Le déclin (relatif) de l’empire américain

lundi 28 novembre 2011
par Michael E. Moran

La question est de savoir à quel rythme l’Amérique descendra du sommet de son hégémonie pour retomber à l’altitude plus « terre-à-terre » imposée par la gravité du XXIe siècle.

Michael E. Moran tient un nouveau blog sur Slate.com, The Reckoning, dédié à l’analyse de la perte de puissance relative des États-Unis dans le monde. Voici son post d’introduction.

L’insularité de l’Amérique ne connaît pas de limite. Cette affirmation, à

l’évidence antinomique,

a le mérite de bien caractériser le débat qui a cours aux Etats-Unis

sur l’avenir de l’Amérique. Elle s’applique assez bien, aussi, à la lutte

soutenue de Washington pour maîtriser une économie qui a souffert de deux

décennies de puritanisme économique.

Malgré les discours grandiloquents, les responsables politiques américains

restent incapables de se projeter au-delà de la prochaine présidentielle. C’est

valable pour les démocrates hautains de la Maison Blanche. Ça l’est deux fois

plus pour l’opposition républicaine. Indéniablement, l’optimisme fantaisiste

reste payant quand on est en campagne et, à plus forte raison lorsque la

réalité quotidienne de l’Américain moyen est si difficile. Chrétiens,

agnostiques, musulmans ou autres, nous sommes une nation en quête perpétuelle

de rédemption, prête à nous prosterner devant un messie enjôleur.

Pas cette fois. Au risque de briser l’émerveillement que suscite chez vous

Rick Perry, Mitt Romney ou Barack Obama, sachez qu’ils ne pourront pas nous

délivrer de l’avenir. Grâce à une série de décisions catastrophiques émanant

des présidents des deux bords qui ont radicalement dérégulé notre système

financier et ont considéré les « leçons du Vietnam » comme faisant partie d’une histoire

poussiéreuse et sans importance, les Etats-Unis ont réduit la période du XXIe

siècle au cours de laquelle ils demeureront la puissance dominante.

Oui, je

sais que tous les candidats à la présidentielle disent que nous sommes encore

les meilleurs ! Et c’est en effet le cas sur la quasi-totalité des chapitres

économiques et militaires. Mais l’appareil de mesure du pouvoir est aussi

limité que l’altimètre d’un avion : l’altitude a son importance, mais c’est la

trajectoire qui est déterminante. Or, la plupart des Américains ont fini par

s’apercevoir que celle de Captain America est plutôt baissière.

Le destin est un concept à la fois grand et prétentieux. Pourtant, aujourd’hui,

la majorité des Américains sont conscients d’une chose que leurs dirigeants

refusent de reconnaître (en public du moins) : notre destin nous échappe. La

mondialisation, cette poussière de fée qui nous a été vendue par tout le monde,

de Ronald Reagan à Bill Clinton en passant par Thomas

Friedman,

révèle aujourd’hui de véritables dangers.

Les Américains ont bien sûr entendu parler

de la mondialisation, et beaucoup en ont une opinion particulière : ils

l’associent bien souvent à des éléments négatifs, tels que la délocalisation,

l’immigration ou, éventuellement, les risques complexes liés aux marchés

modernes. Mais peu sont ceux qui comprennent véritablement ses implications.

D’où l’emploi constant, dans des médias creux, de l’expression « allocution diffusée

à la télévision nationale ». Ou la supposition absurde selon laquelle notre sort

économique est entre nos mains.

 Le déclin : pas si, mais quand

Le monde d’aujourd’hui –dans une large mesure façonné par les préjudices

portés par l’économie et la politique étrangère des Etats-Unis au cours du XXe

siècle– influe désormais de façon significative sur notre avenir. Ces

temps-ci, chaque mot d’un président prononcé depuis le Bureau ovale résonne non

seulement dans les groupes de discussions sympathiques de l’Iowa, mais aussi

dans les bureaux du China Investment Corporation

et des fonds souverains, du Qatar au Japon en passant par la Russie, lesquels

détiennent des parts géantes de notre dette nationale. Que cela vous plaise ou

non, ils disposent d’un vrai moyen de pression dont, au vu des éléments actuels

et de l’histoire, ils finiront par se servir.

Contrairement à ce qu’on vous a raconté, le jeu politique qui se déroule à

l’heure actuelle ne va pas se solder par le succès de la Maison Blanche dans sa

tentative de ramener l’économie sous contrôle, d’équilibrer le budget fédéral

ou de baisser, comme par magie, le taux de chômage de 9 à 8%. L’image globale –le

nouveau « Grand jeu » en

quelque sorte–, laisse clairement apparaître un déclin. La question est

de savoir à quel rythme l’Amérique descendra du sommet de son hégémonie pour

retomber à l’altitude plus « terre-à-terre » imposée par la gravité du XXIe

siècle.

On n’y peut plus rien : le « déclin relatif » est déjà là, tout dépend de la

façon dont on le mesure. Par exemple, sur le plan de la production mondiale,

l’économie américaine est en déclin relatif depuis 1946 (elle représentait alors

plus de 50% du PIB mondial). Aujourd’hui, elle avoisine les 20% et, selon les

projections, la Chine devrait atteindre une proportion équivalente vers 2015.

 Gérer les conséquences du déclin

Mais ce n’est que récemment que les indicateurs plus sérieux (taux de

croissance potentielle, PIB par habitant, PIB tout court) se sont dégradés par

rapport à nos concurrents internationaux. Et ce n’est que maintenant, dans la

seconde décennie du siècle post-américain, que ces tendances ont réussi à pénétrer

dans le crâne épais de la conscience collective américaine. (Même aujourd’hui, certains

prétendent qu’un pouvoir magique –destinée manifeste ? exceptionnalisme américain ? prières de

groupe ?– opérera, déjouant les lois de la physique. Je développerai cette

forme de démence à mesure que j’enrichirai ce blog.)

La morosité est donc au rendez-vous, mais tout n’est pas perdu. J’espère

vous convaincre, par l’intermédiaire de ce nouveau blog et de mon livre qui

porte le même titre (il sera publié au printemps aux Etats-Unis) que, pour combattre le déclin relatif que

connaît l’Amérique, il faut recourir à des mesures bien plus complexes que

l’austérité budgétaire.

Les Etats-Unis resteront la première nation du monde une bonne partie de ce

siècle ; c’est incontestable. Mais ce qui jouera beaucoup, c’est la façon dont

nous gérerons les conséquences de notre déclin relatif. Pas uniquement sur le

plan national, mais aussi dans toutes les régions du monde, où nous avons

maintenu l’équilibre des forces depuis 1945. Ménager nos engagements de façon à

ne pas déclencher l’équivalent géopolitique de la faillite de Lehman Brothers sera

LE test qui nous dira si les Etats-Unis étaient, comme nous aimons le penser,

meilleurs que les superpuissances du passé.

 Les solutions ne viendront pas d’en haut

Pourtant, cela requiert une forme de planification pour

laquelle l’Amérique n’a montré aucun penchant au moins depuis le Plan Marshall

des années 1940. Plus sérieusement, cela implique d’avoir la volonté de

faire face aux limites du pouvoir américain, limites qui ont été masquées par l’histoire

récente.

Est-ce possible ? Je crois que oui. Mais les solutions ne procèderont pas du

sommet, et certainement pas de la fournée actuelle de dirigeants des deux partis

qui agissent par petites touches. Heureusement, la classe moyenne américaine

– de droite comme de gauche – semble s’être accoutumée aux promesses

qui lui sont faites. Le Tea Party et les indignés de Wall Street ont peut-être des

approches radicalement différentes –ils rejetteraient sans doute l’idée

selon laquelle ils ont des points communs– et pourtant, ces deux

mouvements partagent cette impression que leur avenir est hypothéqué par une

classe politique irresponsable et bornée.

Qui suis-je donc pour faire des préconisations ? J’ai un peu d’expérience.

Mais je ne vais pas vous ennuyer avec ça : je vous invite à consulter ma biographie

sur Wikipedia. Dans les semaines et les mois à venir, au plus fort de la crise

de l’euro et de l’aveuglement budgétaire à Washington, pendant les débats des

primaires américaines, le retrait d’Irak et d’autres événements de portée

internationale, je porterai mon regard vers l’horizon.

Le cycle politique

américain complote en permanence pour vous empêcher d’élever votre vue. Pour

réduire ce que vous voyez à une mise en scène d’Hollywood, où des idées partisanes

sont mises en avant. Venez donc ici pour l’antidote, et lorsque vous estimerez

que je me fourvoie, ne vous retenez pas, n’y allez pas de main morte ! Car le Jugement

dernier est proche.

Michael E. Moran

Traduit par Micha

Cziffra

http://www.slate.fr


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