Mahfoud Bennoune, chez les siens d’El Akbia (El-Milia)

Il renoue avec les siens un peu par nostalgie, beaucoup par souci d’en comprendre les vicissitudes de l’histoire par générations successives depuis la conquête coloniale aux premières années de l’indépendance du pays.
Quelques années avant son décès, Mahfoud Bennoune parlait d’El Akbia comme d’un référent essentiel à la compréhension de la société tant il insistait sur la reconstruction des repères vitaux auxquels on a substitué, disait-il, des ingrédients superficiels et abscons à une culture algérienne dont il fut l’infatigable orateur dont la passion n’avait d’égal que son parcours de militant au sein de la guerre de libération nationale qui ne
s’est pas tu ni n’en a fait un fonds de carrière.
Il en fit au contraire la base théorique et critique de ses travaux de recherche dont la monographie sur El Akbia dédiée à sa famille. El Akbia, un siècle d’histoire algérienne 1857-1975 est sa première recherche universitaire entièrement rédigée en anglais puis traduite en français pour sa parution en Algérie en 1976.
Riche et inestimable connaissance de la terre algérienne au contact brutal avec la conquête coloniale, El Akbia revisite la vie des habitants du bourg, leur rapport quotidien et intime à la terre avec ses structures socioculturelles qui fondent l’organisation séculaire de la cité. Bennoune, en reconstituant les réalités d’un terroir oublié, réhabilite la mémoire des siens et celle de tous les Algériens sous la domination coloniale. Et il le fait avec une passion du détail rare dans ce genre d’essai monographique.
A la croisée de l’histoire, de la sociologie et même de la linguistique, Bennoune est amené à décrire sa tribu en forgeant ses concepts de la réalité même des travaux des femmes et des hommes et de leurs parlers. Mots et expressions typiques de la région jijelienne sont inventoriés dans la partie descriptive consacrée à la vie quotidienne des villageois avant l’intrusion du colon et son effet dévastateur sur le bâti architectural et sémantique du terroir.
C’est essentiellement sur ce phénomène que s’est penché Mahfoud Bennoune dans ses autres travaux plus récents, entre autres, Le néopatriarcat en Algérie, sous-titré Esquisse d’une anthropologie politique paru aux éditions Marinoor qui s’appuie sur les éléments développés déjà dans El Akbia, en l’occurrence l’histoire de la colonisation et la politique de dépossession et de dépeuplement des campagnes algériennes dont les retombées culturelles et politiques continuent de marquer l’Algérie contemporaine car, explique-t-il, le phénomène de la colonisation n’est pas un cas qui s’est arrêté dans l’histoire mais affecte à long terme les modes de pensée dans d’autres contextes autrement plus complexes car, pour Bennoune, l’histoire contemporaine de l’Algérie n’est pas linéaire mais marquée par des discontinuités profondes et dont les éléments sont parfois récurrents. Il n’en veut pour preuve que l’hétérogénéité que comprend le concept de " néopatriarcat " plus grave que le patriarcat dans la mesure où, écrit Bennoune, la société algérienne a perdu les modes de vie de la société traditionnelle, mais elle n’a pas accédé à la modernité. Il y a une sorte de dualité dans des interférences qui déstructurent la société et la rend vulnérable en raison même des croisements au sens de Mendel. Dans El Akbia, il illustre avec force détails le long processus d’une lente et irrémédiable désintégration d’une microsociété qu’est El Akbia qui, de l’enracinement à la terre, stable et cohérente, sera du coup jetée sur les routes de l’errance, réduite en " poussières d’individus ", selon l’expression imagée à juste titre de l’auteur de Ecrits didactiques.
Cette vivisection qui a frappé en profondeur les racines du terroir a introduit le chaos dans la stabilité, l’erratique dans la fixité et l’angoisse des lendemains dans l’assurance. On comprend dès lors que ce déracinement qui est à l’échelle de l’histoire ne s’est pas arrêté en 1962 mais, à défaut d’une politique hardie et juste, réfléchie à la mesure de la démesure du drame, l’algérien en vit toujours les dépossessions historiques auxquelles s’ajoutent celles des pouvoirs successifs de l’indépendance qui ont tourné le dos non seulement à la compréhension des faits de société à partir desquels aucune réforme sérieuse ne pourrait être engagée. C’est là tout l’esprit de la démarche entreprise dans El Akbia. Aux éléments de la statistique et des datations s’ajoute l’élément humain.
Pour recueillir les témoignages de trois générations d’Algériens, Mahfoud Bennoune a dû sillonner sa région natale et plusieurs régions de France où les gens d’El Akbia sont partis travailler vers le début des années 1940. Bennoune suit donc à la trace les premiers mouvements d’exode de la population mâle de son bourg vers les principales villes portuaires de l’est algérien, Annaba, Jijel, Skikda où firent leur apparition les premières manufactures coloniales, l’exploitation des sites miniers et l’ouverture des routes comme celle reliant Constantine à Jijel, le long des méandres de l’oued El Kébir.
Bennoune, toujours soucieux de l’exactitude et mû par la passion de comprendre l’histoire tragique et non moins épique des siens, est allé à la rencontre des survivants de ce khemassa colonial. Les témoignages, reconstitués dans leur intégralité, sont aujourd’hui un puissant gisement de données sur les réalités de l’exode au temps colonial sachant qu’aucun travail sérieux n’a été fait, dans le même sens, pour les exodes de la postindépendance. Bennoune rapporte sans s’encombrer de concepts, raconte par le témoignage vivant, des tranches de vie. Ses translateurs, ceux qui sont partis travailler dans les mines d’Annaba, n’ont pas omis de raconter comment ils retournaient à leur village sans terre après de pauvres emplettes dans la ville de Constantine. Ceux de l’émigration aussi, rencontrés par l’auteur au début des années 1970 entassés dans des baraquements dans la région de Mulhouse.
Ils lui racontent les aller-retour entre El Akbia et la France et, selon les générations d’émigrants, jusqu’à la plus récente, celle des années 1970, ces derniers, inconsciemment, livrent à l’essayiste les éléments du cru social pour comprendre les transformations mentales et culturelles induites par ces déplacements. Cadre du FLN/ALN, Mahfoud Bennoune consacre une grande partie d’El Akbia et de son essai Le Néopatriarcat aux facteurs émergents du nationalisme et son passage à la lutte armée. Cette fois encore, Bennoune se refuse la rhétorique creuse pour aller fouiner dans son village, dans une microsociologie participative, pour reconstituer l’arbre généalogique des premiers militants acquis à la cause libératrice. Il montre, par une foultitude d’exemples, le lien intime entre la dépossession de la terre par le colon et la prise de conscience progressive d’une appartenance au sol à recouvrer. Même dans son ouvrage consacré au système scolaire en Algérie, paru toujours aux éditions Marinoor, Mahfoud Bennoune développe une démarche anthropologique en étudiant le processus d’évolution et d’involution de l’Ecole algérienne pour en retenir les " discontinuités " les plus pertinentes.
Jusqu’aux dernières années de sa vie, Mahfoud Bennoune est resté proche des réalités sociales et des causes justes qu’elles déterminent. L’homme ne s’est pas ménagé par ses nombreuses participations aux colloques nationaux et internationaux pour continuer d’alimenter une pensée anthropologique moderne sur l’Algérie contemporaine dans la diversité des ses cadres. Il est coauteur avec Ali El Kenz d’un long entretien avec Belaïd Abdeslam. Il est également l’un des critiques avisés de la société américaine. El Akbia reste tout de même le premier ferment de nourriture spirituelle pour Mahfoud Bennoune.
L’anthropologue Mahfoud Benoune, un chercheur prolifique.
L’anthropologue et universitaire algérien, Mahfoud Benoune, 68 ans, est décedé le ( 17/05/2004) aux Etats-Unis des suites d’une longue maladie. Le décès de M. Benoune est survenu dans un hôpital de l’Etat du Michigan, où il recevait des soins. Mahfoud Benoune est né le 9 avril 1936 à El Milia (Jijel) . Il a étudié en France, puis aux USA, études sanctionnées par un doctorat en anthroplogie et une licence en sciences économique et sociale.
En France, puis aux USA, études sanctionnées par un doctorat en anthroplogie et une licence en sciences économique et sociale Un chercheur prolifique. Il a été durant la guerre de Libération, officier de liaison de la Wilaya II de 1955 à 1962. Le défunt a enseigné dans une université américaine de 1970 à 1977, et à l’Institut de sociologie de l’université d’Alger en 1977. Il a été membre du Conseil consultatif national en 1992. Il est l’auteur de nombreuses recherches sur l’Algérie et le monde arabe publiées dans des revues spécialisées en Europe, Afrique, Amérique et Asie. Ses principales publications sont :
L’an 2000 du tiers monde, développement ou régression (OPU, Alger 1985),
El Akbia, un siècle d’histoire algérienne 1875-1975 (OPU, Alger 1986),
Le hasard et l’histoire, entretien avec Abdessalem Belaïd, en collaboration avec Ali El Kenz, (ENAG, Alger, 1990),
Amérique, de l’Etat providence au pouvoir néolibéral, de Roosevelt à Reagan (enag, Alger, 1992),
Making of Contempary Algeria 1830-1987 (1987, traduit en anglais et en espagnol),
Esquisse d’une anthroplogie de l’Algérie politique (Edition Marinoor, 1998).




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