Le trésor du dey d’Alger, causes et leçons d’une expédition

Pourquoi la France a-t-elle conquis l’Algérie ? On sait aujourd’hui que nombre d’arguments avancés alors par Paris pour justifier une telle expédition était faux. Ainsi que le controversé « coup d’éventail » donné par le dey au consul Duval. Le véritable objectif, pour un gouvernement français aux finances en mauvais état, était le trésor du dey d’Alger, estimé à plus de 150 millions de francs.
Par Aimé Dupuy
L’étude de M. Marcel Emerit, professeur à la faculté des lettres d’Alger, et intitulée « Une cause de l’expédition d’Alger : le trésor de la casbah ». apporte de nouvelles et bien curieuses lumières sur les raisons profondes et toujours restées assez mystérieuses qui, après la rupture diplomatique de 1827 avec le dey, amenèrent la France à recourir trois ans plus tard à l’action par les armes.
Sans doute, comme le rappelle M. Emrit, le refus de payer la créance Bacri peut-il expliquer cette rupture ainsi que le blocus qui s’ensuivit, mais non pas la guerre proprement dite. Toutefois que vaut à l’heure actuelle chaque casus belli alors invoqué ? Ce n’est que depuis 1952 que la preuve a été faite de la réalité de l’offense à l’inquiétant consul Duval ; en 1827 on n’y croyait guère. D’autre part la piraterie n’existait plus depuis 1818. Et l’esclavage ne retenait au bagne d’Alger qu’une centaine de captifs, et qui étaient des prisonniers de guerre. Nos établissements de la Calle, évacués spontanément par la Compagnie d’Afrique au lendemain de la brouille avec la régence, brulés ensuite par les indigènes, ne justifaient nullement pour ce simple motif l’envoi d’un corps expéditionnaire. Quant au bombardement du vaisseau parlementaire « la Provence », c’était un acte d’indiscipline aussitôt réprimé par le dey. Peut-on alléguer l’intérêt économique d’une conquête d’Alger, exposé en 1827 dans le rapport du ministre de la guerre, comte Clerment-Tonnerre, évoquant des « plaines d’une prodigieuse fertilité », des « forêts de sapins et de chênes (sic) propres aux constructions navales », « des montagnes de sel gemme », etc. ? « Cette hâblerie devait sembler ridicule aux commerçants qui connaissaient le pays », aux Marseillais notamment. Enfin le souci de « rappeler quelquefois à la France que la gloire militaire servit à la révolution… » que manifeste également le rapport précité, ne tient guère devant l’indiférence de l’opinion publique quant aux affaire d’Alger. Alors ?…
C’est ici qu’intervient la stabilité de l’historien. Et de rappeler en effet ce que jusqu’ici était à peu près passé sous silence, à savoir la tentation que constituait , pour un gouvernement aux finances en mauvais état (« Dès que l’automne de 1829, l’opposition a préconisé le refus de l’impot »), « le trésors-Clermont-Tonnerre dixit- qui se sont accumulés dans le château du dey d’Alger : on les estime à plus de cent cinquante millions… ». A l’aide cette source de revenus imprévue et dont il n’y aurait du reste pas à faire état, la « monarchie légitime » ne pourrait-elle pas, par exemple, au moyen du rappel des traitements, impayés depuis 1815, des membres de la légion d’honneur, se rallier adroitement l’armée ? De fait Bourmont, « gentilhomme de grand chemin », avait, dit M. Emrit, été choisi comme chef de l’expédition parce qu’on était sûr qu’il savait opportunément fermer ses « yeux de gazelle ». Car un ordre secret aurait été donné de réserver 100 millions pour la cassette du roi. Et M. Emrit de juger « assez soutenable » l’affirmation de l’historien Michaud écrivant en 1849 : « Tout le monde sait que la conquete de ses trésors fut des principaux motifs de l’expédition d’Alger où il s’agissait beaucoup plus de s’emparer d’une aussi riche proie que de venger un coup d’éventail. »
Aussi bien voici, avec la prise d’Alger, les Français pénétrant dans la casbah. L’intendant du dey se présente, ouvre les portes des caves où était enfermé le trésor de l’Etat et en confie la clef à une commission composée du payeur général Firino, de l’intendant en chef Denniée et du général Tholozé. Firino garde la clef, met les scellés sur la porte. Le lendemain la commission fait l’inventaire du trésor proprement dit : quelque 48 millions aussitôt expédiés par bateaux à la Monnaie de Paris. Mais d’après le baron Louis, ministre des finances, celui-ci dès le 18 septembre suivant, déclare qu’ « on doit à l’improbité des agents, de quelques agents, que le trésor n’ait pas produit fort au-dela de 55 millions ». ces agents sont connus, au moins les plus suspects : Firino et Denniée. Mais il y eut évidemment de moindres chapardeurs. Et, en tout cas, ce qui nous interesse, c’est de savoir pourquoi il existe un tel écart (entre 48 et 55 millions, et les 150 corespondant à l’évaluation la plus courante). M Emerit a inétrrogé certains rapports de police, d’Aubisgnoc, par exemple, et même les papiers de la Cour des comptes. Rien sur ce sujet. Ila donc dû consulter les dépôts d’archives de 1830, 1848 et du début du second Empire. Et là l’affaire s’éclaire.
C’est dans les archives de la préfecture, année 1852, que M. Emerit, poussant plus loin que ses collègues- lesquels s’en étaient tenus aux rapports évidemment suspects du temps de Louis philippe- a « eu le bonheur » de connaitre la vérité grâce au rapport Piétri. Celui-ci concluait en effet en disant que plus de 80 millions ont disparu et ont servi « à grossir la fortune de la branche déchue ». D’où la propre conclusion de M. Emerit : « il me parait incontestable que Louis Philippe a été le principal bénéficiaire du trésor d’Alger. Il s’est bien gardé de tenir les promesses de Charles X et ses libéralités n’ont pas dépassé le cercle de sa famille. Comme les biens de celle-ci ont été confisqués pour Louis Napoléon, on peut dire qu’en fin de compte le trésor du dey est entré dans les caisses de l’Etat… »
Source : Le Monde Diplomatique (Manière de voir), Avril-mai 2006



Réactions