La tolérance de l’illégalité

La tolérance de l’illégalité
Il a dix ans à tout casser. Il est là, adossé au mur à longueur de journée. Devant lui, dans un carton à chemise, des cigarettes. Toutes les marques sont disponibles. Parfois même des marques étrangères. Pour les prix, c’est selon. De toute manière, il est sûr d’écouler sa marchandise au prix qui lui convient. Car là où on pratique les prix officiels, il n’y a pas de cigarettes.
Dix mètres plus loin, un autre. La vingtaine, cheveux gominés, blouson en cuir (qu’un salarié ne peut rêver de posséder), pantalon et chaussures de sport "marqua". Sur un tissu posé à même le sol, il manipule tout un assortiment d’objets allant du sachet de piles à transistor à l’appareil, en passant par les montres et les épingles à cheveux. En face d’eux, un vieux. Un sexagénaire avec un turban et imper. Il a songé, lui, à ramener deux tabourets. L’un pour s’asseoir (il n’est plus jeune, le bonhomme) et l’autre pour y déposer un plateau rempli de cacahuètes en vrac que la poussière recouvre d’une couche bien visible. Pour cinq dinars, vous aures droit à quelques cacahuètes dans un cornet en papier sale. Sur une autre place, même scène. Avec, en plus, des tables en plein air dont les "tenaciers" plastifient les permis de conduire et autres cartes d’identité et plastiquent par la même occasion les poches des honnêtes gens. Le trottoir exigu devant la mosquée est en passe de devenir un véritable marché. L’âge des apprentis vendeurs varie entre dix et cinquante ans. Une véritable cocophonie dans un tourbillon de gandouras, de chéchias et de barbes. Ce qu’on vend ? Un véritable marché, on vous dit : cassettes, transistors, parfums (Ambar), tissus, livres et même des petits bouts de bois qui, dit-on, sont bien meilleurs qu’une brosse à dents. Et le même cinéma devant les salles de cinéma, devants les instituts universitaires…Enfin, dans chaque wilaya qui n’est que l’image de ce qui se passe dans toute l’Algérie. Et comme on se fatigue à force de marcher et de recenser ces hors-la-loi qui sévissent impunément au vu et au su de tous, on s’arrête de temps en temps pour se rafraîchir. Il est vrai que les cafés ne manquent pas, mais n’est-ce pas un droit de vouloir boire une limonade dans un salon de thé, quitte à payer un ou deux dinars de plus ? On entre donc, on s’installe et on appelle le garçon. Celui-ci se présente et nous demande ce qu’on désire…manger ! On s’étonne, on rigole et on redevient sérieux pour apprendre "qu’ici, monsieur, on ne sert pas de limonade, de thé ou du café sans gâteau. Et si monsieur à l’intention de s’attarder, que monsieur sache qu’il doit de nouveau manger après une heure". Une question timide sur les prix nous montre que pour la moitié de la somme que le garçon nous lance dédaigneusement au visage, on pourrait déjeuner à deux dans un restaurant "sans étoile" et même laisser un pouboire. On se lève en maudissant ces "concomiteurs" sans scrupules . Une tournée dans d’autres salons s’imposait. Ce qu’on fit. Même chose ! Partout où on est passé, la vente concomitante est reine. Il y en a même qui n’ont pas froid aux yeux, tel ce tenacier qui a tenu à accrocher sur le mur un écriteau sur lequel on peut lire : "Toute consommation est renouvelable chaque trente minutes". Et c’est signé : la direction. La précision "à table" est superflue puisque l’on omettra carrément de vous servir si vous n’êtes pas assis. Un tel écriteau ne peut être qu’un défi lancé au visage de tous les contrôleurs ; une manière de crier sur les toits : " Je vole, je le reconnais et je n’ai peur de personne !". De plus, certains de ces salons de "luxe" n’ont pas de sanitaires ! En fait, elles existent mais sont fermées à cause d’éternelles réparations ou d’absence d’eau. Après le réfrigérateur qu’on accompagnait d’assiettes et de robinets d’eau, après l’antenne, les lampes et autres prises électriques qu’on vendait concomitamment avec les postes-téléviseurs, la vague de la malhonnêteté ne cesse de s’étendre. Peut-être même qu’un jour viendra où le consommateur (pauvre de lui) devra obligatoirement prendre un briquet avec le paquet de cigarettes, du navet avec la carotte et la dentelle avec le pull-over. Quant aux trabendistes, ils pourront peut-être bénéficier à l’avenir de véhicules pour la livraison à domicile ! Non ! Il ne s’agit pas là de divagations quand on voit ces gens agir carrément en marge de la loi sans être inquiétés le moins du monde. Ils ne peuvent trouver dans cette incompréhensible tolérance qu’un encouragement tacite à continuer à s’enrichir illégalement, à voler impunément des citoyens contraints de les solliciter. Car le citoyen n’est nullement à blâmer quand il achète des cigarettes à double ou à triple prix à cet enfant (qui travaille généralement pour le compte d’un plus âgé que lui) . Il n’est pas non plus à blâmer quand,accompagné de sa petite famille, il va au salon de thé. Les premiers à blâmer sont les voleurs ; viennent ensuite ceux dont le devoir est de mettre fin à leurs agissements.
Où sont donc passés les services de contôle et l’hygiène ? Pourquoi laisse-t-on ces gamins se perdre dès leur jeune âge ? Pourquoi encourage-t-on ces adolescents et ces adultes au chômage au gain facile et illégal ? Qu’attend-on pour punir ces tenaciers qui écrasent la loi pour imposer la leur ? Et dire que le discours officiel est si rassurant !



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