Le choc des préjugés

Le mérite, jamais démenti, qui revient aux Arabes dans la transmission des penseurs de l’Antiquité subit de plein fouet la vague d’islamophobie qui traverse l’Occident depuis les attentats du 11 septembre contre le World Trade Center. Ainsi, pouvait-on lire dans la Nouvelle revue d’histoire, principal vecteur de la remise en cause historique actuelle, au demeurant franche et sans détour, que « les Arabes ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. […] Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même ».
Les nouvelles thèses, révisionnistes d’une certaine manière, se veulent au service de la défense d’un Occident chrétien, prétendument menacé de « deshellinisation » et, au-delà, d’islamisation, une crainte que partagent expressément le Vatican et le pape Benoît XVI. On se rappelle les déclarations de ce dernier lors de la conférence tenue à l’Université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006, et où, se proposant de traiter des rapports entre la foi et la raison, n’ont pas manqué de déraper pour affirmer d’hypothétiques liens structuraux entre Islam et violence. Les facteurs culturels et l’opposition, voire le choc frontal, entre civilisations sont érigés comme moteur des conflits, au prix de simplifications, de distorsions et d’omissions, pratiques dont se délecte l’extrême droite française dans son combat anti-Islam. En réalité, si choc il y a, c’est bien celui des préjugés ! De part et d’autre, d’ailleurs, tant il est vrai que la restauration du khalifat reste au programme de nombreuses formations politiques agréées du monde arabo-islamique. La Nouvelle revue historique semble être le fer de lance de la croisade idéologique. On comprend mieux sa ligne éditoriale en apprenant que cette revue a été fondée par Dominique Vernner, ancien de l’OAS, fondateur avec Alain de Benoist du GRECE (Groupe de recherche et d’études pour la civilisation européenne), laboratoire de la pensée de la Nouvelle Droite. A la faveur de l’ijtihad des nouveaux historiens, il se construit une véritable contre-histoire de l’Occident, ancrée dans les traditions de la droite radicale : celle du catholicisme « néo-conservateur » et celle des mouvances politiques et idéologiques anti-Islam, anti-arabes et anti-noirs. Le livre de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Les racines grecques de l’Europe chrétienne, paru aux éditions du Seuil (Paris, 2008), a suscité tant de réactions (articles, pétitions et comptes-rendus) qu’il a porté le débat au-delà du microcosme des études médiévales spécialisées et du microcosme universitaire. L’auteur du livre, qui est enseignant à l’École normale supérieure de Lyon et professeur des universités, s’attaque à ce qu’il considère comme un mythe de l’histoire médiévale : la transmission d’une partie de la science antique et des savoirs aristotéliciens par les Arabes au Moyen- Age. A ses yeux, les Arabes n’auraient pas pu transmettre la pensée et la culture grecques pour cette première raison : « Jamais les Arabes musulmans n’apprirent le grec, même Al-Farabi, Avicenne ou Averroès l’ignoraient. » L’Islam et la Grèce antique seraient des civilisations profondément étrangères l’une à l’autre pour des raisons d’ordre culturel : les cloisons des impératifs religieux musulmans auraient empêché la pénétration réelle de la culture antique. Ce processus d’opposition structurant l’histoire aboutirait à des identités fondées sur « l’altérité conflictuelle entre chrétiens et musulmans ». La thèse renvoie par ailleurs à un argumentaire ethno-linguistique énonciateur d’un racisme culturel : « Dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots, de leurs assonances et de leurs résonances, alors que dans une langue indo-européenne, il viendra d’abord de l’agencement de la phrase, de sa structure grammaticale. […] Par sa structure, la langue arabe se prête en effet magnifiquement à la poésie […] Les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles qu’elles défient presque toute traduction. » Ainsi, les caractéristiques linguistiques de la langue arabe rendraient la civilisation musulmane inapte à recevoir la culture antique et la culture européenne est quitte de toute dette envers l’Islam. La nouvelle menace qui pèserait sur l’Occident chrétien viendrait donc de son mode erroné d’appropriation de sa propre Histoire. Sylvain Gouguenheim s’inscrit dans cette tradition sectaire. La stigmatisation de l’Islam et des musulmans n’est donc pas la résultante de simples préjugés, voire même de xénophobie, au sens parfois compréhensif de peur de l’étranger, de l’inconnu, etc. Elle est une opération mûrement réfléchie qui relève d’une action idéologique de longue haleine. Le résultat est indigne d’une démocratie qui entend donner des leçons de « démocratie » et de « libertés » au monde arabo-musulman. Les incidences pratiques de ce nouveau cadrage idéologique sont désastreuses. Dans un récent sondage Sofres sur « le racisme, la discrimination et l’intégration dans la France de 2010 »(*), il est souligné que « le discours sur le racisme s’inscrit dans une perception globalement négative et pessimiste de la société française ». Il ne faut surtout pas s’étonner que les plus pauvres soient les plus racistes. Normal, le terreau nourricier de la stigmatisation est d’essence socio-économique et se trouve particulièrement bien illustré par deux phénomènes que l’étude met en avant :
« Une exacerbation de l’individualisme et de l’égoïsme dans les comportements de leurs concitoyens, d’un manque de respect généralisé.
« Une insécurité grandissante, à la fois économique (précarité, baisse du pouvoir d’achat) et matérielle.
Cette dernière s’étend des incivilités dans la rue et des agressions verbales à l’attentat terroriste, paroxysme de l’insécurité et menace réelle, voire imminente chez beaucoup d’interviewés. » « Cette peur du terrorisme se nourrit et vient entretenir une méfiance contre l’Islam et les musulmans, d’autant qu’aux yeux de certains, l’islamisme se diffuse dans la société française », est-il encore relevé. D’une manière générale, on observe toujours un assez large consensus parmi les personnes rencontrées sur les principales cibles du racisme : il s’agit des populations originaires du Maghreb (les « Arabes ») et dans une moindre mesure celles originaires d’Afrique subsaharienne (les « Noirs ». De façon peut-être plus marquée qu’en 2007, date de l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir, on note une insistance sur ces populations en raison de la focalisation actuelle sur la question de l’Islam. Comme en 2007, les « jeunes des cités » sont particulièrement identifiés comme l’objet du racisme puisqu’ils cristallisent à la fois les craintes liées à l’immigration et à l’Islam. La polarisation de la question de l’Autre sur celle de l’Islam apparaît encore plus fortement qu’en 2007. Les débats récents autour de la burqa ou du hallal et les interrogations plus larges sur la place de l’Islam dans la société française, ou encore sur l’identité nationale française, semblent avoir profondément marqué les personnes interrogées : l’Islam paraît ainsi être, aux yeux de beaucoup, la principale difficulté liée à l’immigration et à la gestion de la différence dans la société française. « On observe même chez certains un discours très virulent contre des musulmans qui leur paraissent vouloir revendiquer à tout prix leur religion, voire l’imposer à la société française. Ils perçoivent derrière cette menace une volonté affirmée de dissoudre l’identité française et chez les plus extrémistes un projet de destruction de la civilisation occidentale », relève encore le sondage. « Imaginez que vous vous détendez sur une plage paradisiaque : vous visualisez un ciel d’un bleu intense, vous sentez le soleil caresser votre peau, vous entendez le doux bruit du ressac et le bruissement des palmiers qui ondulent sous une brise légère. Pour recréer la situation, vous avez puisé dans votre stock d’images mentales. Et c’est comme si vous y étiez. Demandez maintenant à un amnésique de s’imaginer dans la même situation : il ne pourra vous décrire que du bleu ou du blanc, peut-être la sensation de quelques grains de sables sur ses doigts. Et c’est tout », révèle cette semaine le magazine Sciences humaines(**).
A. B.
(*) Racisme, discrimination et intégration dans la France de 2010 Définitions, évolutions et perceptions depuis 2007 TNS Sofres. Auteurs Emmanuel Rivière Laure Salvaing, Guillaume Caline Etude TNS Sofres / SIG pour la CNCDH, avril 2011.
(**) Pour Demis Hassabis et Eleanor Maguire de l’University College London dont la Revue fait état des travaux, les amnésiques ne parviennent pas à imaginer les situations autrement qu’à partir de quelques éléments : leurs images sont parcellaires et manquent de cohérence./Le Soir d’Algérie



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