La tolérance de l’illégalité

jeudi 24 septembre 2009
par BENKAM

La tolérance de l’illégalité

Il a dix ans à tout casser. Il est là, adossé au mur à longueur de journée. Devant lui, dans un carton à chemise, des cigarettes. Toutes les marques sont disponibles. Parfois même des marques étrangères. Pour les prix, c’est selon. De toute manière, il est sûr d’écouler sa marchandise au prix qui lui convient. Car là où on pratique les prix officiels, il n’y a pas de cigarettes.

Dix mètres plus loin, un autre. La vingtaine, cheveux gominés, blouson en cuir (qu’un salarié ne peut rêver de posséder), pantalon et chaussures de sport "marqua". Sur un tissu posé à même le sol, il manipule tout un assortiment d’objets allant du sachet de piles à transistor à l’appareil, en passant par les montres et les épingles à cheveux. En face d’eux, un vieux. Un sexagénaire avec un turban et imper. Il a songé, lui, à ramener deux tabourets. L’un pour s’asseoir (il n’est plus jeune, le bonhomme) et l’autre pour y déposer un plateau rempli de cacahuètes en vrac que la poussière recouvre d’une couche bien visible. Pour cinq dinars, vous aures droit à quelques cacahuètes dans un cornet en papier sale. Sur une autre place, même scène. Avec, en plus, des tables en plein air dont les "tenaciers" plastifient les permis de conduire et autres cartes d’identité et plastiquent par la même occasion les poches des honnêtes gens. Le trottoir exigu devant la mosquée est en passe de devenir un véritable marché. L’âge des apprentis vendeurs varie entre dix et cinquante ans. Une véritable cocophonie dans un tourbillon de gandouras, de chéchias et de barbes. Ce qu’on vend ? Un véritable marché, on vous dit : cassettes, transistors, parfums (Ambar), tissus, livres et même des petits bouts de bois qui, dit-on, sont bien meilleurs qu’une brosse à dents. Et le même cinéma devant les salles de cinéma, devants les instituts universitaires…Enfin, dans chaque wilaya qui n’est que l’image de ce qui se passe dans toute l’Algérie. Et comme on se fatigue à force de marcher et de recenser ces hors-la-loi qui sévissent impunément au vu et au su de tous, on s’arrête de temps en temps pour se rafraîchir. Il est vrai que les cafés ne manquent pas, mais n’est-ce pas un droit de vouloir boire une limonade dans un salon de thé, quitte à payer un ou deux dinars de plus ? On entre donc, on s’installe et on appelle le garçon. Celui-ci se présente et nous demande ce qu’on désire…manger ! On s’étonne, on rigole et on redevient sérieux pour apprendre "qu’ici, monsieur, on ne sert pas de limonade, de thé ou du café sans gâteau. Et si monsieur à l’intention de s’attarder, que monsieur sache qu’il doit de nouveau manger après une heure". Une question timide sur les prix nous montre que pour la moitié de la somme que le garçon nous lance dédaigneusement au visage, on pourrait déjeuner à deux dans un restaurant "sans étoile" et même laisser un pouboire. On se lève en maudissant ces "concomiteurs" sans scrupules . Une tournée dans d’autres salons s’imposait. Ce qu’on fit. Même chose ! Partout où on est passé, la vente concomitante est reine. Il y en a même qui n’ont pas froid aux yeux, tel ce tenacier qui a tenu à accrocher sur le mur un écriteau sur lequel on peut lire : "Toute consommation est renouvelable chaque trente minutes". Et c’est signé : la direction. La précision "à table" est superflue puisque l’on omettra carrément de vous servir si vous n’êtes pas assis. Un tel écriteau ne peut être qu’un défi lancé au visage de tous les contrôleurs ; une manière de crier sur les toits : " Je vole, je le reconnais et je n’ai peur de personne !". De plus, certains de ces salons de "luxe" n’ont pas de sanitaires ! En fait, elles existent mais sont fermées à cause d’éternelles réparations ou d’absence d’eau. Après le réfrigérateur qu’on accompagnait d’assiettes et de robinets d’eau, après l’antenne, les lampes et autres prises électriques qu’on vendait concomitamment avec les postes-téléviseurs, la vague de la malhonnêteté ne cesse de s’étendre. Peut-être même qu’un jour viendra où le consommateur (pauvre de lui) devra obligatoirement prendre un briquet avec le paquet de cigarettes, du navet avec la carotte et la dentelle avec le pull-over. Quant aux trabendistes, ils pourront peut-être bénéficier à l’avenir de véhicules pour la livraison à domicile ! Non ! Il ne s’agit pas là de divagations quand on voit ces gens agir carrément en marge de la loi sans être inquiétés le moins du monde. Ils ne peuvent trouver dans cette incompréhensible tolérance qu’un encouragement tacite à continuer à s’enrichir illégalement, à voler impunément des citoyens contraints de les solliciter. Car le citoyen n’est nullement à blâmer quand il achète des cigarettes à double ou à triple prix à cet enfant (qui travaille généralement pour le compte d’un plus âgé que lui) . Il n’est pas non plus à blâmer quand,accompagné de sa petite famille, il va au salon de thé. Les premiers à blâmer sont les voleurs ; viennent ensuite ceux dont le devoir est de mettre fin à leurs agissements.

Où sont donc passés les services de contôle et l’hygiène ? Pourquoi laisse-t-on ces gamins se perdre dès leur jeune âge ? Pourquoi encourage-t-on ces adolescents et ces adultes au chômage au gain facile et illégal ? Qu’attend-on pour punir ces tenaciers qui écrasent la loi pour imposer la leur ? Et dire que le discours officiel est si rassurant !


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Réactions

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jeudi 4 novembre 2010 à 22h31, par  BENKAM

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invité(e) Posté le : 24/09/2009 15:59 Mis à jour : 24/09/2009 16:05
Re : La tolérance de l’illégalité
Bonjour,

Combien sont-ils ? Des centaines ? Des milliers ? Personne ne peut donner leur nombre exact. Mais une chose est certaine : ils existent.
Les vendeurs à la sauvette ont pris possession depuis très longtemps de la rue. Au vu et au su de tous. Même des autorités. C’est aujourd’hui un phénomène banal.


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invité(e) Posté le : 24/09/2009 16:43 Mis à jour : 24/09/2009 17:04
Re : La tolérance de l’illégalité
Faut-il punir les "trabendistes" ?
Oui, pour le désordre qu’ils créent.
C’est en quelque sorte un vol à main…non armée. Mais entre nous, s’ils arrivent si bien à faire leur boulot - c’est fabuleux ! - c’est que les choses ne sont pas vraiment au point…

M.M. 


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invité(e) Posté le : 27/09/2009 12:14 Mis à jour : 27/09/2009 12:31
Re : La tolérance de l’illégalité
Citation :
Combien sont-ils ? Des centaines ? Des milliers ? Personne ne peut donner leur nombre exact. Mais une chose est certaine : ils existent.

Ils sont des centaines, voire des milliers. On les rencontre quotidiennement. Ils emplissent les rues de leurs cris, de leur vacarme, de leur gouaille.
La rue est leur lieu de prédilection. C’est leur demeure, leur lieu de travail. Rejetés par le système scolaire, trop jeunes pour aspirer à un emploi, alors ils s’adonnent à leur sport favori :"T’beznis" ; leur modèle n’est pas l’ingénieur, le médecin, l’architecte ou l’enseignant. "C’est des ratés" disent-ils en choeur. Ils s’identifient plutôt aux gros affairistes, aux "trabendistes".
D’ailleurs, leur singulier négoce n’est qu’une étape transitoire et incontournable. Juste de quoi se constituer un petit capital pour se lancer dans l’aventure. Ils se voient déjà roulant en 4x4, logeant dans des villas cossues et menant la belle vie.


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invité(e) Posté le : 27/09/2009 12:32 Mis à jour : 27/09/2009 12:33
Re : La tolérance de l’illégalité
Ces gosses, au fond, sont victimes du renversement des valeurs. Le travail ne rapporte plus rien. Le fonctionnaire, en butte à mille et une difficultés, ne donne plus d’exemple. Le lucre, le gain facile, les petits et gros trafics stimulent plus. Les gros commerçants, les innombrables individus louches ayant fait fortune, non pas à la sueur de leur front, mais au prix de contorsions financières, de douteuses affaires frappent l’imagination de ces naîfs adolescents. "J’ai un frère qui a obtenu un doctorat aux Etats-Unis", me dit un voisin, revendeur de chemma, il est aujourd’hui au chômage. C’est moi-même qui lui refile, de temps à autre, un peu d’argent de poche". Un enfant comme Merzak (mon voisin) ne risque donc pas de refaire "la même erreur" que son aîné. Un "raté" dans la famille suffit. "Je voudrais seulement, amasser un peu de fric et me tirer à l’étranger. En france ou ailleurs". L’aveu de Merzak revient dans la bouche de la plupart des adolescents.
L’Etranger est perçu comme un Eden. "Là-bas, au moins, il n’ya pas de problème de logements". En attendant de réaliser leur rêve, ces enfants de la rue continuent à brasser des sommes faramineuses. L’astuce pour débuter dans ce commerce particulier est fort simple. Une centaine de dinars au départ de la précieuse connaissance d’un buraliste. Le reste n’est qu’une question de débrouillardise. Une cartouche de cigarettes revendue deux fois le tarif normal et le train est mis sur rails.

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