Le discours de Djijdjelli : Ferhat Abbas bascule . Il lance le slogan : Algérie algérienne !

A DJIDJELLI, au mois de mai, la mer paraît plus bleue, et plus blanc le sable fin des plages. Des milliers de fleurs orange, rouges, violettes mêlent leurs senteurs entêtantes au parfum du liège. Les échos de la guerre sont bien parvenus aux oreilles des doux djidjelliens, mais on est en fief U.D.M.A, on vénère ici Ferhat Abbas, on approuve sa sagesse. Ici le nationalisme se confond avec le légalisme.
Au port, des pêcheurs ramènent juste ce qu’il faut de sardines pour la population. L’après-midi, les magasins n’ouvrent leurs portes qu’après la longue sieste. Au café de << Si Bachir >>, on perd beaucoup, beaucoup de temps pour boire son thé. Au soir, le garde champêtre parcourt les rues pour annoncer les mariages, la vente aux enchères. Il est poursuivi par des centaines d’enfants qui jettent de petits cailloux sur son tambour. El-khouni, le fou, reconte et revit ses facéties de la journée.
La vie est douce à Djidjelli, où l’on se sent << à part >>, différent des autres des autres. On n’est pas arabe, ni chaouia, ni mozabite, ni targui, ni kabyle << petit kabyle >> plutôt, mais davantage on est Djidjellien d’une espère de << principauté >> Certes, on est nationaliste, mais on se passionne surtout pour les deux équipes de football rivales de la petite cité.
On aime bien recevoir << Si Ferhat >> et, en l’écoutant parler, on apprécie sa distinction et sa modération. Pourtant, ce jour de mai 1955, le discours de Ferhat Abbas allait marquer un tournant décisif dans la vie politique de Djidjelli. Il tint des propos extrêmement violents, dignes du F.L.N auquel il n’appartient pas, et médusa son auditoire.
Que s’était-il passé ? Quelles étaient les raisons de la grande colère du leader modéré ?
<< Depuis le 1er novembre, commença-t-il, nous connaissons des événements très graves en Algérie. Il y a ceux que le colonialisme a appelés les hors-la-loi. Eh bien , depuis 1948, c’est le régime colonial qui a défié la loi, c’est le régime colonial qui a bafoué les droits que la France républicaine a accordés aux Algériens musulmans. Et aujourd’hui on vient nous dire qu’il y a des hors-la-loi ? Les hors-la-loi, ce sont les préfets, ce sont les maires, ce sont les administrateurs des communes mixtes !>>
Même El-khouni le fou :
Il y a une expression algérienne qu’on pourrait traduire par : << Il n’y va pas avec le dos de la cuillère.>> C’est à peu près cela que murmurait la foule, interloquée.
Le moins étonné ne fut pas le gouverneur Jacques Soustelle lorsqu’il prît connaissance du discours d’Abbas : << Comment a-t-il pu en arriver là ? Lui que j’ai reçu il y a trois mois et ne réclamait même pas le collège unique ! Il était convaincu que d’ici à dix ans il y aurait une majorité de musulmans dans e premier collège ! Il proposait que fût créé un cabinet quasi ministériel au sein du gouvernement général dont les membres seraient, à égalité, européens et musulmans >>
La fin du discours d’Abbas était du même tonneau :
<< L’U.D.M.A s’adresse au gouvernement français pour lui dire ceci : Tant que vous continuerez à proclamer que l’Algérie est française, nous répliquerons, quant à nous, l’Algérie est arabe !>>
Que de chemins parcourus par le pharmacien de Sétif, qui disait en 1936 : << J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, personne ne m’a parlé de patrie algérienne….>>
Dès le 10 mai, l’écho d’Alger publiait une réponse de René Mayer qui accusait Ferhat Abbas et l’U.D.M.A d’appeler la population musulmane à la dissidence.
Abbas répondit dans un télégramme adressé à René Mayer : Proteste énergiquement contre accusations gratuites et calomnieuses que vous portez contre moi dans l’Echo d’Alger du 10 mai. Stop. Le terrorisme n’existe que parce que depuis huit ans les potentats algériens ne connaissent d’autres lois que celles de leurs intérêts égoïstes et de leur appétit. Stop. La dignité de notre peuple bafouée et la loi française vidée ne pouvaient nous conduite qu’aux événements actuels. Vous avez été l’un de ceux qui ont couvert cette politique comme député, garde des sceaux et président du Conseil. Votre responsabilité est autrement engagée que la nôtre. Signé : Ferhat Abbas.
Dès lors tout se précipita.
Ferhat Abbas fit savoir à Krim Belkacem qu’il désirait prendre contact avec le F.L.N << au plus tôt >>
Rendez-vous fut pris à la fin du mois de mai au domicile algérois d’Abbas, rue du Docteur-Trollard. Les << visiteurs >> étaient Ouamrane et un certain Si Ahmed qui n’était autre qu’Abane Ramdane. Avec ce dernier, on fût vite au cœur du problème :
La révolution est déclenchée, elle n’est l’œuvre ni de Messali ni de votre U.D.M.A. Tout cela, c’est dépassé. Votre devoir est de rejoindre le Front.
Messali n’est pas avec nous ? s’étonna le pharmacien.
Non !
Voilà qui est sympthomatique de la confusion qui régnait encore dans le nationalisme algérien : Le F.L.N était constitué depuis sept mois et le chef de l’U.D.M.A ignorait tout de la crise du M.T.L.D !…
Que Messali ne fût pas << dans le coup >> n’était pas à déplaire à Abbas. Prendre en marche le train dans lequel le Zaïm n’était pas, l’éxcitait assez.
Que puis-je faire ?
Dissoudre l’U.D.M.A officiellement et annoncer que vous gagnez les rangs du Front, dit Abane d’une seule traîte.
Mais alors, ce sera la clandestinité ?
Oui, naturellement.
Le vieil homme se trouvait au carrefour de sa vie politique. Après trente ans de politique légale, trente ans d’espoir en la France, il se rangeait du côté des << terroristes >>, des << assassins >> des << fellouzes >> ; et allait en devenir le président…
A Djijdjelli, où les échos du fameux discours continuaient à se répercuter, on imita << Si Ferhat >>.
La ville entière fut acquise au F.L.N. Même el-khouni le fou, ne fit plus rire. Il est mort au maquis, un fusil de chasse sans cartouches à la main. Jacques SIMON. Source : HISTORIA magazine nr 202, page 281.
M.F.TOUMI.



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