-Bouaraour, celui qui, après et avec Aziz, nous avait fait le plus de mal, car c’était à lui qu’incombait l’insurrection de toute la partie occidentale du cercle de Djidjeli. Le général Delacroix traversa ensuite les Dehemcha soumis, et arriva le 30 septembre à Saint-Arnaud, sur la route nationale de Constantine à Sétif. Depuis le combat du 14 août, à Sidi-Marouf, sa colonne, formée de troupes régulières et bien disciplinées, abondamment pourvue de vivres et de moyens de transport, s’était trouvée en présence de populations découragées, apeurées et sans chefs pour les conduire ; il les avait châtiées encore plus qu’il ne les avait vaincues, et le châtiment avait été rude, plus rude même que ne le réclamait la culpabilité réelle ou la résistance de ceux qui avaient eu le malheur de se trouver sur sa route. Toute la, région en demeura terrifiée et ruinée pendant plusieurs années ; mais cela donna au général Delacroix, auprès des Européens, une grande popularité, qui, plus tard, se traduisit par une souscription pour lui offrir un sabre d’honneur.



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