Le déclin (relatif) de l’empire américain

La question est de savoir à quel rythme l’Amérique descendra du sommet de son hégémonie pour retomber à l’altitude plus « terre-à-terre » imposée par la gravité du XXIe siècle.
Michael E. Moran tient un nouveau blog sur Slate.com, The Reckoning, dédié à l’analyse de la perte de puissance relative des États-Unis dans le monde. Voici son post d’introduction.
L’insularité de l’Amérique ne connaît pas de limite. Cette affirmation, à
l’évidence antinomique,
a le mérite de bien caractériser le débat qui a cours aux Etats-Unis
sur l’avenir de l’Amérique. Elle s’applique assez bien, aussi, à la lutte
soutenue de Washington pour maîtriser une économie qui a souffert de deux
décennies de puritanisme économique.
Malgré les discours grandiloquents, les responsables politiques américains
restent incapables de se projeter au-delà de la prochaine présidentielle. C’est
valable pour les démocrates hautains de la Maison Blanche. Ça l’est deux fois
plus pour l’opposition républicaine. Indéniablement, l’optimisme fantaisiste
reste payant quand on est en campagne et, à plus forte raison lorsque la
réalité quotidienne de l’Américain moyen est si difficile. Chrétiens,
agnostiques, musulmans ou autres, nous sommes une nation en quête perpétuelle
de rédemption, prête à nous prosterner devant un messie enjôleur.
Pas cette fois. Au risque de briser l’émerveillement que suscite chez vous
Rick Perry, Mitt Romney ou Barack Obama, sachez qu’ils ne pourront pas nous
délivrer de l’avenir. Grâce à une série de décisions catastrophiques émanant
des présidents des deux bords qui ont radicalement dérégulé notre système
financier et ont considéré les « leçons du Vietnam » comme faisant partie d’une histoire
poussiéreuse et sans importance, les Etats-Unis ont réduit la période du XXIe
siècle au cours de laquelle ils demeureront la puissance dominante.
Oui, je
sais que tous les candidats à la présidentielle disent que nous sommes encore
les meilleurs ! Et c’est en effet le cas sur la quasi-totalité des chapitres
économiques et militaires. Mais l’appareil de mesure du pouvoir est aussi
limité que l’altimètre d’un avion : l’altitude a son importance, mais c’est la
trajectoire qui est déterminante. Or, la plupart des Américains ont fini par
s’apercevoir que celle de Captain America est plutôt baissière.
Le destin est un concept à la fois grand et prétentieux. Pourtant, aujourd’hui,
la majorité des Américains sont conscients d’une chose que leurs dirigeants
refusent de reconnaître (en public du moins) : notre destin nous échappe. La
mondialisation, cette poussière de fée qui nous a été vendue par tout le monde,
de Ronald Reagan à Bill Clinton en passant par Thomas
Friedman,
révèle aujourd’hui de véritables dangers.
Les Américains ont bien sûr entendu parler
de la mondialisation, et beaucoup en ont une opinion particulière : ils
l’associent bien souvent à des éléments négatifs, tels que la délocalisation,
l’immigration ou, éventuellement, les risques complexes liés aux marchés
modernes. Mais peu sont ceux qui comprennent véritablement ses implications.
D’où l’emploi constant, dans des médias creux, de l’expression « allocution diffusée
à la télévision nationale ». Ou la supposition absurde selon laquelle notre sort
économique est entre nos mains.
Le déclin : pas si, mais quand
Le monde d’aujourd’hui –dans une large mesure façonné par les préjudices
portés par l’économie et la politique étrangère des Etats-Unis au cours du XXe
siècle– influe désormais de façon significative sur notre avenir. Ces
temps-ci, chaque mot d’un président prononcé depuis le Bureau ovale résonne non
seulement dans les groupes de discussions sympathiques de l’Iowa, mais aussi
dans les bureaux du China Investment Corporation
et des fonds souverains, du Qatar au Japon en passant par la Russie, lesquels
détiennent des parts géantes de notre dette nationale. Que cela vous plaise ou
non, ils disposent d’un vrai moyen de pression dont, au vu des éléments actuels
et de l’histoire, ils finiront par se servir.
Contrairement à ce qu’on vous a raconté, le jeu politique qui se déroule à
l’heure actuelle ne va pas se solder par le succès de la Maison Blanche dans sa
tentative de ramener l’économie sous contrôle, d’équilibrer le budget fédéral
ou de baisser, comme par magie, le taux de chômage de 9 à 8%. L’image globale –le
nouveau « Grand jeu » en
quelque sorte–, laisse clairement apparaître un déclin. La question est
de savoir à quel rythme l’Amérique descendra du sommet de son hégémonie pour
retomber à l’altitude plus « terre-à-terre » imposée par la gravité du XXIe
siècle.
On n’y peut plus rien : le « déclin relatif » est déjà là, tout dépend de la
façon dont on le mesure. Par exemple, sur le plan de la production mondiale,
l’économie américaine est en déclin relatif depuis 1946 (elle représentait alors
plus de 50% du PIB mondial). Aujourd’hui, elle avoisine les 20% et, selon les
projections, la Chine devrait atteindre une proportion équivalente vers 2015.
Gérer les conséquences du déclin
Mais ce n’est que récemment que les indicateurs plus sérieux (taux de
croissance potentielle, PIB par habitant, PIB tout court) se sont dégradés par
rapport à nos concurrents internationaux. Et ce n’est que maintenant, dans la
seconde décennie du siècle post-américain, que ces tendances ont réussi à pénétrer
dans le crâne épais de la conscience collective américaine. (Même aujourd’hui, certains
prétendent qu’un pouvoir magique –destinée manifeste ? exceptionnalisme américain ? prières de
groupe ?– opérera, déjouant les lois de la physique. Je développerai cette
forme de démence à mesure que j’enrichirai ce blog.)
La morosité est donc au rendez-vous, mais tout n’est pas perdu. J’espère
vous convaincre, par l’intermédiaire de ce nouveau blog et de mon livre qui
porte le même titre (il sera publié au printemps aux Etats-Unis) que, pour combattre le déclin relatif que
connaît l’Amérique, il faut recourir à des mesures bien plus complexes que
l’austérité budgétaire.
Les Etats-Unis resteront la première nation du monde une bonne partie de ce
siècle ; c’est incontestable. Mais ce qui jouera beaucoup, c’est la façon dont
nous gérerons les conséquences de notre déclin relatif. Pas uniquement sur le
plan national, mais aussi dans toutes les régions du monde, où nous avons
maintenu l’équilibre des forces depuis 1945. Ménager nos engagements de façon à
ne pas déclencher l’équivalent géopolitique de la faillite de Lehman Brothers sera
LE test qui nous dira si les Etats-Unis étaient, comme nous aimons le penser,
meilleurs que les superpuissances du passé.
Les solutions ne viendront pas d’en haut
Pourtant, cela requiert une forme de planification pour
laquelle l’Amérique n’a montré aucun penchant au moins depuis le Plan Marshall
des années 1940. Plus sérieusement, cela implique d’avoir la volonté de
faire face aux limites du pouvoir américain, limites qui ont été masquées par l’histoire
récente.
Est-ce possible ? Je crois que oui. Mais les solutions ne procèderont pas du
sommet, et certainement pas de la fournée actuelle de dirigeants des deux partis
qui agissent par petites touches. Heureusement, la classe moyenne américaine
– de droite comme de gauche – semble s’être accoutumée aux promesses
qui lui sont faites. Le Tea Party et les indignés de Wall Street ont peut-être des
approches radicalement différentes –ils rejetteraient sans doute l’idée
selon laquelle ils ont des points communs– et pourtant, ces deux
mouvements partagent cette impression que leur avenir est hypothéqué par une
classe politique irresponsable et bornée.
Qui suis-je donc pour faire des préconisations ? J’ai un peu d’expérience.
Mais je ne vais pas vous ennuyer avec ça : je vous invite à consulter ma biographie
sur Wikipedia. Dans les semaines et les mois à venir, au plus fort de la crise
de l’euro et de l’aveuglement budgétaire à Washington, pendant les débats des
primaires américaines, le retrait d’Irak et d’autres événements de portée
internationale, je porterai mon regard vers l’horizon.
Le cycle politique
américain complote en permanence pour vous empêcher d’élever votre vue. Pour
réduire ce que vous voyez à une mise en scène d’Hollywood, où des idées partisanes
sont mises en avant. Venez donc ici pour l’antidote, et lorsque vous estimerez
que je me fourvoie, ne vous retenez pas, n’y allez pas de main morte ! Car le Jugement
dernier est proche.
Michael E. Moran
Traduit par Micha
Cziffra



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