Le printemps à Jijel : fête des bestiaux

dimanche 28 février 2010
par BENKAM

Tikouk ! chante le coucou dans les arbres. Tikouk ! répondent les bergers en piquant de leurs bâtons les grands boeufs aux cornes enguirlandées de fleurs, de Zaâtar et d’herbes odorantes. Les troupeaux menés au pâturage pour la première fois après l’hiver sont ainsi lâchés en une gigantesque féria aux cris de « Tikouk, Tikouk, le printemps est là ! » C’est la fête du bétail, El ers di l’mel, appelée Errada, telle qu’elle se déroulait sur le mont Mezghitan dans la tribu des Ouled Aïssa, branche des Beni Caïd, durant les années cinquante. Ce rituel festif semble avoir eu lieu dans toutes les régions du pays car l’expression « piquée par le Tikouk » y est partout usitée.

C’était également la fête des bergers, qui tout habillés de neuf, rendaient visite à leurs employeurs et leur offraient de nombreux bouquets de fleurs. Les fermiers leur servaient alors, el-gharaïfs (crêpes), el-assida ( bouillie de semoule) et toutes sortes de laitages et de préparations aux œufs. Après le repas, les bergers suspendaient des balançoires (el-hiljettes) et se balançaient en chantant, des textes qu’ils avaient composés à la gloire du printemps, jusqu’à la tombée du jour. …et joutes juvéniles Sans déroger à la coutume les familles djidjelliennes allaient en promenade emportant l’éternelle galette fourrée, nommée cette fois Rekhsis . Ce jour-là se préparait également « ez-zaâtar », une sorte de mesfouf vert vif, très beurré, fortement mêlé d’origan, recouvert de sucre glace et arrosé de petit lait. Cet entremet très parfumé imite à merveille les champs printaniers recouverts de pâquerettes et de narcisses. Ces dernières sont les symboles du printemps. On les appelle Beliri ou Bireli dans l’est algérien, Akhanchar en-nabi (morve du prophète QSSSL) en Kabylie, El b’har ou Kh’nounet en-nabi dans d’autres localités et « neige de mai » en Europe. Leurs bouquets, considérés comme porte-bonheur en Algérie, sont vendus à profusion à partir de février. « Ya el hellouf fe etrawa Le sanglier est dans la lentisque Oua choubban mrir mrir Et les jeunes gens vont par petits groupes Yal el baroud fel ghmam Chaque détonation s’entoure de fumée Tqol el thelj fi ibrir Comme la neige d’ avril » Cet extrait d’un chant du printemps de la tribu des Beni-Caîd (Jijel), restitue l’ambiance surchauffée par les joutes qui opposaient les jeunes garçons lors des festivités du printemps. Luttes à mains nues, compétitions de tirs ou concours de poésies… La dernière strophe de la chanson, en révèle l’énonciatrice. Il s’agit d’une jeune fille, qui en regardant les tournois virils pensait au mariage mais en avait peur … « Ana n’ghani oua nt’marouadj Quant à moi je chante et me vautre dans la prairie N’qol es nna n’etzaouedj Je me dis, cette année je me marie Trak ezzouedj essaîb Mais le mariage est une chose difficile Meneb bab man nakhrejchi Je ne passerai plus le seuil de la porte. » Ainsi, en allait-il d’une charmante tradition qui tout doucement s’éteint…Qui pourtant sous d’autres cieux demeure vivace, ô combien !


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