Le rêve d’un beur

Le rêve d’un beur
" Partir ? Oui peut-être un jour…sûrement".
Karim est son nom, plus précisément "Karim-beau-gosse" pour les copains de la cité. Surnom qu’à mesure qu’il grandit finit par lui coller à la peau : à l’école d’abord,puis dans la rue ensuite où très tôt , il usa ses semelles et ses espoirs de "Zonard" Et c’est vrai qu’il est beau le mec ! Une belle frimousse aux traits réguliers,un teint mat,des yeux verts pétillants de gaieté,une chevelure corbeau. Avec ça,une carrure d’athlète forgée dans la fréquentation assidue des salles.
Le tout donnait une forte impression de puissance et d’énergie,que souligne encore l’élégance sobre du jean ajusté et des "cuirs" noirs. Ce jour là,comme de coutume il s’est levé tard,que voulez-vous les veillées avec les copains dans la cave désaffectée de l’immeuble,joint après joint jusqu’à deux heures du matin.
Le calme du sous-jour,la fumée,El-Anka succédant à Renaud,les voix bercent les discussions animées où l’on reconstitue le monde : celui de l’immense banlieue froide étant trop moche pour un gosse de 18 ans,exclus très tôt de l’école,sans métier,sans travail,sans horizon. Alors les rêves…Ce jour-là,Karim est adossé à un mur à deux pâtés de son immeuble. Cigarette au bec,sa fine chainette en or bien évidence sur sa poitrine virile.
Il arbore un sourire méprisant sur les alentours. Même le badge grand format "Touche pas à mon pote" peint sur le mur d’en face ne réussit pas à le dérider.
Puis peu à peu son air suffisant s’estompe,un sourire heureux détend ses traits,il ferme les yeux…
Il revoit encore la scène inoubliable qu’il a vécue,ici même,il y a quelques semaines -ou plutôt l’image de cette fille qui hante ses jours et ses nuits - et quelle image bon Dieu ! Son imagination se débande. Déambulant,il se remémore la fille de rêve qui l’a dépassé,accompagnée d’un vieux tout décrêpi. Peut-il oublier ce visage ovale,ses yeux en amande,ce petit nez retroussé,cette cascade de cheveux noirs soyeux. Et puis ce parfum gorgé de musc et de soleil,bien du bled. A son passage il y eut comme une houle dans la foule des "ados" qui courraient derrière un ballon.
Subjugué,Karim fait le geste de suivre la belle brune inconnue puis se ravisa à la vue du regard courroucé du petit vieux. Il en resta toute chose des jours et des jours.
Karim,ya Karim !
Comme l’on remonte d’un puits, la bouche sèche,il entrouvrit les yeux péniblement.
Un visage coléreux de femme fatiguée lui fait face : celui de sa mère. Sa mère venue tôt le matin faire les ménages en ville et qui revenait chargée du marché comme une bête de trait. Mangeaient-ils donc tant que ça ?
Dis donc fils dénaturé, au lieu de te prélasser au soleil comme un lézard,tu aurais pu faire au moins le marché à la place de ta vieille mère,non ?
Devant le silence hautain de son rejeton,la vieille femme ramassa bidons et sachets et reprit son chemin en grommelant. Karim s’ouvre un passage dans la foule qui commençait à s’attrouper. Une immense lassitude l’envahit,ses belles épaules d’athlète s’affaissent. Il s’arrête près d’un arbre,s’y adosse et referme les yeux. Ah s’il pouvait les fermer pour toujours,ses yeux !
Ne plus voir ces immeubles sales et gris brillants de pluie,ces espaces bétonnés suintant la misère et la tristesse !
Quitter ce monde,son monde à lui,ce père vieux avant l’âge,aux yeux de chien battu cherchant à oublier dans l’alcool au chômage qui dure,qui dure ! Le silence de sa mère,têtu et obstinée,vaincue par les travaux pénibles ! Ces voisins froids et distants,qu’il croisait uniquement dans l’escalier,le temps d’un vague et furtif bonsoir. "Chacun pour soi,Dieu pour moi", la tendresse,la simple chaleur étant exclue dans cette banlieue maudite. La gorge sèche,Karim farfouille dans ses poches,vainement.
Il se souvient brusquement du dernier "biffeton" de …euros liquidé hier chez le "Dealer" du coin.
Ses pas devinrent plus lourds,relevant la tête une immense affiche multicolore lui fit face,une "pub" d’une agence de tourisme au-dessus de laquelle il rêvait inlassablement à chaque passage. Sur un fond bleu, de paisibles vagues blanches venaient mourir sur un sable fin doré.
Et puis ce soleil,ah ce soleil ! Karim eut soudain chaud au cœur.
"Partir ? Oui peut-être un jour…sûrement."
Remontant le col de son "cuir",Karim décolle enfin le trottoir. Tant pis, la voix de Renaud,narquoise et rauque s’échappa d’une fenêtre ouverte.
A.B (A.B.A)



Réactions