Le nouveau « deal »

mardi 6 septembre 2011
par Ammar Berlhimer

La nouvelle feuille de route de l’administration américaine se précise. Elle ne diffère du GMO, initié par les néo-conservateurs, sous l’ère George W. Bush, que parce qu’elle substitue les imams de service des chaînes satellitaires du Golfe aux missionnaires évangélistes, associe plus étroitement l’Europe à sa croisade et accorde une place de choix, plutôt symbolique, aux monarchies arabes dans la reconfiguration du champ politique. Grosso modo, cette feuille de route porte sur trois points d’accord :
- de nouvelles missions pour l’armée ;
- l’insertion de l’Islam politique dans le jeu institutionnel ;
- la réhabilitation des couches moyennes comme base sociale et véhicule privilégié du nouvel ordre libéral. L’armée d’abord. Les nouvelles missions de l’armée s’inspirent incontestablement du modèle turc. Elle y est érigée entre contre-pouvoir garantissant que les alternances au pouvoir se négocient et s’exercent à l’intérieur de lignes infranchissables. Ce contre-pouvoir est d’abord affaibli avant d’être circonscrit dans des rôles répressifs, policiers, de maintien de l’ordre interne, que de défense extérieure ou de préservation de souverainetés de plus en plus précaires. Deuxièmement, l’insertion de l’Islam politique dans le jeu institutionnel participe, comme nous le verrons plus loin, d’une sorte de « trahison des clercs ». Il s’agit de le délester de son potentiel d’hostilité à l’endroit des intérêts occidentaux en l’associant à l’exercice direct et au partage « compromettant » du pouvoir. L’obsession porte sur un exercice : faire rentrer l’Islam dans le moule du libéralisme de droite. L’exercice vise à parvenir à un compromis ou des aménagements, bien aléatoires, entre « les normes sociales et les programmes politiques de l’Islam », d’une part, et les principes historiques du libéralisme, d’autre part. En Égypte, Obama tisse au grand jour une « Grande alliance » avec les Frères – identifiés comme sunnites. Son projet est de les réhabiliter, les légitimer, en contrepartie de l’acceptation tacite d’Israël et d’une hostilité affichée contre l’Iran chiite et ses « têtes de pont » régionaux, résumés dans l’axe de la mumana‘a — une stratégie initiée par Hafez al-Assad au lendemain de la Guerre d’octobre, après que le nationalisme arabe eut sombré à l’issue de cette même guerre – par la reddition de l’Égypte sadatienne qui n’arrête pas encore de produire ses pleins effets. Les Américains misent sur le courant islamiste pour juguler l’influence iranienne au Moyen-Orient. Ils auraient confié la mission de rendre les FM « fréquentables » au parti au pouvoir en Turquie qui représente un islam « moderne » jugé tout à fait acceptable par l’administration américaine et qui aujourd’hui se prend à un jeu de surenchère. Mme Hilary Clinton, récemment en visite à Budapest, justifiait des « contacts limités » avec les Frères d’Égypte par « l’intérêt des Etats-Unis d’accompagner le changement du paysage politique en Égypte et de dialoguer avec tous les partis pacifiques et non violents qui acceptent la règle du jeu démocratique ». Traduit par les Frères eux-mêmes, par la voix d’un de leurs porte-parole, Mahmoud Ghozlan, cela donne la version suivante : « Nous sommes ouverts à des contacts avec les Etats-Unis, dans le contexte de respect des valeurs de la confrérie. Si les Etats-Unis veulent réellement respecter nos valeurs et soutenir la liberté comme ils disent vouloir le faire, alors cela ne nous pose pas de problème. » L’économiste égyptien Samir Amin traduit ainsi la situation : « Dans le cas d’une “réussite” et de la mise en place d’“élections”, les Frères musulmans seront la fraction principale au Parlement. Les États-Unis encouragent ce cas de figure et ont, d’ailleurs, qualifié les Frères musulmans de “modérés”. C’est normal puisque les Frères musulmans acceptent la soumission à la stratégie américaine et laissent Israël libre de continuer à envahir la Palestine. Les Frères musulmans sont également en faveur du système de “marché” actuel, qui dépend totalement de l’extérieur. En réalité, ils sont également en faveur de la suprématie de la classe bourgeoise “compradore” au pouvoir et se sont opposés aux grèves de la classe ouvrière et à la lutte des paysans pour préserver la propriété de leurs terres. » Sur ce point précis, le nouveau « deal » semble être le suivant : « Je t’aide à sévir comme bon te semble chez toi, mais ne touche pas aux intérêts américains et ne laisse pas tes fous venir semer le trouble chez moi. » Asia Timesdu 31 août 2011 revient sur la trahison des clercs qui a accompagné la renaissance d’Aqmi en Libye du temps de Kadhafi : « Les experts » de Singapour qui ont salué la décision du régime de Kadhafi de libérer les djihadistes de GICL/Aqmi ont qualifié cette décision de « stratégie nécessaire pour réduire les menaces à l’encontre de la Libye. » Un an plus tard, le résultat est inespéré : « Désormais, le Groupe islamique combattant en Libye GICL/Aqmi peut agir en tant que “force politique locale”. Ce n’est pas un hasard si tous les hauts commandants militaires des rebelles sont du GICL/Aqmi, de Balhaj à Tripoli à un certain Ismael as-Salabi à Benghazi en passant par Abdelhakim al-Assadi à Derna, sans oublier un membre important, Ali Salabi, qui siège au cœur du CNT ». Cependant, gare à trop jouer avec le feu. L’Islam n’est pas corvéable et malléable à merci par un Occident en quête de somnifères pour un monde arabe effervescent. Ce en quoi l’écrivain Boualem Sansal a raison de dire qu’il reste à « libérer, décoloniser, socialiser l’Islam ». Sur ce plan, les manipulateurs ne sont pas à leur premier « effet boomerang » ! L’épisode afghan est là pour en témoigner. On peut en dire autant de l’AKP islamiste turc qui semble avoir consommé l’aura de son leader (Erdogan est l’homme politique le plus coté dans le monde musulman selon les derniers sondages) et se discrédite de plus en plus en montant au créneau plus que de raison – en tout cas plus que ce qui lui est demandé ! James Dobbins, ancien secrétaire adjoint américain d’Etat, analyste politique à la RAND, retrace les particularités du « cas libyen » qui invite à plus de circonspection qu’on ne le croit(*). Il rappelle qu’il ne suffit pas à la coalition de détruire des régimes. Comme en Bosnie, au Kosovo, en Irak et en Afghanistan, les Etats-Unis et leurs alliés n’ont pas toujours réussi à établir un nouvel ordre « de stabilisation post-conflit et de reconstruction ». En Libye, les résultats de l’entreprise sont jugés « mitigés » par les Américains, contrairement au triomphalisme franco-britannique. « L’intervention en Libye est un investissement sûr », assure Alain Juppé. « Ne pas se laisser voler la victoire. Désormais, la France ne peut pas avoir d’autre but en Libye (…) Aux avant-postes dès le début du conflit (elle a assuré 35 % des 7 000 frappes effectuées), la France doit s’enorgueillir de son engagement. Elle peut espérer aussi que les risques pris – notamment militaires – soient justement payés de retour, beaucoup mieux qu’en Bosnie ou au Kosovo à la fin des années 1990. Voilà qui donne à réfléchir. Les contradictions fondamentales qui divisent les Algériens quant aux choix, légitimement divergents de société, ne peuvent être surmontées de façon féconde que si les intérêts de l’Algérie sont placés par tous au-dessus de tout. L’intérêt commun pour un pouvoir national, une armée et des institutions nationales, des intérêts nationaux, une bourgeoisie nationale, commandent ici, de façon vitale, à ne laisser aucun répit aux sirènes du compradorat, sous peine d’un reniement majeur aux idéaux de Novembre. Il convient de rompre fermement avec ce constat jubilatoire qu’un récent câble de Wikileaks attribue au président français : « L’ironie de plusieurs leaders des organisations vétérans d’Algérie dont les enfants vivent et travaillent en France, sans parler des comptes bancaires français et des titres immobiliers. » Il reste à cajoler les libéraux qui se recruteraient au sein des couches moyennes. L’hypothèse, expresse ou tacite, la plus courante au sujet du « déficit démocratique arabe », aux temps des néoconservateurs, le rattache à un terreau supposé hostile aux valeurs démocratiques, à la modernité et au progrès – terreau formé d’éléments disparates de la superstructure, notamment, la religion ou la culture, la langue, les traditions, etc. à l’aune desquels les Arabes seraient « habitués à l’autocratie et à l’obéissance passive ». L’idée maîtresse est que la victoire de marchés libres dans nos pays signerait la défaite de l’extrémisme et assurerait la promotion de la « libéralisation sociale ». Plus fondamentalement, tout l’espoir est placé dans la modération des classes moyennes (leur religiosité est considérée comme un chemin à travers lequel les communautés musulmanes peuvent s’intégrer au reste du monde) pour construire « l’alternative à l’intolérance et à l’extrémisme religieux » hostile à l’Occident. A. B.

(*) James Dobbins and Frederic Wehrey, Libyan Nation Building After Qaddafi, Helping the Rebels Help Themselves, Foreign Affairs, August 23, 2011.


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mardi 6 septembre 2011 à 11h26, par  Acimi

« l’insertion de l’Islam politique dans le jeu institutionnel »

Comme quoi pour dire que les islamistes (Islam politique) sont ou seront parachutés par l’administration américaine, alors que tout le monde sait que ce sont les peuples qui veulent de l’islam comme mode de vie.

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