Les jeunes aiment la vie, mais la vie ne les a pas aimés

samedi 22 janvier 2011
par Ali Yahia Abdenour

Par Ali Yahia Abdenour

L’obligation d’écrire est une nécessité, bien plus un devoir qui ne se fait pas à moitié mais en entier, car elle est le principe même de la vie sociale et de la liberté de conscience dont les deux faces sont la liberté d’aimer et la liberté de penser, l’une répond au coeur, l’autre à l’esprit. Je crois à la force de la vérité et à son caractère tonique. Elle étonne ou elle dérange mais elle doit être dite sans fard et sans ménagement.

Le silence sur des faits importants nuit à la défense de la cause la plus juste, la démocratie. Il est dangereux pour la vision qu’on veut avoir des choses, de n’avoir que les miroirs qui renvoient ce qu’on y cherche. Il ne faut pas oublier la célèbre pétition du principe de Voltaire : « Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer ».Il faut donner une priorité aux événements qui se déroulent en Tunisie. « Je suis prêt à mourir pour mon pays, mais non à faire mourir mon pays pour moi » a écrit Neil Kennoch. « Il vaut mieux extraire la grosse molaire par un dentiste après anesthésie locale, que de la faire arracher par un homme fort avec des tenailles ». Mais il faut aussi extirper les dents cassées. C’est une leçon politique qui est donnée à tous, il vaut mieux changer un cheval qui vient de faire une longue course avant que la fatigue, la maladie, ne rendent indispensable son retrait. Le peuple tunisien a montré comment on peut se libérer du joug d’un tyran et d’un despote. Il faut veiller à ce que le système politique repoussé vers la porte ne rentre par la fenêtre. Il faut se méfier de ceux qui se considèrent comme des joueurs d’échec, sacrifient la pièce maîtresse pour se maintenir au pouvoir. Les mandats des chefs d’Etat en Afrique et dans le monde arabe, ne connaissent pas de limites. L’homme arrive au pouvoir par un coup d’Etat, par les armes ou par les urnes, prouve par la suite qu’il méritait de l’exercer. Il est temps de trouver une solution, à moins d’attendre que la réalité s’en charge. L’Europe transforme les dictateurs en démocrates. IL Y A UNE MAL-VIE TERRIBLE DANS DES MILLIONS DE FOYERS Une partie importante du peuple algérien se retrouve hors des institutions de l’Etat, et n’a d’autre alternative que la rue pour s’exprimer. Notre histoire actuelle, celle de l’année 2010 est chargée d’émeutes qui accusent le pouvoir, plus de dix mille. L’exaspération des Algériens en est à son comble, toutes ces émeutes le démontrent. La déception est vive et largement partagée. Le peuple est malheureux, il faut le redire. Un tsunami social risque d’emporter le pays. Le malaise social des masses populaires est fort. Les indices des prix ne veulent rien dire, n’ont aucun rapport avec la réalité vécue par les ménages. Les jeunes sont hostiles à la structure sociale actuelle. Les questions sociales pèsent lourdement sur leurs motivations. L’urgence est dans la réduction de la pauvreté. Plus personne ne croit dans les statistique données, et c’est justifié par le pouvoir d’achat, le chômage, le logement, l’inflation, le bond en avant de tous les prix. C’est pour l’inflation que l’incrédibilité est la plus nette. Le gouvernement mène une politique de plus en plus antisociale. La jeunesse oubliée et méprisée, a manifesté sa volonté de changement de manière non équivoque. Elle représente la vie, l’espérance, l’avenir. Ces jeunes manifestants aiment la vie, mais la vie ne les a pas aimés. Une répression féroce s’est abattue sur eux, avec 2200 arrestations. Les conseils de l’ordre des avocats ne doivent pas rester silencieux devant la répression qui les frappe. Ils doivent élever une protestation indignée, organiser en leur faveur l’effort de solidarité nécessaire, en demandant à tous les avocats d’assurer bénévolement leur défense. Tout choque dans la déclaration du ministre de l’Intérieur, qui est aussi celui des élections truquées, préfabriquées, le ton, la légèreté des propos, la désinformation, l’erreur d’analyse qui s’est ajoutée à la contre-vérité. Il n’a pas trouvé les mots qui apaisent, les gestes qui réhabilitent les jeunes et conduisent à l’humanisme. Lutter contre la violence, c’est d’abord comprendre ses causes, et ensuite s’organiser pour les faire disparaître. Il est difficile de consoler, d’atténuer les deuils des mères, des veuves, des orphelins, d’octobre 1988, de la décennie 1990, des disparitions forcées, du printemps berbère de 2001, et de maintenant. Le Quotidien d’Oran a relevé lors de son dernier passage dans cette ville, les propos d’un de ses contradicteurs  : « Monsieur le ministre j’étais étudiant quand vous êtes venu à Oran après l’indépendance en qualité de ministre, je suis devenu ingénieur et j’ai pris ma retraîte , vous êtes toujours ministre à 78 ans. » Le sens de la vie est la mort qui est le tournant de la route, l’autre côté de la vie. Le silence de Kamel Daoud, journaliste au Quotidien d’Oran, m’inquiète, car je garde de ses écrits, un souvenir empreint d’émotion et de dignité. LE RÉGIME POLITIQUE, VIEILLI, EST CORROMPU ET INEFFICACE Il s’agit de porter un regard lucide sur la nature du pouvoir, qui envahit de plus en plus la sphère politique, et impose sa vision au peuple. La méthode est simple, il faut faire peur pour imposer le respect. La Constitution révisée par un homme pour un homme perd sa signification. L’ambition est naturelle à l’homme, et contribue à lui donner sa dignité propre. Quand elle est au service de la personne et non de l’intérêt général, elle nourrit les pires déviations. L’Assemblée Nationale du peuple (l’APN) s’enfonce dans un discrédit, dont elle aura du mal à relever. Le Conseil de la Nation ne reflète en rien la réalité politique du pays. Il est une dérive de la République. Le pouvoir refuse les vérités qui gênent, du fait qu’il ne cherche qu’à couvrir ses erreurs et ses fautes, ses faiblesses et ses défaillances. L’impact des affaires sur le peuple est considérable. La féodalité de l’argent menace le tissu social et national, car elle constitue une provocation permanente, un déni de justice, et une atteinte à l’éthique. Dans la lutte contre la corruption de haut niveau, les résultats ne sont pas convaincants, car les corrompus agissent en toute impunité. Quand on s’enrichit rapidement on perd l’intelligence collective et la sensibilité. LE STATU QUO ACTUEL EST UN VRAI DANGER L’année 2011 est celle de tous les espoirs ou de tous les dangers. Pour sortir de la crise le pouvoir doit dialoguer avec tous les acteurs importants de la vie nationale, toutes les sensibilités politiques et sociales. Il dialoguera d’abord avec les anciens présidents de la République et les Premiers ministres pour cerner les problèmes, puis avec l’opposition composée des partis politiques, des syndicats autonomes, de la société civile dans son ensemble. Le meilleur système politique est la démocratie, à condition qu’elle satisfasse les exigences de liberté et de justice. Il faut préparer la transition politique. Comment sortir de cette impasse, comment parler des choses simples sans simplifier. L’Algérie sortira t-elle de la crise où elle est plongée ? Laisse- t-elle entrevoir l’aube de la démocratie ? Le changement est possible, la voie de l’espérance est ouverte. L’action politique à engager doit être claire, précise, forte, pour ne pas passer pour une duperie, une gageure, vu l’importance des problèmes à poser. Au fond du tunnel il y a quelques lumières qui éclairent l’aube de la démocratie. Les anciens présidents la République et les anciens chefs de gouvernement, doivent rompre le silence dans lequel ils sont tombés, par devoir de réserve. Ils ne peuvent garder le silence, sur la gravité de la situation, et la complexité des enjeux. Ils diront si tout est pour le mieux, ou ça ne peut pas aller plus mal. Qu’ils soient hommes de cœur ou hommes de cour, ils ne peuvent plus garder cousues leurs bouches et leurs paupières, et ils doivent répondre à une triple question : Que pensent-ils de la personne du Président, de sa politique et de sa stratégie, comment le sortir de sa myopie et de son inertie ? Ils doivent s’aligner sur la politique du pouvoir ou la dénoncer. LA NÉGOCIATION SE FERA AVEC L’OPPOSITION TOUTES TENDANCES CONFONDUES C’est la route qui s’impose si l’on veut sortir d’une situation qui étouffe le présent et compromet l’avenir. Ce changement est possible, la voie de l’espérance est ouverte. Notre société est à la croisée des chemins, menacée par l’état d’urgence, la régression éducative, l’incohérence intellectuelle, l’amour de l’argent, la violence, l’étroitesse d’esprit, l’absence d’humanisme. Ce qu’il faut réaliser de toute urgence, c’est la mobilisation pour la défense des libertés de tous les Algériens, qui sans abandonner leurs convictions et leurs idéaux, sont prêts à sceller une union dont la seule annonce soulèverait d’enthousiasme le peuple. L’événement sur le plan national serait considérable. Devant la gravité de la situation, il faut tout mettre en œuvre pour créer l’unité de l’opposition. Il faut regrouper dans le combat pour les libertés, les forces dispersées, travailler ensemble avec toute notre joie, tout notre enthousiasme, toute notre expérience. L’unité d’action cohérente, active, généreuse est nécessaire..L’Algérie est en crise, les Algériens veulent un gouvernement de crise qui les sorte de la crise. L’opposition doit se retremper dans le bain populaire pour reprendre de la fermeté. Elle doit confirmer sa fidélité à la doctrine des droits de l’homme. On gagne la confiance des masses populaires en donnant l’exemple, en vivant parmi elles et comme elles. Le but de la négociation est l’ouverture du champ politique et médiatique qui se concrétisera par l’organisation d’élections libres, afin que le peuple choisisse librement ses représentants à toutes les institutions élues de l’Etat. A. Y. A.

Me Ali Yahia Abdenour : « Il faut mettre fin à la dictature »

- Ces mouvements de protestation n’ont pas de mot d’ordre et de slogans clairs et unifiés, pourquoi ?

Cette explosion nous l’attendions depuis longtemps. Elle était dans l’air du temps depuis que Abdelaziz Bouteflika, auteur d’un coup d’Etat constitutionnel, s’est adjugé un troisième mandat, envers et contre tous, et en violation manifeste des lois et règlements et de l’opinion publique. Cette explosion était prévisible. Depuis l’été, il ne se passait presque pas un jour sans qu’un quartier, une cité, une région du pays… ne flambent. Les jeunes émeutiers de Annaba jusqu’à Tlemcen manifestent pour toutes sortes de questions les concernant : logement, emploi, hogra, etc. Jusque-là, le pouvoir ne s’était pas vraiment senti menacé, il pouvait toujours colmater, mais maintenant, la donne est toute autre dès lors que ces émeutes touchent désormais la capitale du pays et gagnent les grandes villes. Elles ont accédé à une dimension nationale et bientôt elles auront une dynamique politique et sociale. Le problème le plus important aujourd’hui, c’est le social. Les Algériens le posent d’une manière désespérée. Certaines gens vivent dans l’aisance et l’opulence, d’autres survivent, vivent mal, ou ne travaillent pas ou ont des salaires qui ne couvrent pas une semaine de dépenses.

- Ces émeutes ont pris de court aussi bien le pouvoir politique que les formations de l’opposition, les syndicats et organisations autonomes de la société civile. Ces derniers semblent complètement largués, impuissants face à un mouvement sur lequel ils n’ont aucune prise…

Il ne faut pas se presser. Il faut connaître la nature des mouvements de foule. Celles-ci prennent du temps pour ramasser et drainer les hésitants, les indécis… Il va de soi que ça ne fait que commencer. C’est un mouvement qui part de la base, qui a besoin de temps pour monter en puissance et finira par imposer de lui-même les problèmes politiques, socioéconomiques et culturels du pays. Pour ce qui est de la position attentiste, réservée, des anciens partis politiques, elle s’explique par le fait que chacun observe et attend de connaître l’issue du conflit qui oppose le DRS (Département du renseignement et de la sécurité) à la présidence de la République. Si ce mouvement de contestation est aujourd’hui l’émanation exclusive de la base, qu’il ait pu échapper à ces partis, c’est aussi le résultat de l’entreprise d’écrasement, d’oppression et de pacification de la société civile.

- Pensez-vous qu’il y a une part de manipulation dans ce qui est en train de se produire. Des pôles du pouvoir seraient-ils en train de régler leurs comptes par émeutiers interposés ?

Le mouvement social en Tunisie a décidément mis en état d’alerte le pouvoir algérien. Il a d’ailleurs anticipé un éventuel phénomène de contagion en augmentant conséquemment les salaires des policiers. Ils sont ainsi augmenté de 50% et recevront un rappel de 2008. Si manipulations il y a, elles n’apparaîtront pas aujourd’hui. Il faut que le mouvement prenne assez d’importance pour que les partis politiques, les syndicats, la société civile puissent se retrouver et discuter des solutions qui mettront fin à l’impasse dans laquelle s’est engouffré le pays depuis plusieurs décennies. Pour que l’Algérie retrouve la paix, ce processus doit intégrer la démocratie, la liberté, la justice et les droits de l’homme. Il faut dire que nous vivons dans un système dictatorial, nous vivons une dictature, si on y met pas fin, nous aurons, cycliquement, à revivre de pareils embrasements.

Mohand Aziri

El-Watan


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